Le bleu Lor­ca

OPERA MAGAZINE - - LA CHRONIQUE -

a cir­cu­la­tion des idées était fa­vo­ri­sée, chez Ro­land Barthes, par ses voyages en train – qui, chez Al­phonse Al­lais, lui fai­saient ve­nir autre chose dans la moelle des reins (cher­chez, pour le pre­mier, dans son Ro­land Barthes par Ro­land Barthes et, pour le se­cond, sur In­ter­net, au mot « si­dé­ro­dro­mo­phi­lie »). En ce qui concerne ma mo­deste per­sonne, les idées sur­gissent par­fois im­promp­tues, comme, par exemple, sur le court che­min qui mène de mon seuil à ce­lui de mon bou­lan­ger (ex­cellent : en face de la Poste de la rue de Sain­tonge, Pa­ris 3e). Ain­si, il y a peu, en le­vant le nez sur un coin de ciel bleu, en tra­ver­sant le bou­le­vard du Crime et en le fron­çant un peu au con­tact des pre­miers froids de l’au­tomne, j’ai pen­sé à Ma­drid – alors que, d’or­di­naire, le bleu ai­mable du ciel et la froi­dure m’évoquent New York. Et, de Ma­drid, j’ai pen­sé à Fe­de­ri­co Gar­cia Lor­ca. Pour­quoi Lor­ca, au­quel je songe ra­re­ment même si ses poèmes étaient sur mes éta­gères d’ado­les­cent, dans leur tra­duc­tion fran­çaise pu­bliée par la col­lec­tion « Poé­sie/gal­li­mard » ? Sû­re­ment parce que George Ben­ja­min, dans Dream of the Song (2014), pour contre-té­nor, choeur de femmes et or­chestre, qu’il a com­po­sé entre son opé­ra Writ­ten on Skin (2012) et le pro­chain, qui se­ra créé en 2018 au Covent Gar­den, a fait ap­pel à cer­tains de ses mer­veilleux vers. J’étais en quête d’une trame pour mon émis­sion do­mi­ni­cale, « Zig­zag », sur France Mu­sique (qui dif­fuse d’ailleurs la toute ré­cente créa­tion fran­çaise de Dream of the Song, le 19 no­vembre à 20 h) : c’est en me sou­ve­nant que le der­nier mou­ve­ment de ce cycle m’avait fait pen­ser à Der Ab­schied, le long mou­ve­ment fi­nal de Das Lied von der Erde (1907), de Gus­tav Mah­ler, que mon fil conduc­teur s’est im­po­sé avant même que je mette la ba­guette du bou­lan­ger sous le bras : Ben­ja­min et son pa­ral­lèle mah­lé­rien (dif­fu­sé dans la ver­sion pour ba­ry­ton) : An­cient Voices of Chil­dren (1970), de George Crumb, incroyable par­ti­tion qui uti­lise à la fois la poé­sie de Lor­ca et la phrase de haut­bois ser­pen­tine du fi­nal de Das Lied von der Erde : et aus­si, par ri­co­chet plus évident, le chef-d’oeuvre de Mau­rice Oha­na, Llan­to por Igna­cio San­chez Me­jias (1950), ora­to­rio pro­fane pour ré­ci­tant, ba­ry­ton, choeur fé­mi­nin et pe­tit or­chestre. Ce thrène fut écrit par le poète es­pa­gnol à la mort tra­gique de son ami le grand to­re­ro, en 1934, dont il chante, à la fin de son long poème, l’« élé­gance avec des pa­roles qui gé­missent ». San­chez Me­jias était un ma­ta­dor hors du com­mun : il ar­rê­ta de plan­ter des ban­de­rilles pour écrire, faire du jour­na­lisme et des confé­rences – quand il ne par­ti­ci­pait pas à la mise en scène des bal­lets de sa maî­tresse, la grande dan­seuse de fla­men­co La Ar­gen­ti­ni­ta... Mais il re­prit l’épée et fut tué par la gan­grène qu’une bles­sure de corne à la cuisse lui avait in­fli­gée. Oha­na, à qui La Ar­gen­ti­ni­ta avait of­fert le ma­nus­crit du poème que Lor­ca lui avait dé­dié, mit in­té­gra­le­ment le texte en mu­sique. J’avais ou­blié