GUIDE cd

OPERA MAGAZINE - - GUIDE -

ven­tions du qua­tuor so­liste ne pa­raissent ja­mais sous-di­men­sion­nées. Les pro­gres­sions dans l’édi­fice sont éga­le­ment ori­gi­nales, comme si le chef, tel un pia­niste ou un mu­si­cien de chambre, par­tait à la re­cherche d’une co­hé­sion maxi­male, jusque dans des re­la­tions très subtiles trou­vées entre des lignes pour­tant très dis­tantes de la par­ti­tion. On sait que le vieux maître était alors phy­si­que­ment di­mi­nué, se dé­pla­çant avec des bé­quilles ( Ni­ko­laus Har­non­court s’est éteint huit mois après l’en­re­gis­tre­ment). Dans ce tes­ta­ment dis­co­gra­phique pour­tant, rien ne laisse trans­pa­raître la moindre im­pres­sion de vul­né­ra­bi­li­té. Sim­ple­ment une sub­ti­li­té, un re­cueille­ment par­fois au bord de l’au-de­là – ad­mi­rable Be­ne­dic­tus, avec le vio­lon so­lo ému, presque cha­vi­ré, d’erich Hö­barth. Est- ce pour au­tant notre Mis­sa so­lem­nis ? Les jux­ta­po­si­tions bru­tales, dans la par­ti­tion, d’in­di­ca­tions double pia­no et double forte, ap­pellent bien, par exemple, des pul­sions ti­ta­nesques que l’on ne re­trouve ja­mais ici. De même que le qua­tuor de so­listes, Ber­nar­da Fink ex­cep­tée, se re­trou­ve­rait vite ha­ras­sé par une in­ter­pré­ta­tion conven­tion­nelle – le té­nor est os­ten­si­ble­ment ma­nié­ré, la basse dia­phane, et la so­pra­no fort jo­lie, mais de pe­tit for­mat. Le disque, heu­reu­se­ment, au­to­rise une grande plu­ra­li­té d’ap­proches, et celle-ci fas­cine par son ca­rac­tère unique : l’abou­tis­se­ment ul­time d’une quête de mu­si­cien com­pa­rable à nulle autre.

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Une fois en­core, le Fes­ti­val de Ra­dio France & Mont­pel­lier et le Pa­laz­zet­to Bru Zane-centre de mu­sique ro­man- tique fran­çaise se sont as­so­ciés pour re­don­ner vie à un ou­vrage ly­rique ou­blié. Qui, de­puis sa pre­mière pré­sen­ta­tion à Monte-car­lo, le 9 mars 1895, sui­vie de quelques re­prises à Aix-les-bains, Lyon et Pa­ris, avait pu en­tendre ne se­rait-ce que quelques notes de cette Jac­que­rie, si re­pré­sen­ta­tive d’un cer­tain goût mu­si­cal de la fin du XIXE siècle ? Com­po­sé par Édouard La­lo et, plus en­core, par Ar­thur Co­quard, l’opé­ra re­late, après Mé­ri­mée, un épi­sode de la ré­volte pay­sanne du­rant la guerre de Cent Ans, en y ajou­tant, non sans quelque mal­adresse, une in­trigue amou­reuse entre Blanche, une jeune aris­to­crate, et Ro­bert, le chef des in­sur­gés. La Jac­que­rie n’est certes pas un chef-d’oeuvre, et plu­sieurs pas­sages manquent to­ta­le­ment d’ori­gi­na­li­té, mais on peut com­pa­rer l’ou­vrage aux pein­tures, si pri­sées alors, de JeanPaul Lau­rens ou Georges Ro­che­grosse, qui nous disent com­ment la Troi­sième Ré­pu­blique ré­in­ven­tait l’his­toire. Par chance, la ver­sion de con­cert du 24 juillet 2015, re­prise ici en deux CD, bé­né­fi­ciait d’une res­tau­ra­tion par­ti­cu­liè­re­ment soi­gnée ( voir O. M. n° 109 p. 40 de sep­tembre). Et l’on peut dif­fi­ci­le­ment ima­gi­ner que La­lo et Co­quard aient rê­vé meilleure dis­tri­bu­tion que celle réunie pour la cir­cons­tance. Pre­mière re­marque : les ac­cents et la dic­tion sont im­pec­cables, ce qui est loin d’être tou­jours le cas de nos jours. Com­ment, en­suite, ne pas sa­luer la haute qua­li­té du Choeur et de l’or­chestre Phil­har­mo­nique de Ra­dio France ? À croire que La Jac­que­rie fait de­puis long­temps par­tie de leur ré­per­toire ! Bra­vo, éga­le­ment, à Pa­trick Da­vin : confron­té à une par­ti­tion très in­égale, le chef belge réus­sit à main­te­nir l’in­té­rêt de l’au­di­teur, en met­tant constam­ment en va­leur les in­con­tes­tables ri­chesses « sym­pho­niques » de ces quatre actes. Charles Cas­tro­no­vo confirme qu’il est l’un des rares té­nors ac­tuels ca­pables de ser­vir ce ré­per­toire avec au­tant de classe. Cette dis­tinc­tion, ajou­tée à une cha­leur in­ter­pré­ta­tive in­tel­li­gem­ment do­sée, on la re­trouve bien sûr chez Vé­ro­nique Gens, mais aus­si chez Bo­ris Pin­kha­so­vich, JeanSé­bas­tien Bou et, même si son rôle est plus court, En­guer­rand de Hys. Pré­sent à cette soi­rée mont­pel­lié­raine, j’avais émis quelques ré­serves sur le chant, trop pru­dent à mon goût, de No­ra Gu­bisch. L’écoute at­ten­tive de l’en­re­gis­tre­ment me donne tort et je ne peux que me fé­li­ci­ter que, sans ex­cès d’au­cune sorte, le per­son­nage de Jeanne, si proche de ce­lui de Fi­dès dans Le Pro­phète, bé­né­fi­cie d’une ap­proche aus­si sobre et digne. Après les concerts (16 & 19 juillet 2015), l’en­re­gis­tre­ment sur le vif : à chaque étape de ce cycle Mo­zart, en­tre­pris par Yan­nick Né­zet-sé­guin, en col­la­bo­ra­tion avec le Fest­spiel­haus de Ba­den-ba­den, le pas­sage du spec­tacle vi­vant ( voir O. M. n° 110 p. 30 d’oc­tobre) à sa mise en conserve se tra­duit par un re­la­tif chan­ge­ment de pers­pec­tive. Ce qui reste pa­tent, même sans l’image, c’est l’ex­trême vi­va­ci­té de la ba­guette du chef ca­na­dien. Tout est en per­ma­nence contrô­lé et re­lan­cé, ala­cri­té ryth­mique per­cep­tible dès l’ou­ver­ture et qui ne se re­lâche ja­mais, même dans des en­sembles où, par­fois, on ap­pré­cie­rait que s’ins­tallent quelques pe­tites dé­tentes. Mais c’est le prin­cipe même de cette « folle jour­née » qui se trouve constam­ment rap­pe­lé, et tant pis si cer­tains chan­teurs ne suivent pas tou­jours par­fai­te­ment le mou­ve­ment. Comme d’ha­bi­tude, les in­gé­nieurs du son et le di­rec­teur ar­tis­tique de Deutsche Gram­mo­phon ont beau­coup re­dé­cou­pé, ré­as­sem­blé, voire ré­en­re­gis­tré en stu­dio. Ain­si, le « Por­gi, amor » de So­nya Yon­che­va ne res­semble plus du tout à ce­lui, bien plus ten­du, écou­té de­puis la salle... Le ré­sul­tat est da­van­tage vi­vant que vrai­ment de ré­fé­rence, mais on passe un mo­ment agréable, en com­pa­gnie de chan­teurs qui ont une concep­tion bien construite de leurs per­son­nages. Les tech­niques ne suivent pas tou­jours (So­nya Yon­che­va va­cille de temps en temps et Tho­mas Hamp­son dé­timbre as­sez sou­vent, usure que les mi­cros ré­vèlent beau­coup plus crû­ment que l’acous­tique de la salle), cer­tains en font par­fois trop (Anne So­fie von Ot­ter, Ro­lan­do Villa­zon) ou pas as­sez (Lu­ca Pi­sa­ro­ni), et le Che­ru­bi­no d’an­ge­la Bro­wer ex­plose de vie. Par rap­port au con­cert, où elle pa­rais­sait d’une pro­jec­tion un peu mince, c’est fi­na­le­ment la Su­san­na de Ch­ris­tiane Karg qui nous fait la plus forte im­pres­sion : une voix, certes, de so­pra­no lé­ger de tra­di­tion ger­ma­nique, fa­çon He­len Donath ou Edith Ma­this na­guère, mais d’une ex­quise sen­si­bi­li­té. Pour la va­leur ar­tis­tique de l’en­semble, on pour­ra tou­jours re­gret­ter le dé­sis­te­ment de Dia­na Dam­rau et de Bryn Ter­fel, ini­tia­le­ment an­non­cés dans le couple Al­ma­vi­va. La phy­sio­no­mie de cet en­re­gis­tre­ment en au­rait sans doute été très dif­fé­rente.

