Theo­do­ra

OPERA MAGAZINE - - GUIDE -

Cos­tumes, dé­cors, cho­ré­gra­phie, lu­mières, mise en scène : cette pro­duc­tion porte la marque unique de Ste­fa­no Po­da. Elle a été créée et fil­mée en juin 2015, au Tea­tro Re­gio de Tu­rin, avant d’être re­prise en Is­raël et, tout ré­cem­ment, à Lau­sanne ( voir O. M. n° 119 p. 48 de juillet-août 2016). Nous sommes en pré­sence d’une ap­proche très per­son­nelle, à la­quelle on adhère ou pas, mais dont on ne peut nier la co­hé­rence. À plus d’un mo­ment, il est certes im­pos­sible de ca­cher notre per­plexi­té de­vant ces images étranges. Mais, en même temps, com­ment ne pas re­con­naître à cette sty­li­sa­tion ex­trême une sur­pre­nante di­men­sion plas­tique ? Ce grand an­neau de mé­tal qui consti­tue l’es­sen­tiel du dé­cor, ces ins­crip­tions sur le sol, ces te­nues ves­ti­men­taires à la so­phis­ti­ca­tion exa­gé­rée, ces gestes né­vro­tiques qu’adoptent cer­tains per­son­nages, ne semblent ja­mais gra­tuits, même si, re­di­sons-le, le mes­sage du met­teur en scène de­meure sou­vent obs­cur. On n’en ap­pré­cie que da­van­tage l’in­gé­nio­si­té de la réa­li­sa­tion vi­déo de Ti­zia­no Man­ci­ni qui, en mul­ti­pliant les angles de vue, ap­porte à ce spec­tacle une res­pi­ra­tion nou­velle. Bien plus clas­sique dans son es­prit, la di­rec­tion mu­si­cale de Gia­nan­drea No­se­da met en évi­dence les tré­sors d’une par­ti­tion dé­ga­gée de tout pom­pié­risme. Avec au­tant de brio que d’élé­gance, le chef ita­lien sait rendre à Faust son ar­dente jeu­nesse. Il dis­pose, pour ce­la, d’un or­chestre de qua­li­té, mais aus­si de cho­ristes et so­listes aux ac­cents par­fois étranges. Seul, en fait, Charles Cas­tro­no­vo se montre par­fai­te­ment à l’aise dans un style fran­çais dont il connaît les in­fi- nies sub­ti­li­tés. Son chant im­pec­cable, et son in­car­na­tion tou­jours convain­cante d’un Faust plus vel­léi­taire que conqué­rant, comptent pour beau­coup dans la réus­site de la re­pré­sen­ta­tion. La Mar­gue­rite d’iri­na Lun­gu est plus ba­nale, cor­recte mais sans éclat par­ti­cu­lier. Est-ce la faute du met­teur en scène, qui n’est pas par­ve­nu à lui don­ner une di­men­sion vé­ri­ta­ble­ment at­ta­chante ? À Mé­phis­to­phé­lès, Il­dar Ab­dra­za­kov ap­porte une voix so­lide et une pré­sence in­dé­niable. La­bo­rieux et pas tou­jours très juste, Va­si­ly La­dyuk est, en re­vanche, un faible Va­len­tin, au sein d’une dis­tri­bu­tion dans la­quelle Ke­te­van Ke­mok­lidze in­carne un frin­gant Sié­bel. Plus au­da­cieux dans ses choix scé­niques (Da­vid Mc­vi­car) et bé­né­fi­ciant d’une dis­tri­bu­tion de tout pre­mier ordre (Ro­ber­to Ala­gna, Bryn Ter­fel, An­ge­la Gheor­ghiu, Si­mon Keen­ly­side, So­phie Koch), sous la ba­guette d’an­to­nio Pap­pa­no, le DVD im­mor­ta­li­sant la pro­duc­tion du Covent Gar­den de Londres, en 2004, conserve la tête de la vi­déo­gra­phie (Emi/war­ner Clas­sics). Glyn­de­bourne réus­sit à l’ora­to­rio haen­dé­lien – et vice ver­sa. Deux dé­cen­nies après la in­sur­pas­sable si­gnée Pe­ter Sel­lars, Bar­rie Kos­ky y pré­sen­tait, en août 2015, un Saul ha­le­tant, que le DVD élève au rang de ré­fé­rence. Per­son­na­li­té par­mi les plus in­ven­tives et im­pré­vi­sibles de la scène ly­rique ac­tuelle (mi­ni­ma­liste ex­tra­va­gant, ain­si qu’il se dé­fi­nit lui-même), l’aus­tra­lien al­lie, dans un souffle dense et puis­sant, des images d’une beau­té à cou­per le souffle – ces im­menses tables re­cou­vertes de bou­quets de fleurs et de vic­tuailles, dignes de la pein­ture ba­roque fla­mande, ce champ de cierges au mi­lieu du­quel ap­pa­raît sou­dain un orgue, dé­clen­chant les ap­plau­dis­se­ments ex­ta­siés du pu­blic – et un théâtre des pas­sions exa­cer­bées. D’au­tant que Kos­ky par­tage avec Sel­lars cette ca­pa­ci­té à faire par­ler les corps, qui confère aux fi­gures bi­bliques une dé­me­sure tra­gique, mieux, sha­kes­pea­rienne, en sou­li­gnant l’in­fluence évi­dente de Mac­beth, et plus en­core de Lear, sur Haen­del et son li­bret­tiste Charles Jen­nens. Le noir in­tense de cette vi­sion se pro­page dans la fosse, où Ivor Bol­ton, dont la ba­guette en­thou­siaste et his­to­ri­que­ment in­for­mée est sou­vent neu­tra­li­sée par un cer­tain manque d’ima­gi­na­tion, se montre par­ti­cu­liè­re­ment ins­pi­ré. L’or­ches­tra of the Age of En­ligh­ten­ment at­teint, il est vrai, une plé­ni­tude as­sez in­ouïe, tan­dis que l a dis­ci­pline du Glyn­de­bourne Cho­rus, ca­rac­té­ris­tique de la meilleure tra­di­tion bri­tan­nique, se double d’un élan dra­ma­tique hors du com­mun. Les so­listes sont du même ni­veau, avec au som­met le Da­vid, à la fois aé­rien et in­car­né, du contre-té­nor Ies­tyn Da­vies. Paul Ap­ple­by lui ré­pond avec un Jo­na­than idéal de com­pas­sion dis­tin­guée. Voix éton­nam­ment ju­melles – mais pas in­ter­chan­geables –, So­phie Be­van et Mal­gré de so­lides atouts, cette pro­duc­tion de l’ar­ta­serse de Jo­hann Adolf Hasse, fil­mée en 2012 dans le cadre du Fes­ti­val de Mar­ti­na Fran­ca et pro­po­sée en pre­mière mon­diale, n’est pas la ré­vé­la­tion que l’on at­ten­dait, sur­tout com­pa­rée avec le ni­veau ex­cep­tion­nel at­teint par les en­re­gis­tre­ments de l’opé­ra épo­nyme de Leonardo Vin­ci (DVD et CD Vir­gin Clas­sics/era­to). Sym­boles de la do­mi­na­tion de l’école na­po­li­taine sur les scènes ita­liennes de l’époque, les Ar­ta­serse de Vin­ci et Hasse sont créés à quelques jours d’in­ter­valle, en fé­vrier 1730, re­spec-

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