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OPERA MAGAZINE - - Comptes Rendus -

idèle à sa mis­sion de théâtre de ré­per­toire, l’opé­ra Na­tio­nal de Paris re­pro­pose sa pro­duc­tion de Lu­cia di Lam­mer­moor, créée en 1995, avec une inou­bliable June An­der­son. Chaque re­prise a, pour premier ob­jec­tif, d’of­frir au pu­blic de la ca­pi­tale l’in­car­na­tion d’une ti­tu­laire ma­jeure de Lu­cia : Ma­riel­la De­via, Su­mi Jo, Na­ta­lie Dessay... jus­qu’à Pa­tri­zia Cio­fi et So­nya Yon­che­va, en 2013 ( voir O. M. n° 89 p. 56 de

no­vembre).

Pret­ty Yende mé­ri­tait ab­so­lu­ment de fi­gu­rer sur cette liste, pour son timbre pul­peux, la fa­ci­li­té et la puis­sance de son ai­gu, la pré­ci­sion de ses vo­ca­lises et l’émo­tion de son phra­sé. Ar­ri­vant au même mo­ment que son premier ré­ci­tal dis­co­gra­phique – très réus­si – chez Sony Clas­si­cal ( voir O. M. n° 120 p. 81 de pro­chaines an­nées, pour peu qu’elle évite de se brû­ler pré­ma­tu­ré­ment les ailes dans des em­plois hors de sa por­tée. La mise en scène d’an­drei Ser­ban est-elle, pour au­tant, le cadre le plus à même de la mettre en va­leur ? Le pa­ra­doxe de ce spec­tacle ré­gu­liè­re­ment re­pris est qu’il n’a rien d’une pro­duc­tion « de ré­per­toire » , dans la­quelle n’im­porte quel chan­teur peut se glis­ser sans ef­fort. Pour la so­pra­no et le té­nor, il consti­tue même un vé­ri­table par­cours d’obs­tacles, re­dou­ta­ble­ment exi­geant sur le double plan phy­sique et psy­cho­lo­gique – rai­son pour la­quelle tous ceux qui s’y sont illus­trés n’ont pas hé­si­té à l’adap­ter à leurs propres ca­pa­ci­tés, sou­vent avec la com­pli­ci­té du maître d’oeuvre. An­drei Ser­ban est en­core re­ve­nu cette fois, et ce­la se sent dans une scène de la fo­lie sen­si- re­vanche, ne vont pas du tout à Pret­ty Yende (la bleu-gris du dé­but, en par­ti­cu­lier, qui la fait res­sem­bler à une femme de chambre avec son ta­blier), et la mon­tée comme la des­cente des in­nom­brables échelles et bar­reaux de lit la trouvent ré­so­lu­ment peu agile. On ad­mire la conscience pro­fes­sion­nelle de l’ar­tiste, en re­gret­tant que ces contraintes phy­siques l’em­pêchent de s’in­ves­tir plei­ne­ment dans le per­son­nage sur le plan scé­nique. Pie­ro Pret­ti, lui aus­si peu flat­té par son cos­tume, souffre en­core plus que sa par­te­naire, sur­tout dans un fi­nale du I qui le voit, ju­ché sur une pas­se­relle à plu­sieurs mètres du sol, bran­dir son épée d’une main, en s’agrip­pant fer­me­ment au fi­lin mé­tal­lique de l’autre ! Dom­mage pour le jeune té­nor ita­lien, que son timbre at­ta­chant, son émis­sion haut pla­cée et sa maî­trise des règles d’in­ter­pré­ta­tion de ce

L’uni­vers de Ro­bert­wil­son, c’est ce­lui de la lu­mière, cette lu­mière qui fait chan­ter les cou­leurs, rend les noirs pro­fonds et in­quié­tants, les bleus gla­cés ou at­ten­dris­sants, les blancs lu­mi­neux. C’est aus­si ce­lui de la sty­li­sa­tion des gestes, dé­com­po­sés comme une mé­ca­nique, s’ar­rê­tant juste à temps pour évi­ter l’ex­cès, par­fois à la li­mite de la danse et du mime. Un monde d’ar­ti­fice, qui ren­voie au loin toute idée de na­tu­rel ou de réa­lisme, et qui colle par­fai­te­ment à Die Drei­gro­sche­no­per, « pièce avec mu­sique » de Ber­tolt Brecht et Kurt Weill. On connais­sait dé­jà cette pro­duc­tion du Ber­li­ner En­semble, pré­sen­tée au Théâtre de la Ville, en 2009 et 2010. La vil­lé­gia­ture, pour cause de tra­vaux, de la salle qui l’avait d’abord ac­cueillie la conduit cette fois au TCE, où elle bé­né­fi­cie d’une meilleure acous­tique. Wil­son, ici, se ré­fère avec rai­son à l’ex­pres­sion­nisme, qu’il soit pic­tu­ral ou ci­né­ma­to­gra­phique (ce n’est pas un ha­sard si le po­li­cier Ti­ger Brown, in­car­né par Axel Wer­ner, res­semble à Max Schreck, hé­ros du Nos­fe­ra­tu de Frie­drich Wil­helm Mur­nau). La beau­té plas­tique rend plus cruel le jeu des ap­pa­rences et ac­cen­tue la vio­lence de la cri­tique so­ciale. Que la vie soit une gi­gan­tesque farce tra­gique, per­sonne n’en doute ; rien n’a chan­gé de­puis la créa­tion de l’ou­vrage en 1928 ! Cette soi­rée est aus­si l’oc­ca­sion de re­trou­ver l’une des plus for­mi­dables com­pa­gnies théâ­trales eu­ro­péennes, le Ber­li­ner En­semble, fon­dée par Brecht et He­lene Wei­gel en 1949. Comment ne pas rendre hom­mage à tous ceux qui ont uni leurs ef­forts et par­ti­ci­pé à la réus­site d’un spec­tacle tech­ni­que­ment dif­fi­cile à mon­ter, qui exige une pré­ci­sion dia­bo­lique ? La poi­gnée de mu­si­ciens réunie dans la fosse donne à la par­ti­tion son agres­si­vi­té, sa ver­deur, in­siste sur la va­rié­té des timbres. L’ef­fi­ca­ci­té de la troupe – le mot n’est pas gal­vau­dé, tant l’union est évi­dente entre les membres de la com­pa­gnie – laisse pan­tois, au point qu’il est in­juste d’en dé­ta­cher ceux aux­quels sont confiés les rôles prin­ci­paux, in­jus­tice à la­quelle il faut bien se ré­soudre. La fa­mille Pea­chum est por­trai­tu­rée par l’im­mense Jür­gen Holtz (lar­ge­ment oc­to­gé­naire), homme d’af­faires cy­nique et ter­ri­fiant sous son air bon­homme, Traute Hoess, épouse por­tée sur la bou­teille, et Jo­han­na Grie­bel, pi­quante Pol­ly, fausse in­gé­nue qui troque son voile blanc de ma­riée contre la robe noire de chef de bande. Frie­de­rike Nöl­ting est une char­mante Lu­cy, et An­ge­la­wink­ler, icône du théâtre et du ci­né­ma d’outre- Rhin, une poi­gnante Jen­ny. En­fin, Ch­ris­to­pher Nell, sil­houette ju­vé­nile de rocks­tar et per­ruque blond pla­tine, est le plus bon­dis­sant des Ma­cheath. Les voix sont ce qu’elles sont, pe­tites par­fois (les mi­cros sont là, pré­cieux), des voix de co­mé­diens qui chantent juste et disent les mots avec une vi­gueur in­com­pa­rable. Dis­po­se­ra-t-on un jour d’une vi­déo de cet Opé­ra de quat’sous unique et in­éga­lé ? On le sou­haite vi­ve­ment.

