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OPERA MAGAZINE - - Recontres -

gne­ment, la « pri­son de verre » consti­tuée d’élé­ments mo­biles montre vite son ina­ni­té. Et ce ne sont pas les pro­jec­tions de vagues ou de nuages, qui peuvent ap­por­ter une res­pi­ra­tion quel­conque à cet uni­vers déses­pé­ré­ment vide. Vê­tus le plus sou­vent de noir, les cho­ristes et les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes ajoutent en­core à cette im­pres­sion si­nistre. Seule Des­de­mo­na, que sa robe soit blanche ou rouge, fait passer un peu de vie au mi­lieu de ces sombres ta­bleaux. Et ne par­lons pas du piètre mo­bi­lier qui, comme le no­tait iro­ni­que­ment David Shen­gold dans sa cri­tique ( voir O. M. n° 111 p. 56 de no­vembre 2015), semble tout juste sor­ti d’un ma­ga­sin IKEA ! Heu­reu­se­ment, le ni­veau mu­si­cal se ré­vèle plus at­trayant. Grâce, tout d’abord, à Yan­nick Né­zetSé­guin qui, avec au­tant d’éner­gie que de mé­ti­cu­lo­si­té, di­rige un opé­ra en conti­nuel bouillon­ne­ment dra­ma­tique. D’alek­san­drs An­to­nen­ko et de Zelj­ko Lu­cic, que peut- on at­tendre d’autre que ce qu’ils nous donnent i ci, avec un mé­tier consom­mé ? Les rôles d’otel­lo et de Ia­go, qu’ils ont dé­jà te­nus en­semble à plu­sieurs re­prises, n’ont plus au­cun se­cret pour eux. À dé­faut d’in­car­na­tions trans­cen­dantes, ils offrent des in­ter­pré­ta­tions so­lides, sans dé­fauts ma­jeurs mais sans grand éclat. Bien plus re­mar­quable nous pa­raît So­nya Yon­che­va qui, pour sa pre­mière Des­de­mo­na, s’im­pose par la fier­té de sa voix et la force de son tem­pé­ra­ment. Loin de la vic­time pas­sive, on la de­vine aus­si amou­reuse que com­ba­tive. Et cette éner­gie ir­rigue son chant dès le pre­mier acte, la scène fi­nale nous la mon­trant, sans un seul ef­fet su­per­flu, pro­fon­dé­ment émou­vante. C’est donc pour elle, ain­si que pour le chef, que l’on gar­de­ra cet Otel­lo en mé­moire, au sein d’une riche vi­déo­gra­phie qui, pour s’en te­nir aux cap­ta­tions du Met, pro­pose des en­sembles au­tre­ment co­hé­rents (Vi­ckers/scot­to/le­vine chez So­ny, Do­min­go/ Fle­ming/ Le­vine chez Deutsche Gram­mo­phon).

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Plas­ti­cien hors pair, Achim Freyer est d’abord un poète de la scène, dont le ta­lent s’épa­nouit dans le mer­veilleux et l’ima­gi­naire. L’uni­vers du Ring lui est- il aus­si fa­vo­rable ? C’est beau­coup moins sûr. Re­ma­niant pour le Na­tio­nal­thea­ter de Mann­heim, entre 2011 et 2013 (an­née où le tour­nage a été ef­fec­tué), une pre­mière ver­sion don­née à Los An­geles, en 2010, il a adop­té le même par­ti de per­son­nages- ma­rion­nettes, lar­ge­ment mé­ta­mor­pho­sés par l’ir­réa­lisme des cos­tumes et les lourds ma­quillages. Les ca­rac­té­ri­sa­tions, comme sur­tout la puis­sance dra­ma­tique, en souffrent, le met­teur en scène, qui re­fuse toute lec­ture psy­cho­lo­gique ou so­cio-po­li­tique, se pri­vant aus­si de l’ap­pui du jeu cor­po­rel des ac­teurs, ré­duit, comme chez Bob Wil­son, à une ges­tique sty­li­sée li­mi­tée, et for­cé­ment ré­pé­ti­tive. De Das Rhein­gold, où les dieux sont ac­com­pa­gnés de l eurs doubles en pe­tites fi­gu­rines qu’ils serrent sur leur coeur ou posent en écho sur le pla­teau tour­nant, on re­tien­dra sur­tout le Loge à cinq bras et mains rouges, pla­cé d’em­blée au centre du pla­teau. Les autres fi­gures sont aus­si sur­pre­nantes que