L’An­glais et le Continent

Pédale! - - Dans La Roue - PAR RO­NAN BOSCHER, À LONDRES ET MAN­CHES­TER, ET ALEXANDRE PEDRO / PHOTOS: ICONS­PORT, PRESSE SPORT ET DPPI

ROU­FLA­QUETTES Le Tour de France s’élance cet été sans son te­nant du titre. Re­lé­gué à ses gui­tares et ses bières belges après son coup de froid sur le Gi­ro, Brad­ley Wig­gins a lais­sé le champ libre à son ex-lieu­te­nant Ch­ris Froome pour lui suc­cé­der. A 33 ans, Wig­gins, le type qui pé­dale en comp­table mais se fringue comme Aus­tin Po­wers, se re­trouve face au di­lemme qu’il n’a ces­sé de se po­ser de­puis le dé­but de sa car­rière: que faire après une grande vic­toire? Sa­crée ques­tion. Con­ta­dor, Evans, Cavendish, Schleck (An­dy), Gilbert… Ils sont tous là, au pre­mier rang, ce 24 oc­tobre der­nier, pour la pré­sen­ta­tion du Tour de France 2013 au Pa­lais des Congrès de Paris. Tous sages et concen­trés dans leur cos­tume noir du di­manche. Tous sauf un homme en ca­ban vio­let sor­ti d’une vi­rée shopping à Por­to­bel­lo, et coif­fé d’une coupe à la Fran­çoise Sa­gan. Brad­ley Wig­gins n’a ni clope au bec ni verre à la main, mais ce­la ne l’em­pêche pas de pi­quer une mi­cro-sieste pen­dant le dis­cours des of­fi­ciels. Dis­tance, at­ti­tude, look: le vain­queur sor­tant coche toutes les cases “rock star”. Une rock star ano­blie de­puis qu’il a dé­niai­sé la Grande-Bre­tagne au pal­ma­rès du Tour et lui a ap­por­té sa pre­mière mé­daille d’or lors des JO de Londres. Et une rock star qui pro­fite. Cette der­nière an­née, “Wig­go”, mi-sir, mi-mod, n’a pas fait beau­coup de vé­lo. On l’a vu pré­sen­ter une émis­sion de ra­dio avec Paul Wel­ler, por­ter des fringues conçues par Liam Gal­la­gher, van­ner Fran­çois Hol­lande ou com­plé­ter sa col­lec­tion de Ves­pa vin­tage. Du reste, Wig­gins ne se­ra pas à Por­toVec­chio ce 29 juin pour le dé­part du cen­tième Tour de France. Vic­time d’un mé­chant coup de froid sur le der­nier Gi­ro, l’An­glais a été gen­ti­ment in­vi­té par sa for­ma­tion Sky à res­ter chez lui. D’une cer­taine ma­nière, ce n’est pas si grave: sur son vé­lo, l’An­glais roule sans émo­tion, avec une cal­cu­lette à la place du coeur. D’un autre cô­té, c’est plus em­bê­tant: en per­dant Wig­gins, le Tour a en ef­fet per­du un cy­cliste ja­mais aus­si in­té­res­sant que lors­qu’il des­cend de son vé­lo. Un ti­raille­ment lo­gique, au fond, tant l’An­glais n’est qu’une mul­ti­tude de contra­dic­tions et de pa­ra­doxes. Et ce dès le pre­mier jour: Wig­gins, c’est l’his­toire d’un gar­çon né sur le continent –à Gand, en Bel­gique–, mais dont l’his­toire dé­bute comme celle d’un wor­king class he­ro.

Double per­son­na­li­té

Au dé­part, Brad­ley Mark Wig­gins ne vou­lait même pas de­ve­nir cy­cliste. À Kil­burn, dans la ban­lieue ouest de Londres, on n’est pas trop cuis­sard. Le pe­tit Brad­ley n’échappe pas à la règle. “Ma pre­mière pas­sion, c’était le foot­ball”, a-t-il avoué maintes fois. Sauf que même là, le ga­min ne fait dé­jà pas comme tout le monde. Fan d’Ar­se­nal, il suit ses potes au

“Mon père fai­sait pas­ser en douce des pro­duits pour tra­fi­quer en Bel­gique, tout ça ca­ché dans mes couches” Brad­ley Wig­gins

À la Foire du Trône.