Il n’a fal­lu que quelques an­nées après sa vic­toire au Concours « Ope­ra­lia », en 2011, pour que Pretty Yende (née en 1985) s’im­pose sur les plus grandes scènes ly­riques in­ter­na­tio­nales – en fé­vrier-mars der­nier, elle in­car­nait Ro­si­na dans Il bar­biere di Si­vi­glia à l’opé­ra Bas­tille, où elle re­vien­dra pour Lu­cia di Lam­mer­moor, le 14 oc­tobre pro­chain. Cette jeune so­pra­no sud-afri­caine ne fait pas men­tir son pré­nom : « Pretty », jo­lie donc, elle l’est ef­fec­ti­ve­ment et son sou­rire illu­mine le li­vret de son pre­mier récital chez So­ny Clas­si­cal, gra­vé en stu­dio, en août-sep­tembre 2015, carte de vi­site qui ré­sume ses goûts et donne de ses pos­si­bi­li­tés une image sé­dui­sante. Que Lu­cia ou la Com­tesse Adèle du Comte Ory, rôles vir­tuoses s’il en est, ne laissent pas ima­gi­ner une lé­gè­re­té vo­cale in­com­pa­tible avec toute vel­léi­té dra­ma­tique : la voix de Pretty Yende est agile, souple, mais en rien té­nue ou fluette, au contraire. Si son re­gistre grave est en­core à dé­ve­lop­per, le mé- dium et l’ai­gu sont suf­fi­sam­ment nour­ris et les notes ex­trêmes, dar­dées et in­so­lentes, im­pres­sionnent. De la puis­sance, du punch, du pa­nache : voi­là des atouts bien pré­cieux. Et com­ment ne pas être sen­sible à la beau­té d’un timbre éblouis­sant, ra­dieux, en­so­leillé ? Une ques­tion, ce­pen­dant : l’in­ter­prète se­ra-t-elle ca­pable d’en va­rier les cou­leurs, condi­tion sine qua non de la réus­site dans le bel can­to, pour par­ve­nir à une vé­ri­table in­car­na­tion des per­son­nages ? Car, de toute évi­dence, ce ré­per­toire est dé­jà l’un des ter­rains d’élec­tion de cette étoile mon­tante. L’en­trée de Lu­cia, celle de Bea­trice ( de Bel­li­ni), la scène de fo­lie d’el­vi­ra ( montrent son ai­sance dans des phra­sés lar­ge­ment dé­ployés, aus­si bien que dans la vo­ca­li­sa­tion ( at­ten­tion, quand même, à ne pas sur­char­ger les re­prises or­nées). Si l’on est moins convain­cu par sa Ro­si­na, c’est parce que cet em­ploi gagne à être confié à des mez­zos – il fut créé par une contral­to, Gel­trude Gior­gi-ri­ghet­ti. L’air du Comte Ory, dans un fran­çais ac­cep­table mais per­fec­tible, est en­le­vé avec le chic et le brio qui conviennent. Pretty Yende a le charme ju­vé­nile de la Ju­liette de Gou­nod ; elle en pos­sède aus­si l’éner­gie, et il en faut pour « Amour, ra­nime mon cou­rage ». Le duo « des fleurs » de Lak­mé a, pour elle, va­leur de sou­ve­nir : c’est en l’en­ten­dant, en fond so­nore d’une pu­bli­ci­té pour Bri­tish Air­ways, qu’ado­les­cente, elle a eu un coup de foudre pour l’art ly­rique. Il se de­vait de fi­gu­rer ici, et Kate Al­drich donne la ré­plique en Mal­li­ka. Tout au long de ces sept plages, Mar­co Ar­mi­lia­to, à la tête d’un or­chestre pim­pant, est un par­te­naire di­li­gent et ef­fi­cace, qui sou­tient vaillam­ment ce pre­mier es­sai dis­co­gra­phique d’une can­ta­trice pro­mise à un ave­nir brillant. Avec El­za van den Hee­ver, Pu­me­za Mat­shi­ki­za et Pretty Yende, le chant sud-afri­cain prouve qu’il faut comp­ter avec lui. Deux de ces jeunes so­pra­nos sont des femmes de cou­leur ; un pied de nez au ra­cisme qui a long­temps sé­vi dans le monde de l’opé­ra, et dont se plai­gnait Grace Bum­bry dans notre nu­mé­ro 74. On ap­plau­dit !

Créée à Zu­rich, en sep­tembre 2015, la pro­duc­tion avait fait grosse im­pres­sion ( voir O. M. n° 111 p. 64 de no­vembre). Très bien fil­mé par Mi­chael Beyer, le DVD confirme, va­lo­ri­sant au mieux les deux points forts : mise en scène per­ti­nente et puis­sante d’an­dreas Ho­mo­ki, ad­mi­ra­ble­ment ser­vie par les re­mar­quables dé­cor et cos­tumes de Mi­chael Le­vine ; et per­for­mance de pre­mier ordre du rôle-titre. Si­tuant l’en­semble dans une sorte de théâtre de ma­rion­nettes, dont il pro­pose jus­qu’à cinq ran­gées de cadres, ma­çon­nés d’un cré­pi d’ocre jaune, ce dé­cor abs­trait place Woz­zeck sous le signe d’un ex­pres­sion­nisme à la fois ba­rio­lé et gro­tesque, où l’on re­con­naît no­tam­ment la marque, bien en si­tua­tion, du Ca­bi­net du doc­teur Ca­li­ga­ri de Ro­bert Wiene (1920). Au réa­lisme se sub­sti­tue un monde de cau­che­mar, où se pro­jette, avec une force fas­ci­nante, l’« aber­ra­tio men­ta­lis » du hé­ros, dé­mul­ti­pliant par exemple le Doc­teur quand il est per­sé­cu­té par lui, ou en­core Ma­rie, dans la se­conde scène de l’au­berge, après le meurtre. Se fer­mant ou, au contraire, s’ou­vrant dans la pro­fon­deur, se dé­for­mant ou bas­cu­lant sur le cô­té, ce quin­tuple cadre, bor­dant au­tant d’écrans noirs qui peuvent glis­ser la­té­ra­le­ment, ne cesse de fas­ci­ner, avec au­tant de mo­ments bou­le­ver­sants, no­tam­ment pour la scène de l’as­sas­si­nat, d’où res­sort la tête cou­pée de Ma­rie, comme dans un tra­gique théâtre de Gui­gnol. La réus­site est gran­diose dans le fi­nale, où les cadres se fondent len­te­ment dans le fond noir, avant que ne vienne s’ali­gner, tou­jours der­rière un re­bord du théâtre, le groupe des en­fants, qui sont le mo­dèle ré­duit des pro­ta­go­nistes. Au mi­lieu de ces fi­gures ter­ri­fiantes, Ch­ris­tian Ge­rha­her, sous une di­rec­tion d’ac­teurs par­ti­cu­liè­re­ment fouillée, offre le fort contraste d’un Wo z z e c k p é t r i d’hu­ma­ni­té, nuan­çant à l’ex­trême, tant dans la voix que dans le jeu, tour à tour fra­gile ou tendre, vé­hé­ment, in­quié­tant ou hal­lu­ci­né. Re­mar­quables per­for­mances scé­niques aus­si de la Ma­rie de Gun-brit Bark­min, qui as­sume brillam­ment son lourd ma­quillage et sa longue per­ruque rouge de sor­cière, du tru­cu­lent Tam­bourMa­jor de Bran­don Jo­va­no­vich, du Ca­pi­taine d’ex­pé­rience, au mons­trueux bi­corne, de Wolf­gang Ablin­ger- Sper­rhacke, du non moins ex­cellent Doc­teur de Lars Woldt et de l’andres bien chan­tant de Mau­ro Pe­ter. Se­conds rôles sans re­proche, or­chestre et choeur per­for­mants, et di­rec­tion ac­cep­table de Fa­bio Lui­si, même si elle n’est pas tout à fait au même ni­veau. Don­nant le mo­dèle d’une pro­duc­tion no­va­trice et constam­ment in­ven­tive, au­tant que pro­fon­dé­ment fi­dèle à l’oeuvre, ce nou­veau Woz­zeck de ré­fé­rence re­joint, dans la tête de la vi­déo­gra­phie, ce­lui de Pa­trice Ché­reau et Ri­chard Pe­duz­zi (War­ner) – là où Dmi­tri Tcher­nia­kov, à Mos­cou, en 2010, dans le mo­der­nisme sor­dide et gla­cé (Belair Clas­siques) ou Ca­lix­to Biei­to, à Bar­ce­lone, en 2006, dans l’ab­surde et l’ab­ject ( Opus Arte), n’en of­fraient que des vi­sions par­tielles ou dé­for­mées.

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