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OPERA MAGAZINE - - Guide -

du pré­sent au pas­sé. Et, sur­tout, la di­rec­tion d’ac­teurs, avec sa sty­li­sa­tion ra­di­cale, ces gestes qui se ré­pètent, ces vi­sages qui se figent, ces corps gi­sant sur le sol, se ré­vèle par­ti­cu­liè­re­ment ef­fi­cace. Du coup, à plus d’un mo­ment, nous met­tons en sour­dine nos pré­ven­tions et fi­nis­sons par ac­cep­ter beau­coup de choses, y com­pris la pré­sence ob­sé­dante, tout au long du ré­cit, d’un in­quié­tant être an­dro­gyne – ange noir, amant ja­loux, oi­seau de mal­heur –, por­teur de la tra­gé­die à ve­nir. Sur un plan strictement mu­si­cal, ce DVD pré­sente d’in­con­tes­tables ri­chesses. À com­men­cer par l’in­ter­pré­ta­tion, une fois en­core exem­plaire, de Joyce Didonato. Du Ro­meo bel­li­nien, la mez­zo amé­ri­caine a tout à la fois l’ar­deur et l’élé­gance, la ju­vé­ni­li­té dans l’al­lure et la pleine ma­tu­ri­té dans l’ex­pres­sion vo­cale. Ol­ga Kul­chyns­ka est une par­te­naire à sa me­sure, Giu­liet­ta sen­sible, fré­mis­sante, au timbre sou­ve­rai­ne­ment onc­tueux. Ro­ber­to Lo­ren­zi campe un Lo­ren­zo de belle al­lure et les choeurs, dans leur en­semble, sont ex­cel­lents. Ben­ja­min Bern­heim offre un Te­bal­do cor­rect, mais sans grand ma­gné­tisme. Seul Alexei Bot­nar­ciuc, bien terne dans son rôle de père in­digne, ap­pelle de sé­rieuses ré­serves. À la tête d’un or­chestre idéa­le­ment frin­gant, Fa­bio Lui­si dé­fend un Bel­li­ni à l’in­ven­ti­vi­té conti­nuelle, plus éner­gique qu’on ne le dit par­fois, et dis­pen­sa­teur d’une émo­tion ja­mais fac­tice. Fil­mée avec soin, cette mise en scène ne plai­ra pas à tout le monde, mais elle mé­rite d’être dé­cou­verte. Quitte à re­ve­nir en­suite à des ap­proches plus tra­di­tion­nelles, comme celle, par exemple, du San Fran­cis­co Opera, avec dé­jà le su­perbe Ro­meo de Joyce Didonato, en DVD chez Eu­roarts ( voir O. M. n° 119 p. 82 de juillet-août 2016).

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Cette pro­duc­tion du Covent Gar­den de Londres, créée en 2006, nous la connais­sions dé­jà grâce au DVD réa­li­sé à l’époque ( Dec­ca). Jo­nas Kauf­mann et An­na Ca­te­ri­na An­to­nac­ci dans les deux prin­ci­paux rôles, An­to­nio Pap­pa­no à la tête de l’or­chestre mai­son, avaient fait aus­si­tôt de cet en­re­gis­tre­ment une ré­fé­rence mo­derne. Nous re­trou­vons ici, avec quelques chan­ge­ments de dé­tail toujours op­por­tuns, la mise en scène très ef­fi­cace de Fran­ces­ca Zam­bel­lo. Il y a juste as­sez de vie sur le pla­teau pour re­cons­ti­tuer de su­perbes ta­bleaux d’époque, sans re­cou­rir pour au­tant à une cou­leur lo­cale trop ta­pa­geuse. Réa­li­sé lors d’une re­prise, en 2010, le film de Ju­lian Na­pier met par­fai­te­ment en va­leur la qua­li­té des dé­cors, des cos­tumes et des éclai­rages, ain­si que l’ex­cel­lente di­rec­tion d’ac­teurs, qui s’ap­puie sur une dis­tri­bu­tion presque en­tiè­re­ment re­nou­ve­lée. La com­pa­rai­son s’im­pose in­évi­ta­ble­ment avec le DVD pré­cé­dent et il faut bien avouer qu’elle ne tourne pas toujours à l’avan­tage du té­moi­gnage le plus ré­cent. Suc­cé­dant à un Jo­nas Kauf­mann fié­vreux et né­vro­sé, Bryan Hy­mel pro­pose un Don Jo­sé plus ba­nal dans son jeu, à la voix so­lide et éner­gique, mais, en par­ti­cu­lier dans la scène fi­nale, sans ces sombres éclats qu’ap­por­tait le té­nor al­le­mand. La Car­men de Ch­ris­tine Rice s’ins­crit dans une tra­di­tion éta­blie, plus vo­lup­tueuse et moins sau­vage, moins en­sor­ce­lante aus­si dans son chant qu’an­na Ca­te­ri­na An­to­nac­ci. Pas­sons vite sur l’es­ca­mil­lo bien terne d’aris Ar­gi­ris, pour dire tout le bien que nous pen­sons de la Mi­caë­la de Mai­ja Ko­va­levs­ka. Belle, dé­ter­mi­née, la so­pra­no let­tone n’a rien de ces oies blanches que l’on a trop sou­vent su­bies dans le rôle. Son timbre frui­té, sa par­faite dis­ci­pline vo­cale et son rayon­ne­ment per­son­nel contri­buent à la force in­dé­niable de son in­ter­pré­ta­tion. Pour cette ver­sion avec dia­logues par­lés, il n’y a rien à re­dire de la pro­non­cia­tion de la dis­tri­bu­tion dans son en­semble, bien qu’elle ne com­porte qu’un seul so­liste fran­çais : Ni­co­las Cour­jal, Zu­ni­ga au-des­sus de tout re­proche. Moins contras­tée, moins fré­né­tique que celle d’an­to­nio Pap­pa­no, la di­rec­tion mu­si­cale de Cons­tan­ti­nos Ca­ry­dis se ré­vèle aus­si pré­cise que nuan­cée. Elle a, dans sa me­sure même, l’avan­tage de conve­nir au tem­pé­ra­ment vo­cal de Ch­ris­tine Rice, Bryan Hy­mel et tous ceux qui par­tagent avec eux l’affiche du Covent Gar­den.

