COMPTES REN­DUS À la scène

OPERA MAGAZINE - - Comptes Rendus -

sub­sti­tué à son maître sur le seuil des En­fers. Voi­là pour l’éter­ni­té du mythe – qui, de ré­in­ven­tions en ap­pro­pria­tions, en a vu d’autres... Fi­dèle à son es­thé­tique de bande des­si­née, Ri­chard Jones prend un ma­lin plai­sir à ma­ni­pu­ler les per­son­nages, tels des pan­tins aux prises avec leurs per­ver­sions, si­non des ca­ri­ca­tures. Peut-être le Com­man­deur n’au­rait-il pas fi­ni poi­gnar­dé dans les par­ties gé­ni­tales s’il n’avait pas cher­ché, alar­mé par les ex­cla­ma­tions de Don­na An­na, à se mê­ler de ce qui ne le re­gar­dait pas, in­ter­rom­pant ses propres pré­li­mi­naires avec une pros­ti­tuée pour se pré­ci­pi­ter dans la chambre voi­sine, et y sur­prendre sa fille en plein jeu sa­do-ma­so­chiste avec son amant ! Vi­sion désa­bu­sée, sans amour ni dé­sir, mais d’abord iro­nique, où Don Gio­van­ni su­surre « Deh vie­ni al­la fi­nes­tra » dans un com­bi­né té­lé­pho­nique, pen­dant qu’à l’autre bout de la ligne, la ca­mé­riste de Don­na El­vi­ra se mas­turbe en en­tor­tillant le fil au­tour de ses cuisses. Où Don Ot­ta­vio sup­plie Don­na An­na de­puis la même ca­bine, trans­for­mant « Non mi dir » en an­ti­ci­pa­tion de La Voix hu­maine. De l’ar­ti­fice, qui par­fois vire à l’ab­surde, des trou­vailles, sou­vent as­tu­cieuses, du vrai théâtre, en somme. Mais de l’émo­tion ? Ch­ris­to­pher Purves colle ab­so­lu­ment à cette concep­tion – se­rait-il cré­dible dans une autre ? –, où Don Gio­van­ni fait pas­ser le fris­son de la trans­gres­sion, pro­vo­quant chez tous ceux qui croisent son che­min une ad­dic­tion cou­pable. De cette voix mé­con­nais­sable – par­lée plus que chan­tée, et pas seule­ment quand le dé­bit su­pé­rieu­re­ment na­tu­rel de ses ré­ci­ta­tifs l’y in­cite –, mur­mure rauque ou blême, comme vi­dé de sé­duc­tion. Sta­ture de Com­man­deur, et d’ailleurs plus sombre que James Cres­well, qui lui prête da­van­tage de ligne que de lu­gubre pro­fon­deur, Clive Bay­ley étrenne son Le­po­rel­lo avec le par­ti­cu­la­risme, pince-sans-rire et en­gor­gé, quoique toujours so­nore, des basses d’école an­glaise. Et Al­lan Clay­ton console, par la fran­chise d’émis­sion de son té­nor idéa­le­ment mo­zar­tien, de ces ins­tru­ments souf­fre­teux qui, le plus sou­vent, af­fa­dissent Don Ot­ta­vio. Ni Ma­ry Be­van, Zer­li­na fraîche et élan­cée, mais au timbre dif­fus, ni sur­tout Ni­cho­las Craw­ley, Ma­set­to trop frêle, quoique jo­li gar­çon, pour être bour­ru, ne s’im­posent vrai­ment. Cait­lin Lynch, en re­vanche, sur­monte les écueils de la par­tie de Don­na An­na, grâce à un ins­tru­ment sain et ho­mo­gène, fluide et ample, dont la lu­mière va en s’in­ten­si­fiant. Mais c’est à la Don­na El­vi­ra éper­due de Ch­ris­tine Rice que re­vient de faire souf­fler, en­fin, le vent de la pas­sion, sur un « Mi tra­di » sous­trait à un contexte conçu pour l’étouf­fer. Peut-être aus­si parce que cette mez­zo, dont la chair flam­boie sur toute l’éten­due, re­lève le dé­fi de la to­na­li­té ori­gi­nale, con­trai­re­ment à une pra­tique dé­sor­mais en vogue, y com­pris chez cer­taines so­pra­nos. Il fal­lait ce mo­ment d’in­tense vé­ri­té pour que Mark Wig­gles­worth, dont l’en­tente avec le met­teur en scène ne saute pas aux oreilles, sorte de la ré­serve po­li­cée qui avait main­te­nu ses tem­pi dans une mo­dé­ra­tion par­fois lé­ni­fiante, et ses phra­sés, comme les cou­leurs de l’or­chestre, dans une élé­gance un peu lisse. Dès l’ac­com­pa­gna­to (« In qua­li ec­ces­si »), sa di­rec­tion ouvre des abîmes, pro­je­tant sou­dain, en­core que trop fu­ga­ce­ment, ce Don Gio­van­ni dans une autre di­men­sion. Est-ce grâce à ce rare ins­tant de plé­ni­tude qu’en dé­pit de la langue an­glaise – plus exo­tique que dans Ver­di et Wa­gner, une fois re­con­nus les mé­rites de la tra­duc­tion d’aman­da Hol­den –, Mo­zart et Da Ponte nous ont pa­ru ici mieux ser­vis que dans le ré­cent Co­si fan tutte du Covent Gar­den ?

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