bel­le­ment in­ven­tives, hors, peut-être, un Al­be­rich en Hit­ler, trans­po­si­tion plus fa­cile. Mais, avec des trans­for­ma­tions très li­mi­tées qui rendent dé­ce­vantes au­tant l a des­cente à Ni­bel­heim que la mon­tée fi­nale vers le Wal­hal­la, l’en­semble manque de force. Dans Die Walküre, on re­vien­dra à la ma­gie mys­té­rieuse des scènes d’ou­ver­ture où les dieux, ras­sem­blés sur le pla­teau tour­nant, pré­sident à la ren­contre des ju­meaux sem­bla­ble­ment ha­billés et ma­quillés, tan­dis que les fu­mées du fi­nale s’élèvent dé­jà der­rière le mur du fond, sur la crête du­quel Grane se dé­coupe de pro­fil. En­suite, l’in­ten­si­té de pré­sence des pro­ta­go­nistes par­vient à triom­pher de leur jeu ré­duit. C’est Sieg­fried qui, dans cette pers­pec­tive, fonc­tionne le mieux, et l’on re­ver­ra avec plaisir l’acte I, plein de verve et de drô­le­rie, dans une boîte scé­nique blanche pa­rée de cou­leurs pim­pantes et aci­du­lées. À l’aide d’un simple ri­deau sur fil, et avec force ac­ces­soires, Mime es­saie de fa­bri­quer à son image de clown triste, le Sieg­fried fu­nam­bule à per­ruque blonde qu’on a dé­jà vu ap­pa­raître à la fin de Das Rhein­gold. Éga­le­ment mé­mo­rable, ce très poé­tique mo­ment où, pour l’évo­ca­tion de Sieg­mund et Sie­glinde, leurs ma­rion­nettes ap­pa­raissent avec celle de Sieg­fried, se dé­ta­chant sur le fond noir où brillent ces per­son­nages har­mo­nieu­se­ment co­lo­rés. Avant que le III, où il ne se passe plus grand-chose, ne lan­guisse, mal­gré la jo­lie suc­ces­sion des éclai­rages qui co­lorent la boîte scé­nique. Après une très belle, et même gran­diose, pre­mière scène où, confor­mé­ment aux ré­cits des Nornes, tous les pré­cé­dents in­ter­ve­nants dé­filent l en­te­ment sur le pla­teau tour­nant, Göt­terdäm­me­rung marque mal­heu­reu­se­ment un sé­rieux re­pli. Rien pour le « Voyage sur le Rhin », un ta­bleau chez les Gi­bi­chun­gen trop sta­tique, avec des fi­gures ca­ri­ca­tu­rales à l’ex­cès, mal­gré la beau­té de plu­sieurs images dé­mul­ti­pliées par des mi­roirs. Même chose au II et au III, où Achim Freyer re­court lar­ge­ment aux masques grilla­gés qui lui sont chers, mais qui achèvent d’éva­cuer toute ex­pres­si­vi­té, pour les pro­ta­go­nistes comme pour le choeur. Condui­sant à un fi­nale frus­trant, avec uni­que­ment quelques scin­tille­ments et pro­jec­tions sur le mur du fond, et une scène dé­ser­tée pour seule conclu­sion. La dis­tri­bu­tion repose presque ex­clu­si­ve­ment sur la troupe de Mann­heim, à l’ex­cep­tion no­table du Sieg­mund d’en­drik Wot­trich, net­te­ment su­pé­rieur à ses par­te­naires par les moyens et le style, qui en­traîne par­tiel­le­ment avec lui Heike Wes­sels, Sie­glinde at­ta­chante. Des autres, on dis­tin­gue­ra d’abord Ed­na Proch­nik en Fri­cka, Er­da ( Sieg­fried) et Wal­traute. Tho­mas Je­sat­ko donne un ho­no­rable Wo­tan/ Voya­geur, comme Uwe Eiköt­ter, un Mime sa­vou­reux. Avec cou­rage, Jür­gen Mül­ler, après Loge, as­sume, mal­gré la fa­tigue crois­sante, un Sieg­fried lé­ger et as­sez sec, mais glo­ba­le­ment ac­cep­table. Non moins va­leu­reuse, et d’une convic­tion par­fois émou­vante, Ju­dith Ne­meth fait dif­fi­ci­le­ment passer les ai­gus trop sou­vent durs et ti­rés des trois Brünn­hilde. Le reste os­cille entre le cor­rect (Sung Ha, Iris Kupke), le pas­sable (Man­fred Hemm), le mé­diocre (Kars­ten Mewes, Cor­ne­lia Ptas­sek) et le très faible (Tho­mas Be­rau). Avec un bon or­chestre et des choeurs ren­for­cés, Dan Et­tin­ger, alors ba­sé à Mann­heim, donne une lec­ture vive et très al­lé­gée, qui convient à cet uni­vers en­chan­té et fait, pour une bonne part, le prix de l’en­semble. Le sous-ti­trage, en al­le­mand seule­ment, ren­dra la dif­fu­sion li­mi­tée