“Il per­fec­tion­nait son fran­çais en re­gar­dant South Park. Il se mar­rait tout seul de­vant la TV” Jean-Cy­ril Ro­bin, son par­te­naire de chambre à la FDJ

White Hart Lane de Tot­ten­ham, l’équipe en­ne­mie. “J’ai com­men­cé à développer une double per­son­na­li­té: un fan jus­qu’à la mort d’Ar­se­nal qui avait pour idoles Ga­ry Li­ne­ker et Paul Gas­coigne, avec des pos­ters au mur pour le prou­ver.” Wig­gins n’est pas mau­vais avec le bal­lon. À 12 ans, en 1992, il passe son été dans l’école de foot de West Ham, une ré­fé­rence pour les jeunes de Londres. Mais le 29 juillet de cette même an­née va chan­ger le cours de sa vie. “Je traî­nais avec mes potes à cô­té de notre im­meuble quand ma mère m’ap­pelle de fa­çon in­sis­tante et me dit qu’il y a quelque chose que je dois voir à la té­lé.” Ce quelque chose s’ap­pelle Ch­ris Board­man, qui, sur l’écran, écrase la com­pé­ti­tion de pour­suite olym­pique à Bar­ce­lone. “Lui et le vé­lo sem­blaient ve­nir d’une autre pla­nète. Bor­del, c’était fan­tas­tique!” L’adolescent s’ima­gine dé­jà à sa place. “Après chaque mé­daille d’or bri­tan­nique, j’en­four­chais mon vieux vé­lo et je vi­dais toute mon ex­ci­ta­tion. Voi­là, c’est ce que je vou­lais faire: être sur un vé­lo et ga­gner des mé­dailles pour la Grande-Bre­tagne.” Ma­man Wig­gins n’a pas in­ti­mé à son fils de re­gar­der la pour­suite du “Pro­fes­seur” Board­man par ha­sard. Ga­ry, le père de Brad­ley, est en ef­fet un an­cien pis­tard de ni­veau dé­cent. Et à la ré­pu­ta­tion trouble. Cet Aus­tra­lien brut de dé­cof­frage, “loin de ce­lui des bro­chures pour tou­ristes” dixit son fils, a un pe­tit sur­nom dans le mi­lieu: le Doc. Sans Di­fool. “Ma mère a des sou­ve­nirs pré­cis de cou­reurs du coin fai­sant la queue à notre ap­par­te­ment de Gand, les ven­dre­dis soirs, pour avoir leur pro­duits en vue de la course du week-end. La si­tua­tion était par­fois co­mique: une fois, Ga­ry nous a em­me­nés en Aus­tra­lie pour ren­con­trer sa fa­mille. Sur le che­min du retour, il fai­sait pas­ser en douce des pro­duits pour tra­fi­quer en Bel­gique, tout ça ca­ché dans mes couches.” Peut-être bien le seul sou­rire pour Brad­ley à l’évo­ca­tion de son père, qui les a aban­don­nés, sa mère et lui, par té­lé­phone, pour une Miss Dort­mund lors du Noël 1982. “Peu de temps après, il a mis toutes nos af­faires dans quatre grands sacs pou­belles noirs, a pris le fer­ry et nous a lais­sé le pa­que­tage sur les es­ca­liers de l’im­meuble de mes grand­spa­rents.” Brad­ley ne ré­en­ten­dra la voix de son père que qua­torze ans plus tard, au té­lé­phone. Et de­vra at­tendre 1999 pour le re­voir. Néan­moins, c’est un peu grâce à Ga­ry que le fis­ton gagne sa pre­mière li­cence de cou­reur cy­cliste. Alors qu’il dis­pute ses toutes pre­mières courses en “can­di­dat libre” sur un bout d’au­to­route fer­mée près de Hea­throw, il se pré­sente, sur les conseils de sa mère, face à Stuart Bens­tead, pa­tron du Ar­cher Road Club. “Il

