CHE­VAU­CHÉE

Pédale! - - Dans La Roue - PAR LU­CAS DU­VER­NET-COP­PO­LA ET ALEXANDRE PEDRO, À UBOLDO / PHOTOS: DPPI, ICONS­PORT ET PRESSE SPORT

Il a dé­fié Le­Mond et In­du­rain et ter­mi­né deux fois deuxième du Tour de France. Clau­dio Chiap­puc­ci, l’homme des échap­pées les plus folles des an­nées 90, a au­jourd’hui 50 ans. Il est re­tour­né vivre dans son vil­lage de tou­jours, à cô­té de Mi­lan. Où il re­çoit, en cla­quettes, avec sa mère dans la cui­sine. Au me­nu: Cop­pi, Bar­ta­li, le do­page, la Ju­ven­tus, le tou­risme et, bien sûr, le “cy­clisme d’at­taque”. At­ten­tion: “El Dia­blo” brûle tou­jours. C’était la pas­sion de mon père. Il avait fait la guerre avec Faus­to Cop­pi. Ils ont même été pri­son­niers en­semble. Il lui a tou­jours té­moi­gné une grande ad­mi­ra­tion. Mais il ne m’a ja­mais for­cé à faire du vé­lo, il n’est ja­mais in­ter­ve­nu. En fait, j’ai com­men­cé sim­ple­ment, pour al­ler à l’école, qui était à 2,5 km d’ici. Tous les jours, comme ça, j’ai fait l’al­ler­re­tour. Pen­dant cinq ans. Ça a été une sorte de pe­tit en­traî­ne­ment. Les pré­mices de grands en­traî­ne­ments.

Comme le cy­clisme est-il ar­ri­vé dans votre vie? Dans les an­nées 40, l’Italie était di­vi­sée entre les proBar­ta­li et les pro- Cop­pi. Les an­ciens d’un cô­té, les mo­dernes de l’autre. À quelle Italie ap­par­te­nait votre fa­mille?

Moi, je n’ai pas connu Cop­pi. Il était dé­jà mort. J’ai beau­coup en­ten­du par­ler de lui, mais sans ja­mais le voir. À l’in­verse, j’ai ren­con­tré Bar­ta­li. Il se re­con­nais­sait un peu en moi, il trou­vait que ma fa­çon de cou­rir res­sem­blait beau­coup à la sienne. Il me di­sait: “Tu es comme moi, tu as le même ca­rac­tère.”

Vous par­liez de votre père. Il est mort au tout dé­but de votre car­rière pro­fes­sion­nelle…

Oui, juste avant ma pre­mière course. Mon re­gret, c’est qu’il n’ait ja­mais pu me voir chez les pros. On peut dire que j’ai mal com­men­cé. Perdre une fi­gure aus­si im­por­tante au tout dé­but de quelque chose… J’ai alors connu une pé­riode d’er­rance. L’an­née sui­vante, je chute lour­de­ment sur le Tour de Suisse. Ça a conti­nué comme ça pen­dant deux ans. Je pen­sais que je ne réus­si­rais pas à de­ve­nir ce­lui que je vou­lais être. Mais au fi­nal, ces mo­ments m’ont for­mé et ont for­gé mon ca­rac­tère. D’une cer­taine fa­çon, ils m’ont ré­veillé. Je me suis dit: “Si tu ne donnes pas le meilleur de toi-même, tu ne vas pas al­ler très loin.” Est-ce que je se­rais de­ve­nu cy­cliste sans mon père? Je ne sais pas. Je n’ai ja­mais trou­vé

“Je pou­vais conti­nuer à exer­cer mon mé­tier comme un bon équi­pier, ou cher­cher à rem­por­ter des vic­toires qui res­tent dans l’His­toire. J’ai choi­si la se­conde op­tion” C. Chiap­puc­ci

de ré­ponse à cette ques­tion. Di­sons que le vé­lo lui plai­sait tel­le­ment que je me suis sen­ti obli­gé d’es­sayer et de voir si c’était vrai­ment ma route. Et puis, j’ai eu la chance que mon équipe me fasse confiance. Je n’avais pas de ré­sul­tats, mais j’avais un contrat.

À cette époque, vous étiez un équi­pier. Vous pen­siez res­ter un “gre­ga­rio” toute votre car­rière?

C’est nor­mal d’être un équi­pier quand tu com­mences. En fait, au dé­but, je ne vou­lais qu’une chose: de­ve­nir pro­fes­sion­nel. Je vou­lais que les ca­pi­taines de route, les lea­ders, m’ap­prennent le mé­tier. Puis je me suis mis dans la tête que je pou­vais de­ve­nir un peu plus “unique”, que plu­tôt que d’être un cou­reur par­mi tant d’autres, je pou­vais faire par­tie d’une mi­no­ri­té. La ques­tion s’est alors po­sée: je pou­vais conti­nuer à exer­cer mon mé­tier comme un bon équi­pier, ou cher­cher à rem­por­ter des vic­toires qui res­tent dans l’His­toire. J’ai choi­si la se­conde op­tion.

