L

E ri­deau se lève sur un sa­lon bour­geois : un pia­no, une che­mi­née, deux fau­teuils Bie­der­meier. À ge­noux de­vant l’un d’entre eux, le maître des lieux se re­lève : c’est Tchaï­kovs­ki. On com­prend qu’il vient de faire une fel­la­tion à un homme plus jeune qui, à

OPERA MAGAZINE - - Comptes Rendus Fins De Saison - By the Sea

Re­di­men­sion­née aux pro­por­tions de l’opé­ra d’avi­gnon, la pro­duc­tion très tra­di­tion­nelle de Louis Dé­si­ré, créée au Théâtre An­tique d’orange, en juillet 2015 ( voir O. M. n° 109 p. 42 de sep­tembre), gagne en im­pact et en li­si­bi­li­té, sans com­pen­ser pour au­tant sa prin­ci­pale fai­blesse : une di­rec­tion d’ac­teurs mi­ni­male. Après Kate Al­drich aux Cho­ré­gies, c’est au tour de Ka­rine De­shayes d’en faire les frais. Im­pos­si­ble­ment at­ti­fée au der­nier acte (la mu­le­ta dont l’en­ve­loppe Es­ca­mil­lo évoque ir­ré­sis­ti­ble­ment une housse de ca­na­pé !), la mez­zo fran­çaise n’a ja­mais l’op­por­tu­ni­té de his­ser son in­car­na­tion scé­nique au ni­veau d’un por­trait vo­cal par­mi les plus ac­com­plis qu’il nous ait été don­né d’en­tendre. Dès sa prise de rôle, à l’opé­ra Bas­tille, en dé­cembre 2012 ( voir O. M. n° 81 p. 59 de fé­vrier 2013), Mi­chel Pa­rou­ty avait tout dit : « Par­fai­te­ment pro­je­tée, la voix sonne glo­rieu­se­ment sur toute son éten­due. Le timbre est ve­lou­té, soyeux, mais sait se faire tran­chant, le phra­sé est im­pec­cable, et l’élo­cu­tion n’en­court pas le moindre re­proche. » C’est au Covent Gar­den de Londres, à la Sca­la de Mi­lan, au Staat­so­per de Vienne ou au Me­tro­po­li­tan Ope­ra de New York que cette Car­men a dé­sor­mais sa place. Mais à condi­tion de la mettre entre les mains d’un di­rec­teur d’ac­teurs ca­pable de faire émer­ger, sous cette fa­çade en­core un peu trop lisse, la sau­va­ge­rie dont on sait Ka­rine De­shayes ca­pable, sur­tout de­puis sa ful­gu­rante Eli­sa­bet­ta dans Ma­ria Stuar­da, en jan­vier der­nier. Comme nous l’avions an­ti­ci­pé – et es­pé­ré ! – au len­de­main des re­pré­sen­ta­tions de Lak­mé à Avi­gnon, en mars 2016 ( voir O. M. n° 117 p. 38 de mai), Don Jo­sé convient au­jourd’hui in­com­pa­ra­ble­ment mieux à Flo­rian La­co­ni que Gé­rald. Le té­nor fran­çais se montre même bou­le­ver­sant dans les deux der­niers actes, la sé­duc­tion du timbre s’unis­sant à une puis­sance dans l’ai­gu et à une in­ten­si­té dans l’ac­cent dé­coif­fantes. Il lui reste main­te­nant à cor­ri­ger ces dé­fauts d’in­to­na­tion qui en­combrent sa ligne de chant dès que l’écri­ture du rôle, re­ve­nant sur les sen­tiers ba­li­sés de l’« opé­ra-co­mique », ré­clame lé­gè­re­té et sou­plesse (« Ma mère, je la vois », no­tam­ment). Avec un ma­té­riau d’une telle qua­li­té, Flo­rian La­co­ni se doit d’ef­fec­tuer ce tra­vail – pour lui-même, mais aus­si pour son pu­blic. Voix saine et so­lide, Lu­di­vine Gom­bert campe une Mi­caë­la aus­si fraîche que dé­ci­dée, heu­reu­se­ment dé­pour­vue de toute miè­vre­rie. Par­fai­te­ment à l’aise d’un bout à l’autre de la tes­si­ture pé­rilleuse d’es­ca­mil­lo, Ch­ris­tian Hel­mer est un to­re­ro tout de pres­tance et d’élé­gance. Pour­quoi un chan­teur aus­si doué ne fait-il pas une plus grande car­rière ? Les se­conds rôles sont cor­rec­te­ment te­nus, à l’ex­cep­tion du Zu­ni­ga en­gor­gé et tré­mu­lant de Tho­mas Dear. À la tête d’un Or­chestre Ré­gio­nal Avi­gnonP­ro­vence et d’un Choeur en bien meilleure forme que dans Lak­mé, il y a trois mois, et avec le concours de l’ex­cel­lente Maî­trise de l’opé­ra Grand Avi­gnon (bra­vo à sa chef, Flo­rence GoyonPo­gem­berg !), Laurent Cam­pel­lone a tous les atouts qui man­quaient à Mik­ko Franck, à Orange : la verve, le brillant, la sen­sua­li­té et, par­des­sus tout, une évi­dente em­pa­thie avec cette mu­sique.