était tout grin­ga­let et j’avais du mal à l’ima­gi­ner sur un vé­lo, ve­nant de Kil­burn, dans la nuit, jus­qu’à ce bout d’au­to­route, se sou­vient ce der­nier. Je lui ai re­de­man­dé com­ment il s’ap­pe­lait, et quand je l’ai en­ten­du ré­pondre Wig­gins, j’ai dit oui sans ré­flé­chir. Je me sou­viens même avoir dit à un en­traî­neur du team GB que j’avais un fu­tur cham­pion dans les mains.” Le fils de Ga­ry se met alors sé­rieu­se­ment dans la peau de l’es­poir: il avale des cas­settes et des cas­settes sur l’his­toire de son nou­veau sport, ta­pisse sa chambre de pos­ters de cy­clistes, dont un de son père, et de­vient qua­si en­cy­clo­pé­dique sur le su­jet, au point par exemple de connaître la marque de chaus­sures de Ja­cky Du­rand lors de sa vic­toire sur le Tour des Flandres.

South Park et Nor­thern Soul

S’il rêve de Tour et de clas­siques, l’adolescent com­mence pour­tant à cou­rir en in­té­rieur, comme le veut la tra­di­tion an­glaise. Ain­si, il de­vient cham­pion du monde ju­nior de pour­suite in­di­vi­duelle en 1998. Dé­jà, il sait adop­ter un mode de vie mo­nas­tique quand il a un ob­jec­tif en tête. L’adulte ne se­ra pas bien dif­fé­rent. “Je man­geais, je bu­vais et je vi­vais vé­lo. À la mai­son, je res­tais com­plè­te­ment dans ma bulle –je m’em­mer­dais pas avec des his­toires de filles ou à al­ler au foot ou à res­ter en contact avec les potes de l’école. J’étais to­ta­le­ment ab­sor­bé par mon sport.” Son ami d’en­traî­ne­ment Rob Hayles com­prend cette dé­ter­mi­na­tion dès leur pre­mière ren­contre. “C’était au vé­lo­drome de Man­ches­ter. Je me sou­viens qu’il était as­sis là, à se pré­pa­rer pour en­four­cher son vé­lo, et sa mère était là, à dé­faire son sac, à lui pré­pa­rer tout bien ses af­faires sur la chaise. Ça me fai­sait va­che­ment pen­ser aux Belges, avec les fa­milles qui s’unissent au­tour du vé­lo, qui se construisent au­tour de ça, par pas­sion.” C’est à 20 ans que Brad­ley passe chez les pros. Sa pre­mière équipe porte un nom qui claque: Lin­da McCart­ney Ra­cing Team. Mon­té par un en­tre­pre­neur ca­pable de coups d’éclat, Ju­lian Clark. Mais alors qu’on pro­met­tait des Ja­guar à Wig­gins et ses co­équi­piers, les spon­sors se re­tirent un à un. Le plan McCart­ney est foi­reux et Ju­lian Clark dis­pa­raît. Brad­ley re­bon­dit à la Fran­çaise des Jeux. Le dé­but d’une longue mais dif­fi­cile his­toire avec le pays du Tour. Comme lors­qu’il ré­pond en an­glais à des ques­tions en fran­çais sur le der­nier Tour, lui, le bi­lingue. “Il per­fec­tion­nait son fran­çais en re­gar­dant South Park, n’a pas ou­blié son par­te­naire de chambre à la FDJ, Jean-Cy­ril Ro­bin. Il se mar­rait tout seul. Moi, je trou­vais juste ça vul­gaire.” Le Fran­çais re­çoit pour ordre de cha­pe­ron­ner le nou­veau ve­nu qui loue un stu­dio à quelques minutes chez lui. “Il sem­blait s’em­mer­der là-bas”, croit sa­voir Ro­bin. À sa dé­charge, Wig­gins a lais­sé une par­tie de son coeur à Man­ches­ter, où il a ren­con­tré Cath, sa fu­ture femme. Alors par­fois, il dis­pa­raÎt sans lais­ser de nou­velles. “Marc Ma­diot (le pa­tron de l’équipe) de­ve­nait fou, il n’était ja­mais joi­gnable le gars”, se marre Ro­bin. Et quand il ré­pond pré­sent, ses co­équi­piers se de­mandent si son es­prit est bien là. Mar­tial Gayant, son di­rec­teur spor­tif, se sou­vient pour­tant avoir es­sayé de lui fa­ci­li­ter l’in­té­gra­tion. “À son ar­ri­vée, on l’a em­me­né dans une boîte près d’Auxerre. Au bout de quelques minutes, il était dé­jà dans la ca­bine à pas­ser des disques à la place du DJ.” Le mythe du DJ plane au-des­sus de Brad­ley Wig­gins. Ce même Gayant af­firme qu’à un mo­ment, il a même fal­lu “qu’il fasse un choix entre les soi­rées à Londres et l’en­traî­ne­ment… Il fai­sait par­tie des 50 meilleurs DJ d’An­gle­terre.” Une pe­tite his­toire qui de­vient plu­tôt lé­gende lors­qu’on in­ter­roge la presse spé­cia­li­sée en tour­neurs de disques. “Quand il a dé­bou­lé à Man­ches­ter à 18 ans, il a ef­fec­ti­ve­ment amas­sé les vi­nyles Nor­thern Soul et il a fait le DJ dans une salle my­thique du mou­ve­ment, le Wi­gan Ca­si­no. Il fai­sait ça l’hi­ver, en sai­son morte. Mais de là à dire qu’il était par­mi les 50 meilleurs? Non.”

