Le père de l’im­pair

OPERA MAGAZINE - - Recontres -

e pa­tron m’a fait passer un disque si­gné d’un té­nor, Carl Gha­za­ros­sian, que je ne connais­sais pas, ac­com­pa­gné par le pia­niste David Zo­bel, qui joue un Bech­stein de 1888. « C’est pour toi : du ré­per­toire peu connu sur des vers de Ver­laine... Si tu trouves ce­la bien, fais-en un pa­pier. » Ce n’est pas le pre­mier programme Ver­laine à trou­ver le che­min du stu­dio d’en­re­gis­tre­ment, mais en consul­tant la liste des com­po­si­teurs réunis, je suis res­té en ar­rêt : certes, rien de nou­veau du cô­té de De­bus­sy, Fau­ré, et même Charles Bordes (1863-1909), dont je connais­sais les pages, qui sont par­mi les plus belles du riche cor­pus de la mé­lo­die fran­çaise. (Pour un disque an­tho­lo­gique consa­cré à Ver­laine, dans le cadre de la col­lec­tion « Ina mé­moire vive », j’avais de­man­dé, il y a vingt ans dé­jà, au té­nor Jean-paul Fou­ché­court et au re­gret­té pia­niste et com­po­si­teur Olivier Greif d’en en­re­gis­trer quelques-unes, tant la dis­co­gra­phie et même les riches ar­chives de L’INA étaient muettes quant à ce mer­veilleux mu­si­cien en­core mé­con­nu.) Mais à la vue des noms d’al­phons Die­pen­brock (1862-1921), Jo­sef Szulc (1875-1956), Charles Ra­doux (1877-1952), Raoul La­par­ra (18761943), Jo­seph Can­te­loube (1879-1957, qui n’est pas que l’au­teur des Chants d’au­vergne... D’ailleurs qui s’in­té­res­se­ra un jour à son in­croyable opé­ra Le Mas ?), Louis Au­bert (18771968) et Phi­lippe Gau­bert (1879-1941), ma cu­rio­si­té a été émous­tillée. Je connais­sais cer­taines de ces mé­lo­dies, ayant fait, pour France Mu­sique, des pa­lan­quées d’émis­sions avec le ba­ry­ton Fran­çois Le Roux sur ce su­jet – et à propos de Ver­laine et la mu­sique en par­ti­cu­lier. Mais tout de même, une telle ex­cen­tri­ci­té de ré­per­toire avait de quoi sur­prendre. En écou­tant ce disque, j’ai dé­cou­vert un bel ar­tiste, à la voix duc­tile, aux cou­leurs va­riées, do­té d’une dic­tion ab­so­lu­ment exem­plaire. J’en par­le­rai le mois pro­chain dans les pages « CD » d’opé­ra Ma­ga­zine. Et je me suis mis à re­lire le livre de Ruth L. White, Ver­laine et les mu­si­ciens (Mi­nard, 1992), la seule étude d’en­ver­gure sur le su­jet, et le mer­veilleux es­sai bio­gra­phique de Ste­fan Zweig sur Ver­laine, que cite d’ailleurs Carl Gha­za­ros­sian dans le texte d’ac­com­pa­gne­ment de son disque. (Mais Zweig, ami de Ri­chard Strauss et li­bret­tiste de Die schweig­same Frau, en 1935, ne parle ja­mais de la mise en mu­sique du poète.) Ver­laine est le poète d’élec­tion des com­po­si­teurs français, mais pas seule­ment d’eux puis­qu’on trouve ses vers mis en mu­sique par beau­coup d’étran­gers, qui com­po­saient à une époque où le français était la lin­gua fran­ca de l’élite culti­vée : je pense au Bri­tan­nique d’ori­gine al­le­mande ins­tal­lé en France Fre­de­rick De­lius (1862-1934) et à l’an­glo-in­dien ex­cen­trique Kai­khos­ru Sha­pur­ji So­rab­ji (1892-1988), dé­ca­den­tiste tar­dif, dont la mu­sique semble en cons­tant état d’ébrié­té ( « Eni­vrez vous ! » , mais le pré­cepte est de Bau­de­laire). La Lune blanche, « mi­racle de la poé­sie fran­çaise » se­lon Zweig, ex­trait de La Bonne Chan­son, est pro­ba­ble­ment le texte le plus sou­vent re­quis par les mu­si­ciens et l’on peut en consul­ter la liste com­pi­lée par le CIMF (Centre in­ter­na­tio­nal de la mé­lo­die fran­çaise) de Tours, où l’on trou­ve­ra des noms de mu­si­ciens par­fai­te­ment ou­bliés au­jourd’hui : Raoul Gra­dis, Ange Flé­gier, Paul Ju­mel, Mar­gue­rite La­bo­ri, Re­gi­na Wat­son ! Mais il est per­mis de se de­man­der si les vers de Ver­laine sont le mieux propres à conve­nir à la mise en mu­sique, sa poé­sie ayant sa mu­si­ca­li­té in­trin­sèque qui peut, en cer­tains cas ne par­ve­nant pas au sub­strat at­teint par De­bus­sy en par­ti­cu­lier, cons­ti­tuer une re­don­dance, voire une nui­sance. On pense au mot de Sté­phane Mal­lar­mé après que De­bus­sy avait fait un poème sym­pho­nique de son Pré­lude à l’après-mi­di d’un faune : « Je croyais l’avoir dé­jà mis en mu­sique... » Ce­pen­dant, Mal­lar­mé re­con­naî­tra : « Cette belle mu­sique ne dis­sonne pas avec mon poème, et elle va en­core plus loin, vrai­ment dans la nos­tal­gie et la lu­mière, avec fi­nesse, avec ma­laise, avec ri­chesse. » Ro­bert Schu­mann lui-même avait écrit en son temps et à propos des grands au­teurs al­le­mands de ses lie­der : « Il me plai­sait d’en­tendre beau­coup de gens dire que la mu­sique leur rend le sens du poème par­fai­te­ment clair pour la pre­mière fois. Car j’ai sou­vent craint le re­proche : À quoi bon ajou­ter de la mu­sique à une mu­sique aus­si ache­vée ? » (J’em­prunte cette ci­ta­tion à Ruth L. White.) Le com­po­si­teur Ned Ro­rem, grand représentant du genre pour voix et pia­no aux États- Unis, rap­porte, dans son Jour­nal pa­ri­sien (1966), que, se­lon Paul Éluard, « le trai­te­ment de sa poé­sie en mu­sique par Pou­lenc le laisse froid, puis­qu’il ne re­con­naît pas la mu­sique en­ten­due en écri­vant les vers... Il aime la dé­cla­ma­tion, il aime So­crate [d’erik Sa­tie] et Pel­léas... Mais un mu­si­cien ne de­vrait ja­mais parler trop long­temps avec un poète, puis­qu’ils font la même chose... » Fau­ré, avant de « ren­con­trer » la poé­sie de Ver­laine, à la­quelle son nom est fa­meu­se­ment as­so­cié, met­tra en mu­sique des vers de se­cond ordre, par­fois as­sez mau­vais, mais qui ont sus­ci­té ce­pen­dant de ma­gni­fiques pages mu­si­cales. D’autres com­po­si­teurs, en re­vanche, fe­ront d’as­sez mau­vaises mé­lo­dies sur des textes trop fi­ne­ment choi­sis, par in­tel­lect plus que par af­fi­ni­té sen­so­rielle. Ro­rem dit aus­si, avec as­sez de jus­tesse, qu’au­ric, plus in­tel­lec­tuel que Pou­lenc, avait moins réus­si ses mé­lo­dies car il choi­sis­sait les poèmes en fonc­tion de leur va­leur poé­tique et non, comme le fai­sait son col­lègue du « Groupe des Six », pour ce en quoi ils pou­vaient ser­vir sa mu­sique... Avec la mu­sique d’avant-garde, le poème ser­vi­ra non plus de nar­ra­tion in­tel­li­gible mais d’un ma­té­riau pho­né­tique abs­trait, comme le fait Pierre Bou­lez (1925-2016) avec la poé­sie de Re­né Char. À tel point que le pré­cepte d’hu­go sem­blait ren­ver­sé : « Dé­fense de dé­po­ser de la poé­sie le long de ma mu­sique. » Mais si l’on écoute Irène Joa­chim chan­ter, avec une ex­cep­tion­nelle précision de sol­fège et de dic­tion, Le So­leil des eaux, alors se fait évi­dente la pa­ren­té entre Bou­lez et De­bus­sy, tan­dis que le texte de Char sonne avec l’in­tel­li­gible pho­na­tion de Pel­léas – dont Joa­chim fut une exem­plaire Mé­li­sande – ou des Fêtes ga­lantes, l’un des re­cueils ver­lai­niens de De­bus­sy...

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