Chaque an­née, à Pâques, le Staat­so­per de Ber­lin cé­lèbre ses « Fest­tage », vi­trine de pres­tige d’une mai­son dont la qua­li­té n’est certes pas moins en­viable le reste de la sai­son, à la gloire de son di­rec­teur mu­si­cal, Da­niel Ba­ren­boim. Afin d’en re­haus­ser le re­ten­tis­se­ment in­ter­na­tio­nal, l’édi­tion 2016, en mars der­nier, af­fi­chait une nou­velle pro­duc­tion d’or­feo ed Eu­ri­dice (1762), mon­tée par Jür­gen Flimm, dans des dé­cors de Frank Geh­ry. Ain­si, du moins, l’évé­ne­ment était-il an­non­cé dans la bro­chure de sai­son. Sauf qu’entre-temps, l’ar­chi­tecte star s’est dé­les­té du pro­jet en confiant l’éla­bo­ra­tion de la scé­no­gra­phie à son stu­dio – ce qui est évi­dem­ment moins at­trayant, même si la griffe du maître est re­con­nais­sable, no­tam­ment aux champs Ély­séens, dont la re­pré­sen­ta­tion cite le mé­li- mé­lo mul­ti­co­lore du Bio­mu­seo de Pa­na­ma, inau­gu­ré en 2014. À part ce­la, rien de neuf dans ce spec­tacle, tant sur le plan es­thé­tique que de la dra­ma­tur­gie, ni même de mar­quant d’un point de vue sim­ple­ment théâ­tral : une cé­ré­mo­nie dans ce qui s’ap­pa­rente à un cré­ma­to­rium, avant une plon­gée cau­che­mar­desque dans les affres du deuil, où Or­feo perd toute no­tion de réa­li­té. Confi­née à une chambre d’hô­tel, la sor­tie des En­fers vire à la scène de mé­nage, digne d’une co­mé­die de bou­le­vard, avec une Eu­ri­dice au bord de la crise de nerfs, in­ca­pable d’al­lu­mer sa ci­ga­rette, tan­dis que son époux, après avoir tout es­sayé pour ne pas croi­ser son re­gard, se dé­bouche une bière de­vant la té­lé. C’est déses­pé­ré­ment anec­do­tique, si­non car­ré­ment ri­di­cule. Et à peine ra­che­té par la belle image du choeur fi­nal, au cours du­quel Eu­ri­dice dis­pa­raît, comme éva­po­rée dans la foule. Ren­du à sa so­li­tude, Or­feo ouvre, comme il l’avait dé­jà fait à la fin du pre­mier acte, l’étui de son vio­lon, dont les dé­bris cal­ci­nés se ré­pandent au sol, pen­dant que ré­sonne la cé­lèbre mé­lo­pée de flûte du « Bal­let des Ombres heu­reuses » de la ver­sion pa­ri­sienne (1774). Pour les re­pré­sen­ta­tions de juin, Ba­ren­boim a lais­sé la ba­guette à Domingo Hin­doyan, dont l’ap­proche de la par­ti­tion ne dif­fère pas vrai­ment, tant sur le plan des tem­pi que de l’ar­ti­cu­la­tion, de l’idée que l’on se fait de celle de son men­tor – en as­su­mant le risque de pas­ser pour dog­ma­tique. Si la pré­sence d’un cla­ve­cin dans la fosse peut sur­prendre, l’ins­tru­ment, et sur­tout l’usage qui en est fait, font moins fi­gure de cau­tion ba­ro­qui­sante qu’ils ne ren­voient à concep­tion bal­bu­tiante de la pra­tique « his­to­ri­que­ment in­for­mée ». Reste que les cou­leurs somp­tueuses de la Staats­ka­pelle de Ber­lin, par ailleurs ra­me­née à un ef­fec­tif rai­son­nable, ex­cusent