Sur le vé­lo, il n’y a pas de quoi dan­ser. Si ses imi­ta­tions de Thier­ry Adam font mar­rer JeanCy­ril Ro­bin, Brad­ley erre en France. La route, Wig­gins semble fi­na­le­ment s’en ta­per comme de son pre­mier 45 tours. “En course c’est simple, on le sen­tait juste mo­ti­vé le ma­tin des contre-la-montre. Si­non, il s’en fou­tait. Il cou­rait der­rière, il n’ai­dait pas l’équipe”, té­moigne Ro­bin. Coup de chance dans la dé­prime: son co­con de tou­jours, le team GB de cy­clisme sur piste, ouvre une réunion de crise qui abou­tit à une col­la­bo­ra­tion ver­ba­le­ment mus­clée et poin­tilleuse avec Ch­ris Board­man, qui cherche alors à se faire les dents en coa­ching. Les deux se fixent l’ob­jec­tif des Jeux d’Athènes en 2004. Wig­gins ra­conte le la­beur Board­man: “Il était très dur avec moi dès le dé­but, vrai­ment un bâ­tard. (…) Je sus­pecte le ‘think tank’ du team GB d’avoir dé­ci­dé que j’avais be­soin d’une ap­proche plus dis­ci­pli­née de ma vie.”

“Beau­coup de gens disent ‘J’au­rais at­ta­qué là ou fait une jour­née à la Pan­ta­ni!’ Mais le cy­clisme a chan­gé” Brad­ly Wig­gins

“Un jour, j’ai dé­ci­dé que la bière belge al­lait de­ve­nir ma plus grande pas­sion” Brad­ley Wig­gins

Mais cette ap­proche mi­li­taire porte ses fruits avec le titre mon­dial de pour­suite in­di­vi­duelle à Stutt­gart en 2003. Une oc­ca­sion qui lui ap­porte une sa­crée sur­prise: un mes­sage de fé­li­ci­ta­tions de la part de son père. “C’est la der­nière fois que nous nous sommes par­lé. Sa vie de­ve­nait com­plè­te­ment hors de contrôle. On lui avait sup­pri­mé son per­mis, trois cas d’al­coo­test po­si­tifs. Il avait fi­lé à l’an­glaise en Tas­ma­nie pour échap­per à l’ar­res­ta­tion et à une condam­na­tion trop longue.” Les JO ter­mi­nés, le pis­tard pour­suit sa tour­née des équipes fran­çaises. Board­man lui ouvre les portes du Cré­dit Agri­cole de Ro­ger Le­geay. Mais Brad­ley prend le temps de cé­lé­brer l’après Stutt­gart. Un peu trop. “J’y al­lais dur sur et en de­hors de la piste, en bu­vant beau­coup de coups entre les courses.” L’ob­jec­tif Athènes 2004 s’éloigne en termes de per­for­mances et Board­man vient lui souf­fler dans les bronches. On lui file même un ul­ti­ma­tum au prin­temps pour qu’il tombe un temps, sous peine de non-sé­lec­tion aux Jeux. Wig­go réus­sit fi­na­le­ment à te­nir le pa­ri grec. Cham­pion olym­pique, re­cord olym­pique en pour­suite in­di­vi­duelle. Pas un ha­sard. “Sur piste, si vous êtes ta­len­tueux, vous pou­vez vous concen­trer deux mois pour ar­ri­ver en forme sur des JO ou des Mon­diaux. Après un cham­pion­nat du monde, Brad­ley pou­vait se lais­ser al­ler pen­dant six mois. Sur route en re­vanche, il faut être sé­rieux onze mois et de­mi sur douze”, ex­plique Paul Sher­wen, un an­cien cou­reur et ami de son père.

