COMPTES REN­DUS En récital

OPERA MAGAZINE - - En Récital Comptes Rendus -

Wei­mar. L’idée di­rec­trice de la soi­rée s’y confirme : im­passe et so­lu­tion, jus­qu’au for­mi­dable cres­cen­do fi­nal, ame­né de loin en une pro­gres­sion exal­tante. Quand ar­rive la deuxième par­tie, cha­cun est im­mer­gé dans l’élé­ment ly­rique. Le so­liste va s’y glis­ser, il était at­ten­du, à sa place. Pour ceux qui s’in­ter­ro­ge­raient sur l’iden­ti­té vo­cale de Jo­nas Kauf­mann, le dé­fi qu’il se lance à lui­même, chan­ter en conti­nui­té trois lie­der pour té­nor et trois lie­der pour ba­ry­ton, per­met une ré­ponse : té­nor, il l’est as­su­ré­ment, ce soir. Du Chant de la terre ( Das Lied von der Erde), « sym­pho­nie pour té­nor, al­to (ou ba­ry­ton) et grand or­chestre » de Gus­tav Mah­ler, les lie­der n° 1, 3 et 5 flam­boient d’une écla­tante ar­deur. Jo­nas Kauf­mann té­no­rise ; il at­taque fran­che­ment l’ai­gu du lied ini­tial, Das Trink­lied vom Jam­mer der Erde ( Chan­son à boire de la dou­leur de la terre). Dans le troi­sième lied, Von der Ju­gend ( De la jeu­nesse), il joue d’une iro­nie douce-amère pour évo­quer le pa­villon de por­ce­laine verte,

Le dé­fi est re­le­vé. Fal­lait-il le ten­ter ?

le pe­tit pont de jade, le ma­nié­risme des amis bien vê­tus dont cer­tains écrivent des vers. Dans le cin­quième lied, Der Trun­kene im Früh­ling ( L’ivrogne au prin­temps), l’ar­tiste, en homme de théâtre en qui la mu­sique s’in­carne, porte au stu­pé­fiant la dy­na­mique dans les op­po­si­tions de forte et de pia­ni. Ra­re­ment on a en­ten­du ain­si l’hé­si­ta­tion de l’ivrogne, qui com­mence un de­mi-ton trop haut après les trois me­sures d’in­tro­duc­tion. Le té­nor va même jus­qu’à en es­quis­ser la dé­marche ti­tu­bante, avant de se li­vrer à un en­tre­tien quin­tes­sen­cié avec le vio­lon so­lo. Les lie­der n° 2, 4 et 6, confiés au ba­ry­ton, ap­pellent tout autre chose : il faut que l’au-de­là s’y fasse pré­sent. Der Ein­same im Herbst ( Le So­li­taire en au­tomne) en­serre le chan­teur dans une tes­si­ture trop grave pour qu’il puisse y trou­ver ses marques. Et l’or­chestre, n’of­frant plus d’ap­pui à la voix, me­nace de l’es­tom­per dans la gri­saille. Dans Von der Schon­heit ( De la beau­té), Jo­nas Kauf­mann parle, dis­tinct et dis­tin­gué, et sug­gère les phrases les moins flat­teuses. En­fin, pour Der Ab­schied ( L’adieu), le long dia­logue avec l’or­chestre exige, à l’évi­dence, une contral­to. L’ha­bi­le­té à né­go­cier les échanges avec un trai­te­ment ins­tru­men­tal plus dense que ce­lui des Kin­der­to­ten­lie­der ou des Lie­der eines fah­ren­den Ge­sel­len (ici, l’en­semble l’em­porte sur le so­liste, l’es­prit de la sym­pho­nie sur la mé­lo­die in­di­vi­duelle) per­met ce­pen­dant à Jo­nas Kauf­mann d’as­su­mer la sé­quence grave (« Es we­het kühl... »), en­ve­lop­pé par un or­chestre pro­di­gieux, qui laisse au ré­ci­tant l’évo­ca­tion de l’er­rance em­blé­ma­tique du lied (« Ich wandle auf und nie­der... »). Le dé­fi est re­le­vé. Fal­lait-il le ten­ter ? À cha­cun d’ap­por­ter sa ré­ponse, dans l’ad­mi­ra­tion : seul un tel so­liste pou­vait se l’op­po­ser à lui-même, avec la com­pli­ci­té d’un tel or­chestre.

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