Illu­sion ou trom­pe­rie ?

OPERA MAGAZINE - - GUIDE -

lus de prin­temps pour Mar­ni : la « chan­teuse fan­tôme », la « voix sans vi­sage » de la co­mé­die mu­si­cale ci­né­ma­to­gra­phique est morte cet été, le 24 juillet, à l’âge de 86 ans. On la sur­nom­mait ain­si car Mar­ni Nixon – Mar­ga­ret Nixon Mcea­thron de son vrai nom – fut la dou­blure, par­tielle ou in­té­grale, de nom­breuses ac­trices qui, de­vant chan­ter à l’écran, en étaient plus ou moins ca­pables : elle as­sure les notes ai­guës de « Dia­monds Are a Girl’s Best Friend », la chan­son in­ter­pré­tée par Ma­ri­lyn Mon­roe dans Gentlemen Pre­fer Blondes (1953) de Ho­ward Hawks, et l’en­tiè­re­té de la par­tie chan­tée du rôle de De­bo­rah Kerr dans The King and I (1956), de Wal­ter Lang, d’après la co­mé­die mu­si­cale de Ri­chard Rod­gers et Os­car Ham­mer­stein. Elle double in­té­gra­le­ment Au­drey Hep­burn dans My Fair La­dy (1964), l’adap­ta­tion par George Cu­kor de l’oeuvre scé­nique d’alan Jay Ler­ner et Fre­de­rick Loewe, et Na­ta­lie Wood dans West Side Sto­ry (1961), de Ro­bert Wise et Jerome Rob­bins. (Elle dou­ble­ra même Ri­ta Mo­re­no dans le quin­tette « Tonight », mu­si­ca­le­ment trop ar­du pour cer­tains des in­ter­prètes qui étaient avant tout des dan­seurs.) Pour tous ces rôles de « dou­bleuse » , qui n’étaient pas cré­di­tés au gé­né­rique, Mar­ni Nixon ne re­çut que des ca­chets mo­destes et de­vait s’en­ga­ger, par contrat, à ne pas ré­vé­ler qu’elle était la voix des ve­dettes pré­ci­tées. Mais le se­cret s’ébrui­ta et la chan­teuse n’en fit bien­tôt plus mys­tère. Le « fan­tôme » re­trou­vait chair. Mar­ni Nixon était en fait une so­pra­no de for­ma­tion tout à fait clas­sique. Elle était même une forte en thème – oreille ab­so­lue, ex­cel­lente dé­chif­freuse – puis­qu’elle a chan­té – on ne plai­sante pas – Pli se­lon Pli de Pierre Bou­lez ! (On ima­gine la tête de ce der­nier, ap­pre­nant que son in­ter­prète était par ailleurs une spé­cia­liste de Broad­way...) Mar­ni Nixon est par­fois ap­pa­rue sur les scènes de co­mé­die mu­si­cale (jusque tard dans sa car­rière) mais une seule fois au grand écran : elle est l’une des nonnes dans The Sound of Mu­sic (1965), l’adap­ta­tion par Ro­bert Wise de la co­mé­die mu­si­cale de Rod­gers et Ham­mer­stein. Elle dé­bu­te­ra à 17 ans dans Car­mi­na Bu­ra­na, de Carl Orff, sous la di­rec­tion de Leo­pold Sto­kows­ki ; à l’opé­ra, elle se pro­dui­ra, entre autres, en Su­san­na dans Le nozze di Fi­ga­ro. Mais elle était plus à son af­faire dans le ré­per­toire de con­cert. Et sa cu­rio­si­té en ce do­maine était éton­nante : elle a en­re­gis­tré des mé­lo­dies, lie­der et songs de Charles Ives, Aa­ron Co­pland, Ar­nold Schoen­berg, et par­ti­ci­pé à la pre­mière in­té­grale An­ton We­bern sous la di­rec­tion de Ro­bert Craft ! Avec Fe­lix Slat­kin, le père du chef d’or­chestre Leo­nard Slat­kin, elle a gra­vé la cin­quième des Ba­chia­nas bra­si­lei­ras pour so­pra­no et huit vio­lon­celles... Pour l’une des émis­sions de té­lé­vi­sion de Leo­nard Bern­stein, les « Young People’s Concerts » , Mar­ni Nixon, ac­com­pa­gnée par Bern­stein di­ri­geant le New York Phil­har­mo­nic, in­ter­pré­tait quelques Chants d’au­vergne de Jo­seph Can­te­loube : voix claire, sans grande per­son­na­li­té sû­re­ment (ce qui lui per­met­tait de la co­lo­rer se­lon les rôles pour les­quels elle de­vait four­nir la par­tie chan­tée), mais por­tée par une tech­nique et une mu­si­ca­li­té im­pec­cables. Ce rôle de dou­blure, qui fut l’em­ploi prin­ci­pal de Mar­ni Nixon, m’a fait pen­ser à de sem­blables cas dans le do­maine de la mu­sique clas­sique. On se sou­vient qu’eli­sa­beth Sch­warz­kopf avait en­re­gis­tré les contre-ut de l’acte II de Tris­tan und Isolde, que Kirs­ten Flag­stad n’avait plus dans ses cordes pour son Isolde di­ri­gée par Wil­helm Furtwän­gler. Il ar­rive aus­si, en rai­son d’une ma­la­die de der­nière mi­nute ou d’une in­dis­po­ni­bi­li­té due à un em­ploi du temps trop char­gé, qu’un chan­teur dé­cide de ré­en­re­gis­trer après coup, en « re-re­cor­ding », un pas­sage, voire une oeuvre en­tière, sur l’ac­com­pa­gne­ment de l’or­chestre dé­jà « en boîte ». Au pre­mier cas res­sor­tit un en­re­gis­tre­ment de Das Lied von der Erde de Gus­tav Mah­ler, dans la trans­crip­tion pour or­chestre de chambre par Ar­nold Schoen­berg ( com­plé­tée par Rai­ner Riehn) : le té­nor, ma­lade, en­re­gis­tra ses lie­der sé­pa­ré­ment une fois les ses­sions ter­mi­nées ; le se­cond cas est illus­tré par un autre té­nor, qui n’en fait pas mys­tère : Pla­ci­do Domingo, le roi du re-re­cor­ding. Il suf­fit de consul­ter par­fois les lieux et dates d’en­re­gis­tre­ment ins­crits aux cré­dits de ses disques. Ain­si, son récital d’airs de Ver­di pour ba­ry­ton in­dique-t-il les dates « no­vembre et dé­cembre 2012 » à Va­lence, puis « 28 avril 2013 » à Londres. Il est évident que l’or­ques­tra de la Co­mu­ni­tat Va­len­cia­na ne s’est pas dé­pla­cé à Londres, mais que Pla­ci­do Domingo a chan­té en re-re­cor­ding tout ou par­tie de ses airs... On pour­rait se scan­da­li­ser de la chose. Mais il est cer­tain qu’il existe, sans que ce­la se sache, de nom­breux autres disques gra­vés dans de sem­blables condi­tions. Dans ce cas, seule l’oreille doit dé­ci­der. Si le sub­ter­fuge s’en­tend et dé­range, alors il y a lieu de se for­ma­li­ser. Mais si­non ? J’avais, en son temps, gra­ti­fé l’en­re­gis­tre­ment de Kent Na­ga­no des Dia­logues des Car­mé­lites d’un « Choc » du Monde de la Mu­sique. Je ne sa­vais pas alors ce qu’un tech­ni­cien de l’en­re­gis­tre­ment et une ar­tiste de la dis­tri­bu­tion de­vaient plus tard me ré­vé­ler : le disque s’était fait avec beau­coup de re-re­cor­ding... Mais je ne suis pas cer­tain que j’au­rais mo­di­fié mon ju­ge­ment si j’avais su la vé­ri­té. Et d’ailleurs, quelle vé­ri­té ? N’est-ce pas au fond la na­ture même de l’en­re­gis­tre­ment que de mé­ta­mor­pho­ser la ma­tière so­nore pour la rendre plus vraie que na­ture ? Mar­ga­ret Price, en Isolde, avec Car­los Klei­ber, et Joan Su­ther­land, en Tu­ran­dot, avec Zu­bin Meh­ta ne chan­taient pas ces rôles sur scène, qui ou­tre­pas­saient leurs moyens. Mais l’ar­ti­fice du mi­cro nous a don­né deux ad­mi­rables ver­sions de ré­fé­rence. Il faut ac­cep­ter pour le disque ce qu’on trouve na­tu­rel pour la pho­to­gra­phie et consi­dé­rer la chose comme une ma­ni­pu­la­tion au ser­vice d’une illu­sion au­ri­cu­laire.

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