“Par nature, je ne suis pas un moine”

Or, être sé­rieux onze mois sur douze n’est pas vrai­ment le truc du ga­min de Kil­burn. Après Athènes, Brad­ley re­lâche une nou­velle fois la pres­sion. “Par nature, je ne suis pas un moine”, se jus­ti­fie­ra-t-il. Au Cré­dit Agri­cole, Brad­ley est pas mal: il trouve en Ch­ris­tophe Mo­reau un nou­veau “drin­king part­ner”. Pour son retour en France, sur le chro­no des na­tions aux Her­biers, le “grand blond” l’at­tend avec une bonne bou­teille de rouge “parce qu’il di­sait qu’on n’avait pas fi­ni de cé­lé­brer mon titre olym­pique. J’ai fi­ni der­nier du chro­no, à six minutes der­rière Mi­chael Ro­gers. Voi­là. J’en avais as­sez du vé­lo.” Dans la fou­lé Wig­gins se marie, ouvre le bal par un break-dance et fi­nit “al­lon­gé sur le lit ma­ri­tal comme un ca­davre”. Quelques se­maines plus tard, Brad’ fait le pied de grue, de­vant le Le­gion, son pub, son lo­cal, par­fois dès l’ou­ver­ture, à 11 heures. “Je n’y bou­geais pas pen­dant les sept heures sui­vantes, bon pour 12 à 13 pintes.” Bref, le jeune

ma­rié a l’im­pres­sion d’avoir at­teint un peu trop vite ses rêves de gloire. À vrai dire, les seuls trucs qui l’em­ballent sont ses col­lec­tions. “J’avais dé­ci­dé que la bière belge al­lait de­ve­nir ma plus grande pas­sion, à cô­té de Cath.” Et pour­quoi les belges? “Parce qu’elles sont uni­ver­sel­le­ment re­con­nues comme les meilleures et les plus fortes du monde.” L’autre grande af­faire de Wig­go, ce sont les gui­tares. Au mi­lieu d’elles, le cy­cliste a l’im­pres­sion d’être Paul Wel­ler, son idole ab­so­lue. Mais à en croire Rob Hayles, son pote s’est long­temps cher­ché mu­si­ca­le­ment. “La pre­mière fois que je l’ai ren­con­tré, il était plu­tôt dans la dance mu­sic. Mais une fois qu’il est ar­ri­vé à Man­ches­ter, il a vou­lu connaître les groupes de mu­sique du coin, tou­jours pour se connec­ter avec la ville. Brad­ley est de­ve­nu un mod, comme s’il l’était de­puis toute sa vie. Même s’il a un ta­touage de Pro­di­gy sur le bras.” Après son “lost week-end” du Cré­dit Agri­cole, l’An­glais migre vers Co­fi­dis pour 90 000 livres par an et une sé­lec­tion d’of­fice sur le Tour 2006. Tou­jours grande gueule, il fait grin­cer quelques dents. “Il avait dé­jà son hu­mour très an­glais. Avec moi ça pas­sait bien, mais ça pou­vait heur­ter cer­tains dans l’équipe”, dixit Amaël Moi­nard, un de ses co­équi­piers. Pour l’équipe “soleil de notre vie”, le temps est à l’orage. Après le contrôle po­si­tif de l’Ita­lien Cris­tian Mo­re­ni, Co­fi­dis se re­tire quelques jours après Vi­no­kou­rov et Ras­mus­sen. Wig­gins quitte son pre­mier Tour escorté par la po­lice. Avant de s’en­vo­ler pour Man­ches­ter, il jette son maillot Co­fi­dis dans une pou­belle d’aé­ro­port. Après une der­nière an­née avec la for­ma­tion nor­diste, l’An­glais quitte la France et re­vient une nou­velle fois sur ses bases: le vé­lo­drome de Man­ches­ter, le team GB, avec en tête les Jeux olym­piques de 2008. Le dé­cès de son père, mort dans des cir­cons­tances troubles après une ba­garre en Aus­tra­lie, ne per­turbe pas, tout du moins en sur­face, la pré­pa­ra­tion olym­pique de Wig­go, qui rem­porte l’or en pour­suite in­di­vi­duelle et par équipes. Après avoir hé­si­té, il re­nonce à se rendre aux ob­sèques. Brad­ley a rayé Ga­ry de sa vie. “J’étais presque heu­reux qu’il ait dis­pa­ru. Ou au moins sou­la­gé. Je sa­vais qu’il n’y au­rait pas plus de souf­france. J’avais du res­pect pour ce que mon père avait réa­li­sé sur le vé­lo, mais, hu­mai­ne­ment, je ne l’ai­mais pas. Fi­na­le­ment, je n’ai ja­mais eu de père, quel­qu’un au­quel un en­fant puisse s’iden­ti­fier.”

