Les 125 ans du Car­ne­gie Hall

OPERA MAGAZINE - - Cadeaux -

In­dus­triel et phi­lan­thrope : tel était An­drew Car­ne­gie. Les mé­lo­manes lui doivent la construc­tion du Car­ne­gie Hall de New York, inau­gu­ré en 1891, il y a tout juste cent vingt­cinq ans – une salle my­thique. Cet an­ni­ver­saire, Sony le fête roya­le­ment : un énorme cof­fret in­ti­tu­lé Great Mo­ments at Car­ne­gie Hall, réunis­sant qua­rante-trois CD cap­tés sur le vif et un livre ma­gni­fi­que­ment illus­tré. On trouve là des concerts bien connus, comme le Concer­to pour pia­no n° 1 de Brahms, di­ri­gé par Leo­nard Bern­stein, avec en so­liste Glenn Gould (6 avril 1962), ou la pre­mière ap­pa­ri­tion d’ev­ge­ny Kis­sin aux États-unis (30 sep­tembre 1990). Et aus­si quelques iné­dits ou im­pu­bliés, dont une Sym­pho­nie n° 5 de Bee­tho­ven, di­ri­gée par Ar­tu­ro Tos­ca­ni­ni, le 9 avril 1933, deux CD en­tiers consa­crés à Bee­tho­ven par Svia­to­slav Rich­ter, le 23 dé­cembre 1960, une par­tie d’un ré­ci­tal de Shir­ley Ver­rett, le 29 fé­vrier 1964, et d’un autre de Jen­nie Tou­rel, le 2 mars 1969... Le pia­no est roi tout au long de ce cof­fret, mais le chant n’est pas pour au­tant né­gli­gé. À tout sei­gneur tout hon­neur : Jus­si Björ­ling ouvre les fes­ti­vi­tés avec deux ré­ci­tals, l’un de 1955, l’autre de 1958. Qu’il confère de la no­blesse à tout ce qu’il chante n’est pas une dé­cou­verte ; mais on est toujours éton­né par l’éner­gie qu’il ap­porte aux lie­der. Mo­zart, Mas­se­net, Puc­ci­ni sont trai­tés avec la même élé­gance, et les mé­lo­dies scan­di­naves ouvrent des ho­ri­zons sé­dui­sants. Mêmes re­marques pour la soi­rée de 1958, en­ta­mée par un écla­tant In­ge­mis­co du Re­quiem de Ver­di et conclue par un émou­vant Zuei­gnung de Ri­chard Strauss. Le timbre a pris quelques cou­leurs graves, la vaillance est in­tacte. Au pays des di­vas, Leon­tyne Price était reine. En 1965, la voix est rayon­nante, le timbre d’une beau­té lu­mi­neuse, le premier de­gré de l’in­ter­pré­ta­tion com­pen­sé par sa sin­cé­ri­té et un hé­do- nisme vo­cal ir­ré­sis­tible. V ingt- six ans s’écoulent... et ce­la s’en­tend ! Car en 1991, si la fougue et le tem­pé­ra­ment sont toujours au ren­dez-vous, si une par­tie du re­gistre sonne en­core glo­rieu­se­ment, l’ai­gu est ir­ré­mé­dia­ble­ment dur­ci ; et la ten­dance à sol­li­ci­ter les textes et à sur­jouer frôle le ri­di­cule. Le 30 juin 1965, Shir­ley Ver­rett consacre toute une soi­rée à la mé­lo­die, qu’elle soit al­le­mande (Schu­bert), russe ( Tchaï­kovs­ki, Rach­ma­ni­nov), cu­baine (Ni­ni), es­pa­gnole ( Tu­ri­na) ou nor­da­mé­ri­caine (Co­pland). Un voyage qui ne va pas sans quelques fai­blesses dans les re­gistres ex­trêmes, mais on pour­ra se lais­ser prendre à cette vi­sion très ex­tra­ver­tie et gé­né­reuse. Se rap­pelle- t- on en­core en France Jen­nie Tou­rel ? Mez­zo-so­pra­no d’ori­gine russe, na­tu­ra­li­sée amé­ri­caine, elle fit car­rière à l’opé­raCo­mique de Paris dans les an­nées 