Cet es­sai très dense ne re­double en rien le nu­mé­ro de ré­fé­rence de L’avant-scène Opé­ra (n° 269) sur Ro­bert Car­sen, dont l’au­teur est d’ailleurs l’un des contri­bu­teurs : pas de vi­déo­gra­phie, pas de chro­no­lo­gie, une liste com­plète mais som­maire des pro­duc­tions (sans les re­prises) et, en re­vanche, une bi­blio­gra­phie dé­bor­dant lar­ge­ment le su­jet pro­pre­ment dit, de Ba­taille à Bau­drillard, Mir­cea Eliade ou Claude Lé­vi-strauss. En six cha­pitres (« Prin­cipes d’un ima­gi­naire », « Les re­flets de l’art », « Ac­com­pa­gner le re­gard », « Es­thé­tique de la matière », « Une an­thro­po­lo­gie sen­sible » , « Le théâtre du dé­sir »), Thier­ry San­tu­renne pro­cède très sys­té­ma­ti­que­ment à des ana­lyses thé­ma­tiques, re­grou­pant chaque fois, sous une ru­brique fé­dé­ra­tive, cha­cun des élé­ments consti­tu­tifs de l’es­thé­tique du met­teur en scène et scé­no­graphe d’ex­po­si­tion ca­na­dien, avec ac­com­pa­gne­ment d’ex­cel­lentes pho­to­gra­phies. Au cha­pitre IV, par exemple, la fonc­tion du mo­bi­lier ( chaise, fau­teuil, table, lit...) est pas­sée au crible, avec des exemples pris dans la to­ta­li­té du cor­pus car­sé­nien à ce jour, dont la concep­tion même du livre im­plique ain­si la « mise en pièces » sys­té­ma­tique. La maî­trise de ce cor­pus, dont bien peu sans doute peuvent se tar­guer, est im­pres­sion­nante, qui sup­pose en même temps une fa­mi­lia­ri­té aus­si pous­sée chez le lec­teur, pour qu’il puisse en suivre et ap­pré­cier le dé­cryp­tage mi­nu­tieux, en une langue uni­ver­si­taire ser­rée, qui im­pose une at­ten­tion sou­te­nue (la « ré­fé­rence in­fra­fic­tion­nelle à la théâ­tra­li­té », le « re­pli au­to­té­lique »...). S’en dé­gage le ta­bleau d’un uni­vers to­ta­le­ment co­hé­rent, don­né d’em­blée dans son in­té­gra­li­té, sans que la di­men­sion dia­chro­nique semble de­voir être prise en compte. Et sans non plus que l’uni­ci­té de chaque pro­jet en soi puisse être vé­ri­ta­ble­ment re­cons­ti­tuée. Sans faille pos­sible, non plus, à l’in­té­rieur du « sys­tème » – avec tout ce que ce terme pour­rait avoir de li­mi­ta­tif. Et sans fai­blesses, toute pers­pec­tive cri­tique étant ex­clue. Chez Car­sen, tout est, en ef­fet, réus­si a prio­ri et rien ne saurait être re­mis en cause, ce que dé­mentent pour­tant, à cô­té d’in­nom­brables réus­sites, des pro­duc­tions moins en­thou­sias­mantes, voire dis­cu­tables, si­non de vrais échecs. Av e c a u t a n t d ’ a n a l y s e s pé­né­trantes, sur l’es­pace no­tam­ment (ce­lui de Ru­sal­ka, par exemple), comme sur « la vie psy­chique » ( avec un re­cours ex­ten­sif à la psy­cha­na­lyse, de Jung à Bet­tel­heim et Oc­tave Man­no­ni, mais La­can n’est pas ci­té), on ti­re­ra pro­fit de cette lec­ture exi­geante, si­non plaisir im­mé­diat, qu’on se pres­se­ra de re­trou­ver avec le com­plé­ment d’au­tant plus in­dis­pen­sable des nom­breuses vidéos dis­po­nibles. Pour re­voir – et j uger – l es pro­duc­tions avec une conscience ac­crue, dans la conti­nui­té et la co­hé­rence de cha­cune.

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