Où le bu­veur de­vient as­cète

À 28 ans, la piste est de­ve­nue trop pe­tite pour lui. Il lui faut ré­gler sa dette avec ce cy­clisme sur route qui le fascine mais qu’il n’a ja­mais vrai­ment osé af­fron­ter. Le dé­clic ar­rive chez les Amé­ri­cains de Gar­min. Wig­gins reste un An­glo-Saxon. Il lui faut un cadre, un plan (comme sur piste) pour évi­ter que sa nature de bran­leur ne prenne le des­sus. Sous les ordres de son di­rec­teur spor­tif Jo­na­than Vaugh­ters, il re­de­vient l’adolescent as­cé­tique ou le pour­sui­teur ap­pli­qué. Mais onze mois sur douze, dé­sor­mais. “Il a tou­jours eu en lui ce cô­té cou­reur sur route, as­sure Rob Hayes. Il avait juste mis ça de cô­té, par­ti­cu­liè­re­ment quand il était dans les équipes fran­çaises. Vaugh­ters lui a don­né la force men­tale de re­ve­nir à ses pre­mières amours, lui a re­don­né confiance en lui sur la route. Il n’était pas pré­pa­ré à ça en ar­ri­vant en France, à de­voir se dé­brouiller un peu tout seul. Et dans ces condi­tions-là, c’est dur de voir le meilleur de Brad. Parce qu’il a be­soin de pas mal d’at­ten­tion.” Wig­go sort de sa “zone de confort”, comme il dit, et se met en tête de sa­voir grim­per. Ce­la passe dé­jà par sa cor­pu­lence. “Je suis ar­ri­vé au dé­part de Mo­na­co, en 2009, dans la forme de ma vie, avec 4 % de masse grais­seuse, ce qui est la me­sure par­faite.” La mé­thode Wig­gins, très scien­ti­fique, ma­thé­ma­tique, fonc­tionne sur le Tour 2009 et dé­tonne. Ha­bi­tué du grup­pet­to, l’an­cien pis­tard grimpe et ac­croche une in­at­ten­due 4e place (trans­for­mée en 3e place après le dé­clas­se­ment de Lance Arm­strong). Dé­sor­mais, le roi de la piste tient son nou­veau Graal, ce­lui qui le tien­dra éloi­gné du hou­blon et de ses dé­mons: ga­gner le Tour. Ce­la tombe bien, Sky cherche le lea­der an­glais pour lan­cer une ma­chine à ga­gner sur la route, à l’ins­tar de la piste. Brad­ley Wig­gins est dé­bau­ché à coups de mil­lions: in­dem­ni­té ver­sée à la Gar­min, plus un sa­laire es­ti­mé à plus de 6 mil­lions de livres sur trois ans. Le ba­taillon des ma­niaques du dé­tail met deux ans à se ré­gler, re­tar­dé aus­si par une chute fa­tale à la cla­vi­cule de son cham­pion sur le Tour 2011. La sai­son sui­vante, Wig­gins gagne toutes les courses qu’il cible et laisse dé­fi­ni­ti­ve­ment sa trace dans l’his­toire de son sport. