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L faut croire les dé­cla­ra­tions d’in­ten­tion. Lu­kas Hem­leb, qui met en scène la nou­velle pro­duc­tion de Fal­staff à l’opé­ra des Na­tions, voit juste lors­qu’il dé­clare que la der­nière oeuvre théâ­trale de Ver­di offre « un exemple peut-être unique d’en­che­vê­tre­men

OPERA MAGAZINE - - Comptes Rendus Fins De Saison -

L’in­con­vé­nient des dé­cors conçus par ces ar­tistes et autres plas­ti­ciens dont le seul nom suf­fit à sus­ci­ter la cu­rio­si­té au-de­là des fron­tières sup­po­sées te­naces de l’opé­ra, est que leur in­té­gra­tion à la dra­ma­tur­gie, puis à l’ac­tion, vire gé­né­ra­le­ment au casse-tête pour les met­teurs en scène as­so­ciés, au gré du ha­sard ou d’un dé­sir par­fois mu­tuel, à ces per­son­na­li­tés en grande ma­jo­ri­té étran­gères aux exi­gences du théâtre. Faut-il jouer avec, de­vant, au­tour, de­dans – pour peu, d’ailleurs, qu’ils soient pra­ti­cables ? Ex e m p l e p a rmi d’ a u t re s, l e Pe l l é a s e t Mé­li­sande mon­té par Pierre Au­di à Bruxelles avec, dé­jà, Anish Ka­poor, ex­po­sait, de ma­nière fla­grante, les li­mites d’un exer­cice en vé­ri­té plus contrai­gnant que li­bé­ra­teur. Mais le sculp­teur in­do-bri­tan­nique n’en est plus à son coup d’es­sai, et semble avoir pris da­van­tage en consi­dé­ra­tion les né­ces­si­tés d’une in­trigue qui, dans le cas de Tris­tan und Isolde – ou plu­tôt, se­lon la tra­di­tion de l’en­glish Na­tio­nal Ope­ra (ENO), Tris­tan and Isolde –, est simple comme la lé­gende. Quatre pa­rois tri­an­gu­laires convergent pour for­mer une struc­ture py­ra­mi­dale di­vi­sée en trois, sou­li­gnant la sé­pa­ra­tion entre Isolde, à jar­din, et Tris­tan, à cour, jus­qu’à ce que le par­tage du philtre les réunisse à l’avant-scène. Ter­rain neutre, l’es­pace cen­tral ac­cueille­ra Marke, pré­cé­dé de sa garde – de sa­mou­raïs – em­me­née par Me­lot, qui sur­pren­dra ain­si la pre­mière étreinte des amants. Au II, une im­po­sante sphère à la sur­face lu­naire abrite les spec­ta­cu­laires an­frac­tuo­si­tés d’une grotte, où l’amour voué à la nuit part en quête d’une obs­cu­ri­té char­nelle, comme au coeur pal­pi­tant des en­trailles de la terre. Et c’est de cette plaie béante que des pro­jec­tions vi­déo fe­ront cou­ler, au der­nier acte, le sang de Tris­tan. Da­niel Kra­mer ins­talle d’em­blée un hia­tus entre cette mo­nu­men­ta­li­té plus ou moins abs­traite et le trai­te­ment iro­nique de cer­tains per­son­nages, comme s’il vou­lait te­nir à dis­tance la di­men­sion my­thique – pour mieux l’exal­ter, sans doute, par contraste. Dé­froques pseu­do- XVIIIE, per­ruques ex­tra­va­gantes, ma­quillages clow­nesques et pan­to­mimes in­con­grues, Brangäne et Kur­we­nal sur­pren­draient moins en An­ni­na et Val­zac­chi dans une pro­duc­tion déjantée de Der Ro­sen­ka­va­lier, ser­vant dès lors de re­pous­soir au couple tra­gique. Mais la vi­sion du jeune di­rec­teur ar­tis­tique de L’ENO, nom­mé fin avril, à la sur­prise gé­né­rale, au poste de­meu­ré va­cant de­puis la dé­mis­sion de John Ber­ry, en juillet 2015, n’en est pas à une bi­zar­re­rie près. Tan­tôt poé­tique, tan­tôt aga­çante, elle est, pour le meilleur, im­pré­vi­sible, et sur­tout for­mi­da­ble­ment pre­nante. L’or­chestre de L’ENO, dont la maî­trise in­faillible im­pres­sionne quel que soit le ré­per­toire, at­teint sous la ba­guette d’ed­ward Gard­ner, son an­cien di­rec­teur mu­si­cal ( 2007- 2015), un de­gré de flui­di­té, de trans­pa­rence, une per­fec­tion somme toute un peu lisse. Avant que la pul­sa­tion, pro­gres­si­ve­ment at­ti­sée par l’élan pas­sion­nel du duo d’amour, s’aban­donne aux cli­max ver­ti­gi­neux des hal­lu­ci­na­tions de Tris­tan – et achève de dis­soudre la pi­lule cen­sé­ment in­di­geste de la tra­duc­tion an­glaise. Vous n’aviez ja­mais en­ten­du par­ler de Craig Col­clough ? Nous non plus. La dé­cou­verte n’en est que plus écla­tante : non seule­ment son Kur­we­nal est bou­le­ver­sant de bon­té, de dé­voue­ment presque en­fan­tin, mais ce mé­tal dense et ma­gni­fi­que­ment so­nore porte en lui de la graine de Tel­ra­mund, de Hol­lan­dais, peut-être de Wotan. Si Mat­thew Rose passe la moi­tié de son mo­no­logue à cher­cher le creux, et plus en­core, le le­ga­to de Marke, dont il ré­vèle en­suite la bles­sure avec une élo­quente gra­vi­té, la Brangäne de Ka­ren Car­gill, grand mez­zo aux nuances cen­drées de contral­to, sub­jugue par l’en­ve­lop­pante vé­hé­mence de ses « Ap­pels ». Stuart Skel­ton chante, d’abord, son ago­nie, timbre blan­chi et voix rai­die, ten­due comme l’arc prêt à ti­rer sa der­nière flèche, va­cille mais se re­lève, et trouve des res­sources nou­velles dans une dé­cla­ma­tion sombre et en­fié­vrée, au bord de la rup­ture sur les hau­teurs de la tes­si­ture de Tris­tan, sans que la cui­rasse ne cède sous l’ef­fort. Pour Hei­di Mel­ton, en re­vanche, Isolde tourne à l’épreuve d’en­du­rance, voire au che­min de croix. C’est qu’en dé­pit d’un noyau pro­fond et cha­leu­reux, son so­pra­no mo­de­lé dans la glaise wag­né­rienne est plus « blond » que « ho­ch­dra­ma­ti­scher ». Signe avant-cou­reur, l’ai­gu se dis­perse, et vide peu à peu l’ins­tru­ment de sa sub­stance, au pé­ril de l’in­to­na­tion. As­su­ré tant bien que mal, le duo du II épuise ses ul­times ré­serves, et laisse la « Mort » , ex­sangue, se conclure dans la dou­leur.

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