COMPTES REN­DUS Fins de sai­son

OPERA MAGAZINE - - Comptes Rendus Fins De Saison -

au plan­cher in­cli­né, dont le pla­fond et les pa­rois la­té­rales vont en s’étré­cis­sant vers le fond. Rien de mo­no­tone dans ce dis­po­si­tif, puisque les éclai­rages, ré­glés au mil­li­mètre près, dé­clinent toute la gamme des gris, du clair à l’an­thra­cite, créant une sym­pho­nie de teintes d’une va­rié­té in­fi­nie. Ce dé­cor d’une beau­té aus­tère connaît peu de trans­for­ma­tions, les plus si­gni­fi­ca­tives res­tant l’ou­ver­ture de nom­breuses portes et fe­nêtres au deuxième ta­bleau du I, pour lais­ser en­trer une jo­lie lu­mière do­rée, et la des­cente d’une cloi­son à mi-pla­teau, pour of­frir un cadre plus in­time aux dia­logues du roi avec lui-même ou ses su­jets. Quant aux ac­ces­soires, ils sont en très pe­tit nombre, mais riches de sens : une tête de mort que l’in­fant serre contre lui au I, un bu­reau crou­lant sous les sym­boles du pou­voir tem­po­rel (cou­ronne, orbe, sceptre, globe ter­restre...) au III, des ran­gées de cer­cueils noirs au IV. Les cos­tumes sont éga­le­ment noirs, et de coupe tout aus­si aus­tère, à l’ex­cep­tion du man­teau royal, aux lourds pa­re­ments d’ar­gent. Ceux des dames les trans­forment en re­li­gieuses ; ceux des mes­sieurs ren­voient presque tous à la condi­tion ec­clé­sias­tique, à l’ex­cep­tion no­table de Po­sa et Don Car­lo – ce­lui-ci vê­tu d’un simple pan­ta­lon et d’une che­mise à col ou­vert. On le com­prend vite : pour Ro­bert Car­sen, l’es­pagne de Don Car­lo est une théo­cra­tie, où même le mo­narque en­dosse une robe sa­cer­do­tale sous son ha­bit d’ap­pa­rat. Les ser­vi­teurs de l’église y sont om­ni­pré­sents, exer­çant un pou­voir aus­si ab­so­lu qu’im­pla­cable : les condam­nés à mort – des prêtres cou­pables d’avoir lu des ou­vrages in­ter­dits – sont abat­tus d’un coup de re­vol­ver dans la nuque, à la fin d’un au­to­da­fé certes sans flammes, mais d’une vio­lence froide qui glace le sang. Dans ce monde pa­ra­noïaque et in­hu­main, où cha­cun souffre de so­li­tude en étant es­pion­né en per­ma­nence, même les fleurs ont des conno­ta­tions fu­nèbres. Ain­si des nom­breux bou­quets d’iris blancs que les dames d’hon­neur, au deuxième ta­bleau du I, dé­posent sur le sol comme sur des pierres tom­bales. Dans la dis­tri­bu­tion, on re­trouve les Eli­sa­bet­ta et Po­sa du Don Car­lo d’ou­ver­ture de sai­son à Bor­deaux, en sep­tembre der­nier ( voir O. M. n° 111 p. 40 de no­vembre 2015). Qui s’en plain- drait ? Le rôle de la reine va dé­ci­dé­ment comme un gant à El­za van den Hee­ver, voix d’une puis­sance et d’un rayon­ne­ment ir­ré­sis­tibles, en par­ti­cu­lier dans l’ai­gu. La dic­tion, de plus, s’est net­te­ment amé­lio­rée, com­plé­tant un por­trait par­mi les plus at­ta­chants dont nous ayons gar­dé le sou­ve­nir. Quant à Tas­sis Ch­ris­toyan­nis, son ar­ro­gance dans l’émis­sion, sa fa­ci­li­té dans la par­tie su­pé­rieure du re­gistre et son sens des nuances trouvent une fois en­core à s’em­ployer. Mal­me­née par les élans vir­tuoses de la « Chan­son du voile », Ele­na Zhid­ko­va se rat­trape dans le trio du II, où son émis­sion pé­remp­toire fait des ra­vages, avant un « O don fa­tale » d’un aplomb im­pres­sion­nant, mal­gré un do bé­mol trop bas et des si bé­mol très la­bo­rieux. Ste­phen Milling ap­porte à Fi­lip­po II l’au­to­ri­té de sa basse pro­fonde, ain­si que des ta­lents de co­mé­dien dont Ro­bert Car­sen tire le meilleur par­ti. Ver­di, néan­moins, n’est pas Wa­gner et l’un des meilleurs Da­land, Hun­ding et Ha­gen de notre époque tra­hit un évident ma­laise, dès qu’il s’agit de chan­ter le­ga­to ou d’ar­ron­dir l’émis­sion dans l’ai­gu. De Don Car­lo, An­drea Ca­rè pos­sède presque tout : la sé­duc­tion d’un timbre suf­fi­sam­ment cor­sé, le juste mé­lange entre hé­roïsme et fra­gi­li­té, la convic­tion dans le jeu et l’ac­cent.

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