Fli­cka la char­meuse

In­té­grale Après Leon­tyne Price et An­na Mof­fo, So­ny Clas­si­cal réunit tous les ré­ci­tals en­re­gis­trés par une autre étoile amé­ri­caine des ca­ta­logues RCA, CBS et So­ny : l’in­ou­bliable Fre­de­ri­ca von Stade, 71 ans de­puis le 1er juin der­nier.

OPERA MAGAZINE - - GUIDE -

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1973. Le monde ly­rique a les yeux fixés sur l’opé­ra de Pa­ris. Pour mar­quer son ar­ri­vée, Rolf Lie­ber­mann confie à Gior­gio Streh­ler une nou­velle pro­duc­tion des Nozze di Fi­ga­ro que di­ri­ge­ra Georg Sol­ti. La pre­mière, qui a lieu le 30 mars, à l’opé­ra Royal de Ver­sailles, ré­serve une sur­prise : l’in­ter­prète de Che­ru­bi­no, une mez­zo-so­pra­no amé­ri­caine, née le 1er juin 1945, qui fait sen­sa­tion. Pour Fre­de­ri­ca von Stade, c’est le dé­but d’une brillante car­rière in­ter­na­tio­nale. So­ny a pris l’ha­bi­tude de réunir en cof­fret les ré­ci­tals des ve­dettes qui ont fait sa gloire, ain­si que celle, en leur temps, de CBS, RCA et autres la­bels du groupe. Les al­bums sont pré­sen­tés « à l’iden­tique », avec re­pro­duc­tion des po­chettes d’ori­gine. Dix-huit com­pacts sont ras­sem­blés dans ce cof­fret, en­re­gis­trés entre 1974 et 1999 (manquent seule­ment à l’ap­pel les chan­sons et poèmes pour en­fants, Songs of the Cat, pa­rus à l’ori­gine chez High Bridge, puis re­pris par RCA). Le par­cours s’ouvre sur un récital gra­vé avec la so­pra­no Ju­dith Ble­gen, entre 1974 et 1975 : mé­lo­dies en so­lo et duos de Schu­bert, Saint-saëns, Chaus­son, Scar­lat­ti, Brahms, Schu­mann. Et aus­si le « Non so più » des Nozze, seule page mo­zar­tienne de cet en­semble consé­quent. Les deux timbres, l’un aé­rien et scintillant, l’autre ve­lou­té et mor­do­ré, s’ac­cordent au mieux. Dé­jà, la jeune mez­zo af­firme son goût pour la mu­sique fran­çaise, entre autres dans la nos­tal­gique Chan­son per­pé­tuelle de Chaus­son ; des choix cou­ra­geux, qu’elle as­su­me­ra avec l’in­tel­li­gence et l’élé­gance qui se­ront sa si­gna­ture – on le vé­ri­fie­ra à nou­veau dans le Song Re­ci­tal de 1977 et l’al­bum Live !, cap­té à l’alice Tul­ly Hall de New York, en 1981, avec le même Mar­tin Katz au pia­no. Dans ces deux flo­ri­lèges, la mu­sique an­cienne (Dow­land, Pur­cell, Vi­val­di, Du­rante...) voi­sine avec lie­der et mé­lo­dies (Liszt, Ravel, Can­te­loube, Co­pland...), et l’on trouve quelques jo­lies perles dans ce col­lier, comme des Die drei Zi­geu­ner de Liszt pas­sion­nés, un Oh ! quand je dors du même nuan­cé à l’ex­trême, des char­mantes Chan­sons de Bi­li­tis de­bus­systes – l’es­prit est là, et le lé­ger ac­cent est pi­quant. L’éven­tail des mu­si­ciens est large, de Mon­te­ver­di à la créa­tion contem­po­raine, re­pré­sen­tée dans ce cof­fret par l’al­bum dé­dié à Ri­chard Da­niel­pour ( né en 1956). Ele­gies est un cycle de cinq pièces, com­po­sées en sou­ve­nir du père de Fre­de­ri­ca von Stade, hé­ros de la Se­conde Guerre mon­diale, tué deux mois avant la nais­sance de sa fille, et en­re­gis­trées en 1998. Tho­mas Hamp­son est le par­te­naire de la mez­zo dans ces pages mu­si­ca­le­ment consen­suelles, qui tournent le dos à toute mo­der­ni­té ( en com­plé­ment, les six Son­nets to Or­pheus par la so­pra­no Ying Huang, la But­ter­fly du film de Fré­dé­ric Mit­ter­rand). Trois disques seule­ment sont consa­crés à l’opé­ra. French Ope­ra Arias (1976), avec John Prit­chard à la ba­guette, ne cache rien du charme de Sté­pha­no ( Ro­méo et Ju­liette) ou d’ur­bain ( Les Hu­gue­nots) ; et quelle émo­tion dans l’air de Béa­trice ( Béa­trice et Bé­né­dict) et ce­lui de la Cen­drillon de Mas­se­net, our­lés de ten­dresse et de mé­lan­co­lie, en dé­pit d’un fran­çais fluc­tuant ! Di­ri­gé par Ma­rio Ber­nar­di, l’al­bum Ita­lian Ope­ra Arias (19771978) offre deux ra­re­tés, ex­traites de l’idaspe de Ric­car­do Bro­schi et La Bo­hème de Leon­ca­val­lo. Quelle que soit l’époque, le style est soi­gné (poi­gnant « Di mi­se­ra re­gi­na » de L’in­co­ro­na­zione di Pop­pea), le sen­ti­ment juste (dé­li­cieux « Il mio ben » de Ni­na, os­sia La paz­za per amore). Mais les in­cur­sions dans Ros­si­ni (rôles-titres de Tan­cre­di et Se­mi­ra­mide) montrent quelles se­ront les li­mites de la can­ta­trice : voix courte et d’une puis­sance li­mi­tée ; grave juste suf­fi­sant et ai­gu vite sous pres­sion ; cou­leurs peu dif­fé­ren­ciées. Quant à l’al­bum Of­fen­bach de 1994, il souffre d’un timbre dur­ci et, sur­tout, d’une ten­dance à faire un sort à chaque mot qui dé­pouille ceux-ci de leur es­prit et bride la fan­tai­sie du chef, An­to­nio de Al­mei­da. Deux CD sont consa­crés à des ex­traits d’in­té­grales : Cen­drillon, Mi­gnon, Hän­sel und Gre­tel, Ché­ru­bin de Mas­se­net, Il ri­tor­no d’ulisse in pa­tria. De l’opé­ra fran­çais confié en ma­jo­ri­té à des chan­teurs non fran­co­phones, un Mon­te­ver­di qui porte son âge, un char­mant Hum­per­dinck... Le bi­lan est mitigé, mais en Cen­drillon, en Fré­dé­ric dans Mi­gnon, en Ché­ru­bin, en Hän­sel, Fre­de­ri­ca von Stade ne se dé­par­tit ja­mais de son charme ; elle ar­rive même à faire croire à sa Pe­ne­lope, tant son émo­tion est com­mu­ni­ca­tive. Très in­égal, ce cof­fret contient en­core quelques gra­vures qui n’ajou­te­ront rien à la gloire de la can­ta­trice. Fli­cka : Ano­ther Side of Fre­de­ri­ca von Stade, qui rap­pelle le sur­nom af­fec­tueux de l’ar­tiste, la ra­mène, en 1987, vers le ter­rain du « mu­si­cal » (elle avait of­fert à EMI Clas­sics un flo­ri­lège d’airs de Rod­gers & Hart ain­si qu’une ap­pa­ri­tion dans l’in­té­grale de Show Boat, et à Te­larc une sé­lec­tion de The Sound of Mu­sic). La convic­tion est mal­heu­reu­se­ment ab­sente, d’au­tant que cette di­zaine de pages souffre des ar­ran­ge­ments si­ru­peux de Je­re­my Lub­bock. Quant au CD A Car­ne­gie Hall Ch­rist­mas Con­cert, en 1991, il est à ou­blier, mal­gré les par­te­naires (Wyn­ton Mar­sa­lis, An­dré Pre­vin, Kath­leen Bat­tle). Mé­lo­dies et lie­der consti­tuent donc l’es­sen­tiel de ce cof­fret. La mu­si­ca­li­té et l’ex­pres­sion ne sont pas en cause dans une vi­sion fine et sen­sible de Mah­ler, en 1978, avec An­drew Da­vis au pu­pitre ( Lie­der eines fah­ren­den Ge­sel­len, Rü­ckert- Lie­der...) ; seuls les tons uni­formes du timbre et la té­nui­té du ma­té­riau vo­cal freinent chez l’au­di­teur une adhé­sion com­plète. Et que pen­ser de l’in­té­grale des Chants d’au­vergne, gra­vée en 1982 et 1985, dont l’em­phase est sou­li­gnée par la di­rec­tion pe­sante d’an­to­nio de Al­mei­da ? L’en­semble est com­plé­té par le su­perbe Trip­tyque de 1923, aux cou­leurs ro­man­tiques, mais on ne com­prend pas un mot ! Pour des oreilles fran­çaises, les Nuits d’été de Ber­lioz, cap­tées

Faut-il suivre Fre­de­ri­ca von Stade et Mar­tin Katz dans leur à Pa­ris ? Épa­tant, le pro­gramme ré­serve quelques belles sur­prises, comme le mo­rale d’ar­thur Ho­neg­ger, sur des poèmes de Jean Gi­rau­doux, ou trois pages de Mes­siaen. Mais si le pia­niste est tou­jours un com­plice idéal, la chan­teuse, en 1993, a fort à faire avec une voix dur­cie, une élo­cu­tion floue qu’elle tente de rat­tra­per à l’aide d’in­ten­tions for­cées ; ce voyage, ve­nu trop tard, tourne au nau­frage et l’on en est triste. Le der­nier CD, Col­la­bo­ra­tions, offre, entre autres, des duos de Men­dels­sohn avec Ma­ri­lyn Horne (1992), des mé­lo­dies de Jake Heg­gie ac­com­pa­gnées par le com­po­si­teur ( dont Pa­per Wings, sur des poèmes de Fre­de­ri­ca von Stade elle-même), et trois mé­lo­dies de Bol­com, Schoen­berg et Schu­bert au Car­ne­gie Hall, en 1994 – là, l’in­ter­prète se dé­chaîne, pour la plus grande joie de son au­di­toire. En conclu­sion, la scène fi­nale de Der Ro­sen­ka­va­lier à Ber­lin, en 1992, avec Clau­dio Ab­ba­do à la ba­guette, où cet ado­rable Oc­ta­vian est en­tou­ré par la Ma­ré­chale de Re­née Fle­ming, la So­phie de Kath­leen Bat­tle et le Fa­ni­nal d’an­dreas Sch­midt. Ce­rise sur le gâ­teau d’un al­bum at­ta­chant en dé­pit de sé­rieuses li­mites, por­trait sans fard d’une ar­tiste culti­vée et dis­tin­guée.

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