Quel cou­reur vous a le plus mar­qué lors de votre ar­ri­vée dans le pe­lo­ton?

Mon idole, c’était Ber­nard Hinault. Il était seul contre tous et il a ga­gné sur tous les par­cours. Le Tour, Paris-Rou­baix, le Tour de Lom­bar­die… J’ai cou­ru avec lui le Gi­ro en 1985. Je n’osais pas lui par­ler, j’étais in­ti­mi­dé. À l’époque, nous étions très res­pec­tueux des lea­ders. Alors qu’au­jourd’hui, dès que les gars passent pro, ils se prennent tous pour des phénomènes. Les mecs ar­rivent et s’en foutent. Tu ne les connais pas, mais ils se prennent pour des cham­pions. Moi, j’ai connu l’époque de Mo­ser. En Italie, Mo­ser, on l’ap­pe­lait “le Shé­rif”. Quand tu dé­bar­quais, tu de­vais te pré­sen­ter à lui. Alors il te di­sait: “Et toi, t’es qui? Ah OK, tu viens de pas­ser pro. Bon, fais at­ten­tion à ce que tu fais.” T’avais peur, hein...

Al­do Mac­cione maillot jaune.

Fi­na­le­ment, votre vie bas­cule avec l’échap­pée du Fu­tu­ro­scope lors du Tour 1990. En une de­mi-étape, vous pre­nez dix minutes sur le pe­lo­ton et pas­sez de cou­reur presque in­con­nu à can­di­dat à la vic­toire du Tour de France…

Je sor­tais d’un bon Gi­ro où j’avais pris la 12e place et ter­mi­né avec le maillot de meilleur grim­peur. Le Tour, je l’avais dé­cou­vert l’an­née pré­cé­dente, mais en simple co­équi­pier. Cette an­née-là, en 1990, je vou­lais tes­ter mes li­mites, et j’avais aus­si en tête le maillot à pois de meilleur grim­peur. Donc quand j’at­taque en dé­but d’étape, c’est d’abord pour ré­cu­pé­rer les points du clas­se­ment de la mon­tagne. Et puis on s’est re­trou­vés dans une échap­pée à quatre. Le seul qui ne tra­vaillait pas, c’était Pen­sec, parce que son lea­der était Le­Mond. Maas­sen et Bauer, eux, vi­saient l’étape. On a rou­lé des ki­lo­mètres et des ki­lo­mètres avec seule­ment trente se­condes ou une mi­nute d’avance. Et puis l’écart a com­men­cé à mon­ter et on est ar­ri­vés avec dix minutes d’avance. Là, je me suis dit que j’avais un coup à jouer pour le gé­né­ral. Le­Mond m’a sou­sé­va­lué. Il pen­sait que je n’étais qu’un équi­pier, qu’il pou­vait m’ac­cor­der dix minutes d’avance, qu’il les ré­cu­pé­re­rait très vite. Il ne me connais­sait pas très bien.

Par la suite, vous sur­pre­nez tout le monde en at­ta­quant dans le col d’As­pin avec le maillot jaune sur le dos. Fi­na­le­ment, vous ter­mi­nez deuxième au gé­né­ral. En étant plus pru­dent, vous au­riez pu ga­gner ce Tour? Après Le­Mond, vous êtes tom­bé sur In­du­rain…

“Le vé­lo, c’est vivre au mi­lieu des gens. Le cy­cliste a tou­jours été un homme de la rue” C. Chiap­puc­ci

Si j’avais eu un an d’ex­pé­rience en plus, j’au­rais ga­gné. Mais j’ai dû lut­ter contre tout et tout le monde. Le­Mond avait beau­coup d’amis, et moi je n’en avais pas. J’étais tout seul, j’étais un pe­tit cou­reur et je n’avais pas une équipe adap­tée pour dé­fendre un maillot jaune. C’est pour ça que je me suis ba­sé sur le pro­verbe: “La meilleure dé­fense, c’est l’at­taque.” Je ne pou­vais rien faire d’autre. Si je n’avais fait que me dé­fendre et que j’avais lais­sé par­tir les autres, ça au­rait été en­core plus dur pour moi.