1930 (Car­men, Char­lotte...), émi­gra aux États-unis et se pro­dui­sit à Chi­ca­go, New York... Elle fut éga­le­ment l’une des en­sei­gnantes re­nom­mées de la Juilliard School. La mé­lo­die et le lied n’avaient au­cun se­cret pour cette mu­si­cienne raf­fi­née, qui sa­vait mettre en va­leur les mots, les ser­tir avec amour dans les notes et les pa­rer des nuances les plus sub­tiles. Certes, en cette soi­rée de 1969, la voix est ce qu’elle est ( Tou­rel était née en 1900), mais le timbre n’est pas dés­in­car­né, et l’art de l’in­ter­prète est tel qu’on est sub­ju­gué par un Lie­der­kreis op. 39 de S c h u m a n n d’ u n e i n t e n s e p o é s i e, d e s Tchaï­kovs­ki nos­tal­giques à sou­hait, des Fran­çais (Du­parc, De­bus­sy, Sa­tie) dé­taillés avec es­prit, et en bis, deux Of­fen­bach sa­vou­reux. Un mot sur l’ac­com­pa­gna­teur, Leo­nard Bern­stein en per­sonne : ma­gis­tral. In­utile de s’at­tar­der sur A Car­ne­gie Hall Ch­rist­mas Concert, réunis­sant Kath­leen Bat­tle et Fre­de­ri­ca von Stade, dé­jà pré­sent dans le ré­cent cof­fret consa­cré à la mez­zo. Pluie d’étoiles, le 16 jan­vier 1994, pour fê­ter les 60 ans de Ma­ri­lyn Horne : Re­née Fle­ming, Mont­ser­rat Ca­bal­lé, Ruth Ann Swen­son, Fre­de­ri­ca von Stade, He­len Do­nath, Sa­muel Ra­mey... on est entre amis ! Le sou­rire est de ri­gueur, le rire aus­si. Pa­ra­doxa­le­ment, c’est un air in­at­ten­du et poi­gnant, chan­té par Re­née Fle­ming, que l’on re­tient, A Let­ter from Sul­li­van Bal­lou de John Kan­der, der­nière mis­sive à son épouse d’un mi­li­taire de la guerre de Sé­ces­sion, qui se­ra tué une semaine plus tard. Res­té dans les an­nales, le ga­la du 18 mai 1976 cé­lé­brait le 85e an­ni­ver­saire du Car­ne­gie Hall. Une soi­rée au bé­né­fice de la salle, une réunion de stars et des ren­contres in­at­ten­dues, comme celle de Die­trich Fi­scher-dies­kau et dev­la­di­mir Ho­ro­witz pour un Dich­ter­liebe de Schu­mann in­ouï. Il faut en­tendre comment le ba­ry­ton et le pia­niste font corps dans les phra­sés, les nuances, comment le timbre de l’un et les so­no­ri­tés de l’autre se fondent ; c’est tout sim­ple­ment fa­bu­leux. La fête se ter­mine par un « Hal­le­lu­jah » du Mes­sie sur­vol­té – Ho­ro­witz, Bern­stein, Me­nu­hin, Stern, Ros­tro­po­vitch, Fi­scher-dies­kau se joignent aux cho­ristes ! Ce­rise exo­tique sur ce dé­lec­table gâ­teau, le ré­ci­tal la­ti­no-amé­ri­cain don­né par Yo-yo Ma pour l’ou­ver­ture, en 2003, du Zan­kel Hall, an­cien Re­ci­tal Hall en­fin re­ve­nu à sa des­ti­na­tion pre­mière. Le po­pu­laire vio­lon­cel­liste re­çoit plu­sieurs in­vi­tés, dont la gui­ta­riste et chan­teuse Ro­sa Pas­sos qui offre, entre autres, un en­ivrant Aguas de Mar­ço, titre em­blé­ma­tique d’an­to­nio Car­los Jo­bim. Un cof­fret pas­sion­nant de bout en bout, et l’un des évé­ne­ments dis­co­gra­phiques de cette fin d’an­née ( 43 CD + 1 livre Sony Clas­si­cal 88875032272). MI­CHEL PA­ROU­TY

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