to­ta­le­ment cette par­ti­tion, et j’ai été frap­pé par le fait qu’elle avait en quelque sorte moins « vieilli » que An­cient Voices of Chil­dren de Crumb, écrite vingt ans plus tard. Le Llan­to est évi­dem­ment mar­qué par les traits d’une cer­taine mo­der­ni­té de l’époque mais il reste an­cré dans une forte tra­di­tion to­nale. Bien qu’alour­die par­fois par la gran­di­lo­quence, cette oeuvre de quelque qua­rante mi­nutes de­meure d’une in­dé­niable force. Oha­na écri­ra d’autres bonnes par­ti­tions par la suite mais il se per­dra par­fois, comme tant d’autres, dans les lieux com­muns et les tics obli­gés d’une cer­taine mu­sique d’avant-garde. Per­sonne ne le joue plus au­jourd’hui, à l’ex­cep­tion des chefs qui di­rigent sa belle mu­sique cho­rale. George Crumb est un cas par­ti­cu­lier dans la mu­sique nord-amé­ri­caine : il semble n’avoir d’at­tache d’au­cune sorte avec les prin­ci­paux mou­ve­ments es­thé­tiques de son pays na­tal. Il aime les pia­nos-jouets, am­pli­fiés et pré­ra­rés, les stri­dences ef­frayantes et les feu­le­ments les plus té­nus, sou­vent ré­ver­bé­rés ar­ti­fi­ciel­le­ment. La voix chante le plus sou­vent en es­pa­gnol des textes de Lor­ca : dans son cycle de Ma­dri­gals (19651969), pour voix de femme et pe­tit en­semble, et sur­tout dans son chef-d’oeuvre, An­cient Voices Ce qui me semble avoir vieilli dans cette éton­nante pièce de vingt mi­nutes, c’est l’écri­ture en dents de scie de la par­tie vo­cale. Mais comme Lui­gi Dal­la­pic­co­la ou Ro­ber­to Ge­rhard, George Crumb est l’un des rares à pos­sé­der le don de trans­cen­der les « tics » de l’écri­ture « of­fi­cielle » de leur époque – ato­nale et sé­rielle. Et, chaque fois que je la ré­en­tends, cette mu­sique ri­tuelle et mys­té­rieuse me sai­sit, par­fois même d’ef­froi, tant sa puis­sance d’évo­ca­tion et d’étran­ge­té est ir­ré­sis­tible. Et les fan­tômes so­nores qui la vi­sitent ont un charme qui échappe lui aus­si au pro­cé­dé res­sas­sé de la ci­ta­tion : Mah­ler, his­pa­no-ara­bi­sé dans An­cient Voices of Chil­dren, ou Dow­land dans Black An­gels ( éga­le­ment de 1970), le « qua­tuor de guerre » (du Viet­nam) stu­pé­fiant, où la mu­sique pour violes de gambe du com­po­si­teur éli­sa­bé­thain s’ex­tirpe lu­mi­neu­se­ment d’un champ de ba­taille so­nore des plus âpres. J’au­rais bien ajou­té au pro­gramme de l’émis­sion de ra­dio – en sus des chan­sons po­pu­laires har­mo­ni­sées par Lor­ca lui-même – l’opé­ra Yer­ma (1955-1956), de Hei­tor Villa-lo­bos, d’après la pièce de l’écri­vain es­pa­gnol as­sas­si­né par les fas­cistes en 1936. Mais il n’en existe au­cun en­re­gis­tre­ment, à part l’in­au­dible « pi­rate » d’une re­pré­sen­ta­tion à San­ta Fe en 1971 ( avec Fre­de­ri­ca von Stade, tout de même) qu’on trouve aus­si sur You­tube. Il va sans dire que Yer­ma ne pré­oc­cupe guère les di­rec­teurs d’opé­ra mal­gré les évi­dentes qua­li­tés ly­riques de l’ou­vrage. L’in­tré­pide Ge­rard Mor­tier avait eu un temps le pro­jet de le pré­sen­ter au Tea­tro Real de Ma­drid. On pen­sait le pro­jet en­ter­ré mais, heu­reu­se­ment, son suc­ces­seur Joan Ma­ta­bosch a eu l’idée de le pro­gram­mer la saison pro­chaine.

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