bien des en­torses sty­lis­tiques – quand le choeur ne s’ex­trait de sa rou­tine qu’in ex­tre­mis, pour exal­ter le triomphe, ici bien illu­soire, d’amore. Tou­jours flan­quéed’un­com­pa­gnon­gri­son­nant(wolf­gang Stie­britz), dont le pro­gramme nous ap­prend qu’il s’agit de Ju­pi­ter, Ju­lia No­vi­ko­va ne s’épa­nouit guère dans cette tes­si­ture, trop cen­trale pour son so­pra­no lé­ger. Quant au tem­pé­ra­ment bien trem­pé d’el­sa Drei­sig, ré­vé­lé aux der­nières Vic­toires de la Mu­sique clas­sique lors d’un dis­cours de « non­re­mer­cie­ment » qui n’a pas fait l’una­ni­mi­té, il pa­raît presque sur­di­men­sion­né pour Eu­ri­dice, à la­quelle, suc­cé­dant à An­na Pro­has­ka, elle prête les ac­cents sur­vol­tés d’une fu­ture Don­na An­na. Quels que soient le dia­pa­son, le contexte, l’en­tou­rage, Be­jun Meh­ta de­meure l’exacte in­car­na­tion vo­cale d’or­feo. Par le bronze hé­roïque et sin­gu­lier du timbre aux re­liefs fas­ci­nants, la va­rié­té des in­flexions poé­tiques et mu­si­cales, cou­lés dans le souffle in­épui­sable d’une la­men­ta­tion éper­due.

Ayant pré­vu de créer l’opé­ra de Mark Grey, Fran­ken­stein, la Mon­naie de Bruxelles avait en­ga­gé le ba­ry­ton amé­ri­cain Scott Hen­dricks pour in­car­ner le mé­de­cin ma­lé­fique. Ce pro­jet a dû être re­por­té, mais le chan­teur est res­té, se pro­dui­sant dans un autre rôle-titre, ce­lui de Swee­ney Todd (New York, 1979). Comme le bâ­ti­ment his­to­rique est en cours de res­tau­ra­tion, le spec­tacle, co­pro­duit avec le Welsh Na­tio­nal Ope­ra, est don­né au Pa­lais de la Mon­naie, à Tour & Taxis. Quand le pu­blic ar­rive, il dé­couvre la scène dé­jà éclai­rée : dans un han­gar oc­cu­pé par un contai­ner, des per­son­nages sont as­sis, se pro­mènent len­te­ment, exa­minent un mi­cro­sillon. Ils sont vê­tus de ces nippes de dé­cro­chez-moi­ça que Jé­rôme Des­champs a fait por­ter à sa Fa­mille Des­chiens. Alors que Ste­phen Sond­heim ( né en 1930), au­teur des ly­rics comme de la mu­sique, si­tue l’ac­tion au mi­lieu du XIXE siècle, la trans­po­si­tion dans un pas­sé ré­cent fonc­tionne, car la seule al­lu­sion d’époque concerne le bagne en Aus­tra­lie. C’est de là qu’ar­rive à Londres Swee­ney Todd, quinze ans après avoir été in­jus­te­ment condam­né. Il n’a qu’une ob­ses­sion, re­trou­ver le Juge Tur­pin, son bour­reau : ce qu’il fait, non sans s’aco­qui­ner avec sa lo­geuse Mrs. Lo­vett, qui vend des tourtes. Quand ils s’aper­çoivent que le mieux est de trans­for­mer en pe­tits pâ­tés les clients de Todd, qui a re­pris son mé­tier de bar­bier, leur com­merce de­vient flo­ris­sant... Comme le ra­conte Sond­heim dans son au­to­bio­gra­phie Fi­ni­shing the Hat (2010, non tra­duite en fran­çais), dont le pro­gramme de salle re­pro­duit un ex­trait, il a sou­hai­té rendre hom­mage à un