Lors des contre-la­montre, il nous mas­sa­crait tous et creu­sait des écarts in­croyables. C’est aus­si pour ça que je par­tais de loin quand je l’at­ta­quais. Il fal­lait ré­cu­pé­rer le temps per­du dans le chro­no. Il fal­lait que je dé­fasse son équipe et que je les fasse tra­vailler dès le dé­but pour les désor­ga­ni­ser. C’est le meilleur ri­val que j’aie ja­mais eu dans ma car­rière. Il se met­tait dans mes roues da­van­tage que dans les roues des autres, parce qu’il sa­vait que j’étais la bombe à re­tar­de­ment du pe­lo­ton. La ri­va­li­té avec lui a été la plus belle, la plus loyale, la plus cor­recte que j’aie connue. Il ne parle pas beau­coup et pa­raît plu­tôt fer­mé. Mais c’est un gar­çon très simple, on plai­san­tait beau­coup en­semble. J’ai été pa­pa avant lui, alors je lui avais dit que cette fois un Chiap­puc­ci ar­ri­ve­rait avant un In­du­rain. Par la suite, il s’est ma­rié avant moi, et ça a été à son tour de ve­nir me char­rier: “Tu vas en­core faire deuxième.” Bon, et puis, ma mère aime beau­coup In­du­rain, et ses pa­rents m’aiment beau­coup aus­si.

Quelle re­la­tion aviez-vous avec lui? Vous aviez pour­tant deux con­cep­tions dif­fé­rentes de la course. Lui était dans le cal­cul, vous dans l’at­taque…

Mi­guel at­ten­dait tou­jours de voir ce que ses ad­ver­saires al­laient faire. Moi, je n’ai ja­mais ai­mé pla­ni­fier les choses. J’ai tou­jours don­né la pri­mau­té aux sen­ti­ments. Je chan­geais sou­vent mes plans tac­tiques en course. Le vé­lo, ce n’est pas comme en foot­ball, où un­tel joue à tel poste, et un­tel à un autre poste. La course est tel­le­ment longue… Tout peut chan­ger à n’im­porte quel mo­ment. Parce qu’il fait moche, parce que tu n’es pas bien. Il y a énor­mé­ment de va­riantes. L’autre dif­fé­rence avec In­du­rain, c’est qu’il avait une équipe en­tiè­re­ment dé­diée à lui, pré­pa­rée pour lui, avec des équi­piers pour lui. Il était pré­des­ti­né pour ga­gner des courses à étapes. Moi, non. J’ai tou­jours eu des équipes moins fortes. Parce que c’était dur de trou­ver une équipe qui sup­porte mon style et ma fa­çon de cou­rir. J’ai dû me construire tout seul. En même temps, ma stra­té­gie, c’était de mettre en danger les ad­ver­saires, de les dé­cro­cher, et le fait est que tu n’as pas for­cé­ment be­soin d’une équipe qui te suive pour ça.

Comme lors de cette fa­meuse échap­pée à Ses­trières en 1992, où vous par­tez tout seul dès le dé­part et ga­gnez l’étape après plus de cent ki­lo­mètres d’échap­pée. Que s’est-il pas­sé?

Cette étape, je l’avais re­pé­rée des mois en amont. Je vou­lais la ga­gner parce que l’ar­ri­vée était en Italie. Mais ja­mais je n’au­rais ima­gi­né faire 125 ki­lo­mètres tout seul. Dès la pre­mière mon­tée, je me suis re­trou­vé de­vant avec un groupe d’une ving­taine de cou­reurs. Der­rière, je crois qu’ils ne se sont pas ren­du compte tout de suite que j’étais dans l’échap­pée. Puis, quand j’ai en­ten­du que les équipes d’In­du­rain et de Bu­gno étaient en train d’ac­cé­lé­rer aus­si, j’ai com­men­cé à vrai­ment aug­men­ter la ca­dence. Je me re­trouve alors très vite tout seul avec Vi­renque. Mais Vi­renque ne vou­lait pas col­la­bo­rer. Je lui dis: “Si tu ne col­la­bores pas, je vais pas faire 200 ki­lo­mètres comme ça avec toi dans ma roue.” Il me ré­pond: “Je ne peux pas, j’ai le maillot jaune de Li­no à dé­fendre.” Alors je suis par­ti tout seul. Je me di­sais que quel­qu’un du groupe de der­rière al­lait fi­nir par ar­ri­ver. Une sé­lec­tion s’était opé­rée par­mi les pour­sui­vants, des cou­reurs avaient com­men­cé à lâ­cher. Dans le même temps, je conti­nuais à avan­cer en at­ten­dant que les meilleurs d’entre eux ar­rivent. Sauf qu’ils ne sont ja­mais ar­ri­vés. J’at­ten­dais, j’at­ten­dais, j’at­ten­dais… mais l’écart entre eux et moi est res­té le même. Puis j’ai vu la ligne d’ar­ri­vée.

À l’époque, vous di­siez que la course était “par­tout”: des­cente, mon­tée, plat… Main­te­nant, on sait exac­te­ment à quel mo­ment les lea­ders vont s’ex­pli­quer. C’est aus­si votre avis?