La 58e re p r é s e n t a t i o n d e s Contes d’hoff­mann dans la mise en scène de Ro­bert Car­sen, qu’on voit à l’opé­ra Bas­tille de­puis mars 2000, lais­sait es­pé­rer au spec­ta­teur de la 48e ( voir O. M. n° 78 p. 62 de no­vembre 2012), la dis­tri­bu­tion ca­pable de re­le­ver une dé­fec­tion gé­né­ra­trice de dé­cep­tion : pour des rai­sons dif­fé­rentes, Jo­nas Kauf­mann (Hoff­mann) et Sa­bine De­vieilhe (Olym­pia) man­quaient à l’ap­pel. Se­raient-ils, si­non rem­pla­cés, du moins sup­pléés ? Et comment Phi­lippe Jor­dan mè­ne­rait- il, en un vais­seau éprou­vé, un équi­page re­nou­ve­lé ? La ré­ponse s’im­pose sans tar­der : le di­rec­teur mu­si­cal de l’opé­ra Na­tio­nal de Paris ne semble pas plus pas­sion­né par l’élé­ment fan­tas­tique du drame que ne l’ont été les res­pon­sables de la dis­tri­bu­tion. Il laisse fi­ler les choses avec une in­dif­fé­rence po­lie, dans l’asep­sie d’un or­chestre aux so­no­ri­tés bien lis­sées. Les choeurs, aven­tu­rés en ter­rain mi­né, se bornent à com­men­ter l’ab­sence d’ac­tion avec des bon­heurs di­vers. Il convient de par­don­ner presque tout à un in­ter­prète d’hoff­mann, rôle écra­sant, nar­ra­teur, pro­ta­go­niste toujours en scène, contraint de chan­ter dans les plus mau­vaises notes de la voix, mais à deux condi­tions ex­presses : l’ac­teur doit s’im­po­ser jus­qu’à l’hal­lu­ci­na­tion, et le di­seur doit rendre jus­tice au texte. Tel n’est pas le cas de Ra­mon Var­gas ; son al­lure et sa dic­tion l’ap­pa­rentent plus au Bré­si­lien dans La Vie pa­ri­sienne qu’au poète mau­dit du Re­flet per­du, du Vio­lon de Cré­mone et de L’homme au sable. S’il manque la vé­ri­té du per­son­nage, il en rend par sur­croît le texte to­ta­le­ment in­com­pré­hen­sible (« Lés­sé­clo­ré ton âmé »), et sa voix de té­nor ly­rique ita­lia­ni­sant peine dans le grave comme dans l’ai­gu. Dès lors que la dis­tri­bu­tion confie à un in­ter­prète unique les quatre fi­gures dia­bo­liques, pour­quoi s’exo­né­rer de cette am­bi­tion pour la triple fi­gure féminine ? Olym­pia, as­su­jet­tie dans cette mise en scène aux pires ba­lour­dises, pro­digue des dé­ci­bels sans doute fa­vo­ri­sés par les ser­vices tech­niques de Spa­lan­za­ni. Na­dine Kout­cher in­carne d’autres rôles, on at­tend de l’y dé­cou­vrir. Par sa ca­pa­ci­té d’éga­re­ment, son im­pli­ca­tion dou­lou­reuse, Er­mo­ne­la Ja­ho est une An­to­nia qui capte l’attention et sus­cite la com­pas­sion. Kate Al­drich, na­guère Muse/ni­ck­lausse en ces lieux, prête sa belle voix de mez­zo clair à une Giu­liet­ta sé­dui­sante. La réus­site de Sté­pha­nie d’ous­trac re­con­duit à l’es­sen­tiel : l’opé­ra fran­çais ré­clame des in­ter­prètes non seule­ment fran­co­phones, mais rom­pus à un style, à une ma­nière de dire et de phra­ser. L’air de la Muse, pour­tant se­mé d’em­bûches, l’im­pose d’en­trée de jeu. Et son Ni­ck­lausse fait par­tie des très grandes in­car­na­tions. Évi­dente er­reur de dis­tri­bu­tion, Ro­ber­to Ta­glia­vi­ni, jo­lie voix de basse chan­tante et sym­pa­thique le­ga­to, n’a rien de Lin­dorf (le grave, le sar­casme), de Cop­pé­lius (la dé­ri­sion), de Mi­racle ( le pou­voir d’en­voû­ter), de Da­per­tut­to (l’ai­gu). Les autres fi­gures de l’« opé­ra fan­tas­tique » sont re­mar­qua­ble­ment ha­bi­tées. Yann Beu­ron ap­porte à son qua­druple emploi, une « in­quié­tante étran­ge­té » qui ja­mais ne sa­cri­fie à l’or­di­naire bouf­fon­ne­rie ; la sû­re­té de son chant, la jus­tesse de son jeu, son tem­po di mi­nuet­to dé­men­ti­raient presque la maxime de Frantz (« Chan­ter n’est pas com­mode ! »). Par sa pres­tance et sa voix, Paul Gay fait pas­ser un au­then­tique mo­ment de gran­deur dans la dou­leur de Cres­pel. Rodolphe Briand campe un Spa­lan­za­ni hors du com­mun. Mal­gré la coif­fure punk et le sabre de bois dont le met­teur en scène l’af­fuble, Fran­çois Lis a l’im­pact d’un Schlé­mil. Avec ces ar­tistes, le té­nor Cy­rille Lo­vi­ghi (qui dé­ploie la phrase élé­gante « Notre ami­wil­helm que voi­là ») et le ba­ry­ton Laurent La­ber­desque rap­pellent l’ur­gence de re­cons­ti­tuer une troupe. Elle existe.

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