grand mu­si­cien de ci­né­ma : Ber­nard Herr­mann (1911-1975), com­po­si­teur fé­tiche d’al­fred Hit­ch­cock. De fait, à des mo­ments cru­ciaux de Swee­ney Todd, on re­con­naît des al­lu­sions aux cé­lé­bris­simes stri­dences de Psy­cho ( Psy­chose, 1960). Très dif­fé­rente des « mu­si­cals » en vogue à Broad­way, unique dans la carr ière de Sond­heim, la par­ti­tion, d’une grande ri­chesse, cultive un hu­mour sar­do­nique. Les Choeurs de la Mon­naie, en pleine forme, com­mentent l’ac­tion, tan­tôt grou­pés en s’adres­sant di­rec­te­ment au pu­blic, tan­tôt par des in­ter­ven­tions in­di­vi­duelles. Leo Hus­sain di­rige avec beau­coup d’al­lant l’or­chestre Sym­pho­nique de la Mon­naie, qui sait mettre en va­leur les cou­leurs sans cesse re­nou­ve­lées de cette mu­sique. Re­prise par Ca­ro­line Cha­ney, la mise en scène de James Bri­ning est d’au­tant plus ef­fi­cace qu’elle ne connaît au­cun temps mort : les chan­ge­ments se font à vue, les contai­ners étant de grosses boîtes qui s’ouvrent pour ré­vé­ler, à gauche, la bou­tique de Todd, et, à droite, la chambre de sa fille Johanna, puis le sa­lon où Mrs. Lo­vett a sa té­lé­vi­sion. Dy­na­mique et pit­to­resque, la dis­tri­bu­tion se com­pose d’in­ter­prètes aus­si convain­cants comme chan­teurs que comme ac­teurs. L’ex­cellent Scott Hen­dricks prête une au­to­ri­té gla­çante à Todd, mais sait aus­si se mon­trer in­si­nuant dans son duo – faus­se­ment bon­homme – avec le Juge (« Pretty Wo­men »). Il forme un couple aus­si co­casse que mons­trueux avec Ca­role Wil­son, Mrs. Lo­vett co­ck­ney. Elle ap­pa­raît d’abord en mé­gère aux che­veux jaunes, mais change avec la pros­pé­ri­té de son com­merce : robe à im­pres­sion pan­thère, coif­fure bouf­fante, bi­joux, elle rêve d’une mai­son en bord de mer et d’un ma­riage (« »)... An­tho­ny et Johanna, les jeunes amou­reux, sont les seuls à ap­por­ter une bouf­fée d’air frais : Fin­nur Bjar­na­son et Hen­dri­ckje Van Kerck­hove donnent à leurs duos sen­si­bi­li­té et émo­tion. En Men­diante qui, à la fin, se ré­vèle l’épouse que Todd croyait per­due, Na­ta­scha Pe­trins­ky, che­veux gris et gue­nilles, fait une com­po­si­tion poi­gnante. Le Juge Tur­pin trouve en An­drew Schroe­der un in­ter­prète in­quié­tant, sur­tout dans la scène où il cherche à sé­duire sa pu­pille Johanna. Chris­to­pher Gillett campe avec brio l’huis­sier Bam­ford, son ser­vile aco­lyte. Drôle et tou­chant, George Ure in­carne To­by, ins­tru­ment du des­tin à son in­su. Dans le rôle du char­la­tan Pi­rel­li, Paul Charles Clarke ar­bore un ac­cent ita­lien qu’il perd quand il avoue son vrai nom, O’hig­gins... Aux sa­luts, cha­leu­reux ap­plau­dis­se­ments d’un pu­blic vi­si­ble­ment sé­duit par l’hu­mour noir d’une oeuvre unique en son genre.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.