Je trouve le cy­clisme ac­tuel beau­coup trop tac­tique. On bloque trop l’ins­tinct du cou­reur. Il ne fait qu’obéir aux ordres de son di­rec­teur spor­tif. Et puis beau­coup de courses n’ont au­cune va­leur. Les gens nor­maux ne savent même pas qu’elles existent. Il manque aus­si beau­coup d’hommes cha­ris­ma­tiques. Il y a des cou­reurs qui gagnent, oui, mais

ils ne dé­gagent rien. Avant, les cou­reurs étaient des per­son­nages. Main­te­nant, ce ne sont que des cou­reurs. Nous, on vi­vait au mi­lieu des gens. Les gens aiment al­ler au mi­lieu des cou­reurs, les tou­cher, leur par­ler. C’est ça, le vrai cy­clisme. La pas­sion du cy­clisme, c’est voir tes idoles. Le cy­cliste a tou­jours été un homme de la rue: il ne faut pas que ça res­semble aux stades de foot où tu vois seule­ment les joueurs de loin. Hé­las, au­jourd’hui, les gens ne voient plus les cou­reurs, ils ne les voient pas­ser que dans leur bus.

On vous a sur­nom­mé “An­dreot­ti” au dé­but de votre car­rière, en ré­fé­rence au dé­mo­cra­te­chré­tien ita­lien plu­sieurs fois pré­sident du conseil. Pour­quoi?

C’était une conne­rie. Je ne sais plus qui a trou­vé ce sur­nom, c’était à l’époque de mon pre­mier Gi­ro, je crois. J’avais mon­tré un peu de ca­rac­tère, les lea­ders se de­man­daient qui était ce pe­tit jeune.

An­dreot­ti était un peu l’in­verse de vous. Tou­jours dans le cal­cul, très cé­ré­bral.

Moi aus­si je cal­cu­lais, mais je ne le mon­trais pas. Le cal­cul, ce n’est pas al­ler dans la même di­rec­tion que tout le monde. Mon cal­cul, c’était de dire: “Tout le monde va par là, alors moi je vais cou­rir de l’autre cô­té. Peut-être que c’est mieux d’al­ler à cô­té.” En réa­li­té, j’ai tou­jours pen­sé. J’ai même beau­coup plus pen­sé que ce que les gens pen­saient. Les gens ne pen­saient pas que moi je pen­sais. Mais je pen­sais. Je pen­sais à ce que les gens pen­saient de moi.

“Ça me fait rire chaque fois que j’en­tends des confes­sions de cou­reurs do­pés. J’ai­me­rais com­prendre leur mo­ti­va­tion. On leur a don­né des sous pour avouer? Ils vont écrire un livre? Pour­quoi ils disent tout ça main­te­nant?” C. Chiap­puc­ci

Mais vous étiez plus un anar­chiste du vé­lo qu’un dé­mo­crate-ch­ré­tien, non?

Je vou­lais faire tom­ber le roi, oui. Et le pre­mier roi que j’ai trou­vé sur ma route, c’était Le­Mond. Il vou­lait tout im­po­ser, mon­trer qu’il avait le pou­voir. Le­Mond n’avait pas de res­pect. On le voyait dans sa fa­çon de par­ler, il mon­trait qu’il était le plus grand et que tous les autres étaient des pe­tits. Je n’ai ja­mais ai­mé ça, je n’ai ja­mais ai­mé les puis­sants comme lui. Il se pre­nait pour le pa­tron, mais moi, je ne me suis ja­mais sou­mis à lui. Je me suis mis contre. Même si j’étais un pe­tit, j’ai dé­ci­dé d’être Ro­bin des bois. Je vou­lais sau­ver les pauvres (rires).

Le­Mond pré­fi­gu­rait un peu Arm­strong dans sa fa­çon d’im­po­ser les choses dans le pe­lo­ton?

Les Amé­ri­cains sont ar­ri­vés, et ils ont vou­lu chan­ger le vé­lo. Main­te­nant, ils font la pluie et le beau temps, no­tam­ment parce que les grandes marques de vé­lo viennent de là-bas. Mais il ne faut ja­mais ou­blier une chose: la pas­sion du cy­clisme est ici, en Eu­rope. Et c’est ici qu’il est né.

Est-ce que votre deuxième place au cham­pion­nat du monde d’Agri­gente en 1994 n’est pas le plus grand re­gret de votre car­rière? La course ar­rive avec deux Ita­liens et deux Fran­çais, et c’est Luc Leb­lanc qui gagne.

Si j’ai per­du, c’est un peu à cause de dis­sen­sions in­ternes. C’était un peu la guerre dans l’équipe d’Italie lors de ce mon­dial. Leb­lanc a eu la chance d’at­ta­quer avec Ghi­rot­to dans sa roue. Mais Ghi­rot­to ne de­vait pas at­ta­quer, il de­vait res­ter avec moi. Du coup, je me

suis re­trou­vé pié­gé avec Vi­renque. On est res­tés comme deux cons, blo­qués avec nos deux co­équi­piers de­vant. Sans Ghi­rot­to, je n’au­rais ja­mais per­du contre Leb­lanc. Leb­lanc ne m’in­quié­tait pas du tout, c’était sur­tout Vi­renque qui me pré­oc­cu­pait. Je re­gar­dais uni­que­ment Vi­renque. Qu’est-ce qu’il de­vient Richard, d’ailleurs? Il n’a pas eu un ac­ci­dent?

Il est tom­bé lors d’une course en 2006, mais il va beau­coup mieux.

Il a un peu gros­si? Il fait de la mus­cu­la­tion. Il fait de la mus­cu­la­tion? Pfff… Il y a des ami­tiés, oui. Tu parles, tu de­mandes, et si des cou­reurs ont un ob­jec­tif en com­mun… alors tu fais des al­liances. Moi, je n’avais pas beau­coup d’al­liés. En fait, j’étais mon seul al­lié. Alors je de­vais trou­ver des par­cours qui m’étaient adap­tés. Plus il y avait de mon­tées et de des­centes, et mieux c’était pour moi. Et tant pis si je de­vais perdre. Trop de cou­reurs ont peur de perdre. On di­rait qu’ils veulent conser­ver leur po­si­tion. Mais quand tu es dixième, qu’est-ce que tu fais? Moi, j’ai sou­vent mieux réus­si quand je n’étais pas sûr de faire un bon ré­sul­tat. Quand j’étais en confiance, je per­dais. Peut-être parce que j’avais moins d’adré­na­line, moins de mo­ti­va­tion. Quand j’étais convain­cu que j’al­lais perdre, je me di­sais: “Per­du pour per­du, au­tant faire quelque chose.” J’avais des mon­tées d’adré­na­line, je dé­pas­sais mes li­mites.

Bu­gno, l’autre grand cou­reur ita­lien de votre époque, a été deux fois cham­pion du monde. On di­sait sou­vent qu’il était plus doué que vous. Ce­la vous dé­ran­geait d’en­tendre cette re­marque?

Bu­gno était le plus fort, oui, mais il n’avait pas ma men­ta­li­té. Nous étions ri­vaux, aus­si parce que nous étions op­po­sés en termes de styles. Je le pro­vo­quais en at­ta­quant, sur­tout en des­cente, parce qu’il était très sou­vent en dif­fi­cul­té dans les des­centes. Et lui re­ve­nait sou­vent sur moi parce qu’il avait beau­coup d’amis dans le pe­lo­ton. Sans tous ses amis, il au­rait eu beau­coup plus de mal.

Vous par­lez beau­coup d’ami­tiés. Vous confir­mez ce qui se dit sou­vent, que le pe­lo­ton forme une sorte de ma­fia? C’est peut-être la rai­son pour la­quelle vous n’avez été au som­met que pen­dant quatre ans?

Il faut sa­voir que je cou­rais toute la sai­son. Même l’hi­ver. J’ai fait cinq mon­diaux de cy­clo-cross. Des cham­pions sur route qui fai­saient ça, il n’y en avait pas beau­coup. Je dis­pu­tais toutes les clas­siques, aus­si. Une sai­son du­rait douze mois, pas deux ou trois comme au­jourd’hui. Et après, j’al­lais même par­ti­ci­per à des six jours sur piste. Après le Tour de France, In­du­rain par­ti­ci­pait à un ou deux cri­té­riums. Moi, j’en fai­sais vingt ou trente. J’étais une at­trac­tion, les gens vou­laient me voir par­tout.

À par­tir de 1995, Mar­co Pan­ta­ni de­vient le lea­der de la Car­re­ra à votre place. Quelles re­la­tions aviez-vous avec lui?

Jus­qu’à ce que les jour­na­listes in­ter­viennent et nous op­posent, tout al­lait très bien. Comme dans toutes les ri­va­li­tés, il s’est trou­vé des gens pour la créer. Les jour­na­listes portent une grande res­pon­sa­bi­li­té. Ils ont in­ven­té beau­coup de choses. Ils vou­laient pous­ser Pan­ta­ni comme lea­der à ma place.

Aviez-vous dé­jà re­mar­qué des signes de son mal-être à l’époque?

Pas quand il était avec moi. J’ai tout de suite vu que c’était quel­qu’un qui vou­lait per­cer. Il était un peu comme moi, d’un point de vue du ca­rac­tère. Bon, il était juste fer­mé, voi­là. Il gar­dait tout pour lui, y com­pris ce qui n’al­lait pas, sans doute. Pen­dant quatre ans, on a par­ta­gé la même chambre sur les courses. Il me po­sait beau­coup de ques­tions sur les en­traî­ne­ments, les dif­fé­rentes courses, le monde

“Le­Mond était le roi. Il vou­lait tout im­po­ser, mais moi, je ne me suis ja­mais sou­mis à lui. Je vou­lais faire tom­ber le roi” C. Chiap­puc­ci

du vé­lo, on par­lait énor­mé­ment. Et puis, lors­qu’on a fait naître cette ri­va­li­té entre nous, tout s’est un peu ar­rê­té.

Je ne l’avais pas vu pen­dant très long­temps. Et puis vingt jours avant sa dis­pa­ri­tion, je tombe sur lui. Je suis en­core très éton­né de cette der­nière ren­contre. Il était, com­ment dire… Il était étran­ge­ment heu­reux, très sou­riant, presque trop. On s’était éloi­gnés de­puis des an­nées, mais là, c’était comme s’il ne s’était rien pas­sé entre nous, comme si on s’était quit­tés la veille, comme si au­cune ri­va­li­té ne nous avait ja­mais op­po­sés. Alors quand il est mort, j’ai été très sur­pris. J’en­ten­dais et je sa­vais un peu ce qu’il se pas­sait au­tour de lui, mais je ne pen­sais pas que ça se ter­mi­ne­rait comme ça.

Qu’avez-vous res­sen­ti le jour de sa mort? Il y a eu Pan­ta­ni, mais aus­si Jo­sé Ma­ria Ji­me­nez et Frank Van­den­broucke. Comme ex­pli­quez-vous ces tra­gé­dies?

Ils étaient tous tom­bés dans la drogue. Ce sont des gens au­tour d’eux qui les ont ame­nés à ça. Mais il s’agit de cas iso­lés. Tout le monde dans la vie peut ren­con­trer les mau­vaises per­sonnes. Or, à par­tir de ces morts, on a vou­lu pré­sen­ter le cy­clisme comme un sport pra­ti­qué uni­que­ment par des dro­gués et des do­pés. Mais ce n’est pas ça.

Je reste sur le cô­té. Il a com­men­cé quand j’étais en fin de car­rière. À cette époque, c’était quel­qu’un qui ga­gnait des courses d’un jour, il a aus­si été cham­pion du monde. À par­tir du mo­ment où il a ga­gné le Tour, je ne l’ai plus vu, donc je ne suis pas une ré­fé­rence sur cette pé­riode. Mais

Vous faites par­tie de ceux qui en veulent à Arm­strong?

il a chan­gé le monde du cy­clisme. Oui, il était un lea­der in­dis­cu­table. Per­sonne ne pou­vait le battre. Pan­ta­ni a es­sayé, il n’a pas réus­si.

Beau­coup disent qu’on ne peut pas ga­gner le Tour sans se do­per…

Dire ça est stu­pide. Le cy­clisme n’a pas été in­ven­té hier. Le cou­reur se sa­cri­fie pour son tra­vail. Son monde, c’est seule­ment ça. Par­fois, les gens me de­mandent: “Mais com­ment vous faites pour ava­ler tous ces ki­lo­mètres, et pé­da­ler, et pé­da­ler?” Alors je de­mande: “Et toi, com­ment tu fais pour être as­sis huit heures par jour der­rière ton or­di­na­teur?” Le cou­reur fait du vé­lo tous les jours. Il doit s’en­traî­ner, il doit se re­po­ser, il doit se faire mas­ser. Ce n’est pas in­tel­li­gent de dire que quel­qu’un qui fait le Tour est for­cé­ment do­pé. Tout le monde n’a pas vo­lé. Des gens se sont do­pés sur le Tour, on les a pris, voi­là.

“Après le Tour de France, In­du­rain par­ti­ci­pait à un ou deux cri­té­riums. Moi j’en fai­sais vingt ou trente. J’étais une at­trac­tion, les gens vou­laient me voir par­tout” C. Chiap­puc­ci

Qu’est-ce que vous ré­pon­dez quand on vous dit: “Tu étais là, tu as fait comme les autres”?

Ça me fait rire chaque fois que j’en­tends ces confes­sions. Pour­quoi ils disent tout ça main­te­nant? Pour­quoi ils ne l’ont pas dit quand ils étaient en­core en ac­ti­vi­té? Pour­quoi main­te­nant? Qu’est-ce que tu vas chan­ger? Tu veux faire du mal aux autres? Parce qu’au fi­nal, dire ça, ça fait seule­ment mal à ceux qui sont là au­jourd’hui. Moi, je leur donnerais une amende, à ceux qui font ça. J’ai­me­rais com­prendre quelle est leur mo­ti­va­tion. On leur a don­né des sous pour avouer? Ils vont écrire un livre? J’ai­me­rais com­prendre. Vous sa­vez, vous?

Que pen­sez-vous des cou­reurs qui passent aux aveux?

J’ai 50 ans, et je me sens comme quel­qu’un qui en a 20. Je ne dois rendre de compte à per­sonne. Ce sont des ac­cu­sa­tions dif­fa­ma­toires, faites par des gens qui ne com­prennent pas ce qu’être spor­tif veut dire.

Pour­tant vous aviez bien eu re­cours aux ser­vices du doc­teur Con­co­ni, consi­dé­ré comme ce­lui qui a in­tro­duit l’EPO dans le cy­clisme?

Je n’étais pas avec lui, j’étais sui­vi par un mé­de­cin de la Car­re­ra. Je l’ai juste croi­sé, comme tout le monde.

Votre sur­nom de “bio­nique” était quand-même ten­dan­cieux, non?

Comme je cou­rais toute l’an­née, on di­sait que ma bat­te­rie ne s’ar­rê­tait ja­mais, que je ne man­quais ja­mais d’éner­gie.

Vous êtes d’ac­cord pour dire qu’il y a eu un avant et un après EPO? Cer­tains se sont trans­for­més en cham­pions à cette pé­riode.

Pour moi, un cham­pion reste tou­jours un cham­pion. Pour moi, un cham­pion, tu le vois. La car­rière est longue. Les vrais cham­pions ont ga­gné pen­dant long­temps. Ils n’ont pas ga­gné pen­dant un mois, deux mois, avant de dis­pa­raître. S’il avait seule­ment ga­gné un Tour, en­core. Mais il en a ga­gné sept! Comme cou­reur et spor­tif, il a dé­mon­tré être un cham­pion. On parle trop de do­page. Avant, on n’en par­lait pas. Au­jourd’hui, dès qu’il y a une in­ter­view, on parle de do­page. Dès qu’un cou­reur se fait in­ter­vie­wer, on lui parle de do­page, pas de cy­clisme. On ne parle plus des ca­rac­té­ris­tiques d’un cou­reur. On ne se de­mande pas pour­quoi un­tel ne grimpe pas très bien ou est meilleur en plaine. Non. Main­te­nant, c’est: “Un­tel, peut-être qu’il est do­pé.” On ne trans­met au­cun idéal aux jeunes d’au­jourd’hui.

Ce­la veut dire qu’Arm­strong reste un cham­pion?

Oui, je suis. Le pro­blème est le même par­tout: les gens qui di­rigent sont trop po­li­ti­ciens. Ils parlent, ils parlent, mais à la fin, on a tou­jours des pro­blèmes. Il y a beau­coup trop de pa­roles. Je n’ai pas pu vo­ter aux der­nières élec­tions, parce que j’étais au Ca­na­da. Mais Beppe Grillo (co­mique, lea­der du mou­ve­ment 5 étoiles, qui a créé la sur­prise aux der­nières élec­tions ita­liennes, ndlr) a été ré­vo­lu­tion­naire. Il a uti­li­sé le lan­gage des per­sonnes nor­males, et il a mis en évi­dence tous les pro­blèmes qu’il y a ac­tuel­le­ment en Italie: une grande pau­vre­té. Beau­coup d’im­pôts et pas as­sez de tra­vail, c’est une équa­tion qui ne fonc­tionne pas.

Vous vous in­té­res­sez à la si­tua­tion po­li­tique de l’Italie? Pour ce qui vous concerne, vous avez ga­gné as­sez d’ar­gent pour vivre tran­quille?

Je vis bien, j’es­saie de gar­der mon ar­gent. Mais ça aus­si c’est un tra­vail, vous sa­vez. J’ai cette mai­son, une autre mai­son. Je garde l’ar­gent, j’in­ves­tis dans les banques. Mais je n’ai pas d’hô­tel ou de ma­ga­sins.

Vous vi­vez dans le vil­lage de votre en­fance. Vous n’avez ja­mais ima­gi­né vivre ailleurs une fois votre car­rière ter­mi­née?

J’ai beau­coup voya­gé du­rant ma car­rière. Mais pour être hon­nête, à l’époque, je ne me de­man­dais pas à quoi res­sem­blaient vrai­ment les villes ou les pays que je tra­ver­sais. Pour moi, c’était par­tir, faire ma course, faire un ré­sul­tat, ré­cu­pé­rer, re­ve­nir chez moi. Ma co­pine est fran­çaise. Elle vient de Lille. Rou­baix n’est pas loin. J’ai dis­pu­té cinq Paris-Rou­baix et je n’avais ja­mais vu la ville der­rière le Vé­lo­drome. Pour moi, Rou­baix c’était un tout pe­tit vil­lage, en fait je me suis ren­du compte que c’est très beau, c’est grand. Je ne pen­sais pas. Donc je conti­nue à voya­ger, mais différemment. J’ai dé­cou­vert des choses très belles, des choses que je n’avais pas vé­cues quand j’étais jeune. J’ai vrai­ment tout ai­mé, l’Es­pagne, la France, même l’Italie. Pour vous dire, j’ai même dé­cou­vert Rome. Mais ici, ça reste mon point d’an­crage au mi­lieu de tous les voyages que je fais.

J’aime la mu­sique. Il me faut tou­jours de la mu­sique pour m’en­dor­mir. Bi­zar­re­ment, quand je m’en­dors, j’écoute de la mu­sique de dis­co­thèque. Des choses

Vous avez d’autres pas­sions que le vé­lo?

com­mer­ciales. Je fai­sais ça aus­si avant les courses pour me dé­tendre. Je vis avec mon époque, même si je pense que le meilleur reste Adria­no Ce­len­ta­no. C’est quel­qu’un qui a tout fait, hein. Chan­teur, po­li­tique, ac­teur… Des hommes comme ça, il n’y en a pas beau­coup. Il a été un très grand ar­tiste. Ses chan­sons ra­content des his­toires, ce ne sont pas des mots ba­lan­cés comme ça. Il fait par­tie de l’his­toire. Sur­tout l’his­toire de Mi­lan d’ailleurs, parce qu’il vient de Mi­lan. Hé­las, il est in­ter­iste, mais per­sonne n’est par­fait.

Je suis Ju­ven­ti­no de­puis tou­jours. C’est un hé­ri­tage fa­mi­lial. Je n’ai ja­mais lâ­ché, même quand ça n’al­lait pas très bien. Mon joueur pré­fé­ré reste Pla­ti­ni. Il était au-des­sus de Zi­dane. Et puis il avait du cha­risme, plus que les autres. J’ai­mais la fa­çon qu’il avait de se pré­sen­ter de­vant les gens. C’était un homme de classe. Des comme lui non plus il n’y en a pas eu beau­coup.

Vous, vous êtes plu­tôt de la Ju­ven­tus, il pa­raît…

J’au­rais dû faire foot­bal­leur. J’étais à fond de­dans jus­qu’à mes 14 ans. Mais j’en ai eu marre. J’étais gar­dien et j’ai eu en­vie de de­ve­nir at­ta­quant. Dans ma tête, j’étais ai­lier droit.

Vous avez joué au foot?

En tout cas j’étais ra­pide. Hé­las, je n’ai pas trou­vé un en­vi­ron­ne­ment qui m’a com­pris, alors j’ai dit “bas­ta”. Un en­traî­neur peut faire de toi quel­qu’un de très im­por­tant, comme il peut te rui­ner une car­rière.

Quand on a connu la pas­sion, les gens qui vous aiment, ce n’est pas trop dur de re­ve­nir à une vie nor­male?

Il faut du temps. C’est là aus­si qu’il faut mon­trer son ca­rac­tère. Si tu n’ar­rives pas à sup­por­ter ce dé­ca­lage et ce dé­ta­che­ment, tu souffres énor­mé­ment. J’ai été cou­reur pen­dant qua­torze ans. Pe­tit à pe­tit je me suis dé­ta­ché, en res­tant quand même dans le mi­lieu, en pé­da­lant, en al­lant aux courses, en étant in­vi­té. Je ne suis pas com­plè­te­ment en de­hors.

Il y a sept ans, en 2006, vous avez par­ti­ci­pé à l’Île des cé­lé­bri­tés. Vous aviez be­soin de faire re­par­ler de vous?

Je vou­lais dé­mon­trer que les cy­clistes ont du ca­rac­tère et du phy­sique. Sur­vivre sans rien, ce n’était pas trop com­pli­qué. On au­rait dit le Tour. Bon, j’ai en­core ter­mi­né deuxième, comme au Tour de France. Hé­las pour moi, ce n’est pas le pu­blic qui a dé­ci­dé, mais un ju­ry. Si­non, j’au­rais ga­gné.

“Trop de cou­reurs ont peur de perdre. On di­rait qu’ils veulent conser­ver leur po­si­tion. Mais quand tu es dixième, qu’est-ce que tu fais? Moi, j’avais des mon­tées d’adré­na­line” C. Chiap­puc­ci

Avec Mi­guel In­du­rain et un Amé­rin­dien.

Pleure, tu pis­se­ras moins.

In­co­gni­to, un type en sa­lo­pette es­saie de ti­rer un vé­lo.

Cours de chi­mie.

Les an­nées 90, cette époque où les chauves por­taient le short en jean.

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