COMPTES REN­DUS Fins de sai­son

OPERA MAGAZINE - - Comptes Rendus Fins De Saison -

Pour com­men­cer, il a ima­gi­né un Pro­logue : la fête or­ga­ni­sée par le père de Bel­monte, an­cien gou­ver­neur es­pa­gnol d’oran, pour sa­luer le re­tour de son fils, de sa fian­cée, et de leurs ser­vi­teurs. Entre dis­cours, danses (l’ou­ver­ture de l’opé­ra est en­ten­due deux fois dans un grand brou­ha­ha scé­nique) et ré­jouis­sances, une at­trac­tion fo­raine est dis­po­sée ; il faut frap­per le plus for­te­ment pos­sible, avec un maillet, sur une grosse tête en­tur­ban­née... Tout le monde s’en amuse, sauf Kons­tanze et Blonde : elles re­fusent de se mo­quer ain­si des Turcs, qui leur ont pa­ru hu­mains et to­lé­rants. Bel­monte et sa fian­cée s’af­frontent (mé­ta­phore du conflit de ci­vi­li­sa­tions cher à cer­tains), et dé­cident de ra­con­ter cha­cun ce qu’ils ont vé­cu au sé­rail. L’opé­ra com­mence alors vrai­ment comme un flash-back, avec pour­tant, au fil des dia­logues, des re­tours à la fête, où les quatre jeunes gens se re­mé­morent et com­mentent les évé­ne­ments. Cette « mise en abyme » fonc­tionne, même si, du coup, l’ou­vrage dure une bonne de­mi-heure de plus ! En tout cas, le pro­pos de Wa­j­di Moua­wad est clair : l’acte de clé­mence de Se­lim dé­montre que le plus bar­bare n’est pas né­ces­sai­re­ment ce­lui que l’on croit, que des modes de vie très dif­fé­rents peuvent se cô­toyer sans conflit et, sur­tout, qu’un pa­cha turc, in­fluen­cé par la phi­lo­so­phie des Lu­mières, se com­por­te­ra d’une ma­nière plus po­li­cée qu’un gou­ver­neur es­pa­gnol, en­fer­mé dans ses pré­ju­gés. Ce que re­proche Se­lim au père de Bel­monte, c’est de lui avoir en­le­vé de force la femme qu’il ai­mait et qui l’ai­mait, d’où son re­fus fi­nal de trai­ter Kons­tanze de la même ma­nière. En somme, les Oc­ci­den­taux ne traitent pas beau­coup mieux la gent fé­mi­nine que les Orien­taux et, in fine, les deux couples d’amou­reux semblent ir­ré­con­ci­liables... Doit-on avouer qu’après avoir été aga­cé par la dé­marche de Wa­j­di Moua­wad, on a été convain­cu par sa lo­gique et sa mise en place ? Deux grands pan­neaux mo­biles gris oc­cupent le pla­teau, comme s’ils mar­quaient des fron­tières mou­vantes entre les ci­vi­li­sa­tions, les re­li­gions et les sexes. Der­rière eux, une im­mense sphère énig­ma­tique qui, au der­nier acte, pi­vote et dé­voile par trans­pa­rence d’abord le ha­rem, puis la pri­son, dis­po­si­tif vi­suel­le­ment su­perbe. Autre belle réus­site : pen­dant « Mar­tern al­ler Ar­ten », les jeunes filles et les ga­mines pré­sentes sur scène (on de­vine une école co­ra­nique) se re­groupent der­rière Kons­tanze, qui chante alors au nom de toutes les femmes vic­times du sexisme. Sur le plan mu­si­cal, la par­ti­tion de Mo­zart est plu­tôt bien ser­vie. Ste­fa­no­mon­ta­na­ri a ten­dance à bous­cu­ler cer­tains tem­pi ra­pides et à s’alan­guir ailleurs, mais sa di­rec­tion fait preuve de dy­na­misme, à la tête d’un Or­chestre de l’opé­ra de Lyon co­lo­ré (ma­gni­fiques cla­ri­nettes !) et pré­cis. Jane Ar­chi­bald est une ha­bi­tuée du rôle de Kons­tanze, au­quel elle offre un mé­dium char­nu et une dic­tion idéale. Mais, peut-être en mé­forme, elle pro­jette des vo­ca­lises ai­guës si vi­brantes qu’elles frôlent le hur­le­ment. Par sa fraî­cheur et son al­lant, Joan­na Wy­dors­ka com­pense un timbre un peu trop poin­tu, même pour la pi­quante Blonde. Cy­rille Du­bois donne à son pre­mier Bel­monte des cou­leurs lu­mi­neuses, un éclat, une poé­sie, qui confirment son (dé­jà) im­mense ta­lent. Le té­nor fran­çais do­mine sans peine le pla­teau, avec le Pe­drillo bien en voix et pé­tu­lant de Mi­chael Lau­renz. Pri­vé de sous-graves, comme beau­coup d’os­min au­jourd’hui, Da­vid Stef­fens s’ef­force de gom­mer tous les as­pects ri­di­cules de son per­son­nage. Se­lim très pen­sé, mais un brin em­pha­tique, de l’ac­teur al­le­mand Pe­ter Loh­meyer. Tous, en tout cas, par­ti­cipent avec brio à un spec­tacle dont le sou­ve­nir nous pour­suit de­puis sa vi­sion.

sonne au­jourd’hui plus ro­buste et plus puis­sant. Du coup, da­van­tage qu’un Ro­ck­well Blake ou un Juan Die­go Flo­rez, il res­pecte par­fai­te­ment le pro­fil hé­roïque du per­son­nage, sans rien sa­cri­fier de ses as­pects les plus élé­giaques. En toute fran­chise, nous n’avions pas en­ten­du pa­reil ac­com­plis­se­ment en Ar­tu­ro de­puis le jeune Al­fre­do Kraus. Est- ce parce que nous l’avons ap­plau­di à Pa­ris, l’hi­ver der­nier, dans Il tro­va­tore ? Ja­mais la fi­lia­tion entre Ric­car­do d’i pu­ri­ta­ni et Lu­na ne nous avait pa­ru aus­si évi­dente que par la voix de Lu­do­vic Té­zier. Abor­dant le rôle pour la pre­mière fois, le ba­ry­ton fran­çais a li­vré une éblouis­sante dé­mons­tra­tion d’as­su­rance tech­nique et d’au­to­ri­té dans l’ac­cent, s’of­frant même le luxe d’un la bé­mol ai­gu d’une puis­sance dé­vas­ta­trice, à la fin de « Suo­ni la trom­ba ». Mais, avant tout, nous avons été sen­sibles à la per­ti­nence et à l’émo­tion de ses in­ter­ven­tions dans le fi­nale du I, puis dans la scène de la fo­lie. C’est dans ces mo­ments où il n’a pas la ve­dette que se re­con­naît aus­si (et sur­tout ?) un im­mense ar­tiste. Le rôle de Gior­gio, ni trop grave, ni trop ai­gu, s’ins­crit dans les meilleures notes de Ni­co­las Tes­té, basse chantante à l’émis­sion saine, à la ligne noble. Après un dé­part un peu la­bo­rieux, il s’est mon­tré à la hau­teur de la si­tua­tion dans son air du II, puis dans son duo avec Ric­car­do. Avec une En­ri­chet­ta au tem­pé­ra­ment aus­si af­fir­mé qu’an­na­li­sa Strop­pa, la cou­pure de la sec­tion lente du trio avec Ar­tu­ro et Ric­car­do ne se jus­ti­fie en au­cune ma­nière. Mik­los Se­bes­tyen et An­to­nio Lo­za­no, de leur cô­té, ap­portent beau­coup de re­lief aux per­son­nages se­con­daires de Gual­tie­ro et Bru­no. Eve­li­no Pi­do connaît son Bel­li­ni sur le bout du doigt, mais di­rige sou­vent trop fort un or­chestre en bonne forme et des choeurs très bien pré­pa­rés par Andres Mas­pe­ro. Beau­coup de chefs, on le sait, tombent dans le même piège, mais ce­la ne sau­rait ser­vir d’ex­cuse. Mi­chele Ma­riot­ti, pour ne ci­ter que lui, le contour­nait à la per­fec­tion à l’opé­ra Bas­tille, en 2013...

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