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On re­trouve avec plai­sir et in­té­rêt ce spec­tacle qui nous avait beau­coup sé­duits, lors des re­pré­sen­ta­tions don­nées par l’opé­ra Royal de Wal­lo­nie, en juin 2014 ( voir O. M. n° 98 p. 61 de sep­tembre). La gaz­zet­ta, créée la même an­née qu’il bar­biere di Si­vi­glia, reste in­ex­pli­ca­ble­ment mé­con­nue, bien que d’une qua­li­té mu­si­cale par­fois su­pé­rieure. L’ex­pli­ca­tion vient peut-être du fait que, jus­qu’en 2012, cet « opera buf­fa » de­meu­rait in­ache­vé. Il man­quait un mor­ceau du puzzle, à sa­voir un quin­tette d’une di­zaine de mi­nutes que l’on croyait per­du. Re­trou­vé, il fi­gure dans cette re­pré­sen­ta­tion lié­geoise, don­née dans l’édi­tion cri­tique de Phi­lip Gos­sett. Pour sa mise en scène, Ste­fa­no Maz­zo­nis di Pra­la­fe­ra a choi­si de ne pas s’aven­tu­rer dans une im­pro­bable « re­lec­ture ». Il se contente de clins d’oeil ac­tuels, qui ajoutent une couche de drô­le­rie à la pièce et collent bien à l’in­trigue. L’an­nonce dans la presse est ain­si trans­po­sée sur le site de ren­contres Gaz­zet­ta. com, les échanges se dé­roulent dans le hall d’un hô­tel pa­ri­sien 3 étoiles... Quant à la di­rec­tion d’ac­teurs, elle trans­forme l’ac­tion en un tour­billon par­fai­te­ment ré­glé. Cin­zia Forte in­car­nait dé­jà Li­set­ta dans une pro­duc­tion as­sez dé­jan­tée de Da­rio Fo, fil­mée au Li­ceu de Bar­ce­lone, en 2006 (Opus Arte). Elle a ga­gné en ma­tu­ri­té sans perdre son dy­na­misme, ni son art de la vo­ca­lise. Ed­gar­do Ro­cha pos­sède toutes les qua­li­tés qui ca­rac­té­risent le té­nor ros­si­nien, la beau­té du timbre, l’élé­gance sty­lis­tique, l’agi­li­té, l’art de la ligne mé­lo­dique et du souffle. Dans la salle, nous avions trou­vé En­ri­co Ma­ra­bel­li en­core un peu vert pour Don Pom­po­nio. Il passe mieux à l’écran, avec toute l’au­to­ri­té ri­di­cule d’un fu­tur bar­bon. Quant à Laurent Ku­bla, il af­fronte brillam­ment les dif­fi­cul­tés d’un ba­ry­ton d’agi­li­té. En fosse, Jan Schultsz tient bien ses troupes, qui ne pos­sèdent pas tout à fait le brio ir­ré­sis­tible ré­cla­mé par cette dé­li­cieuse par­ti­tion.

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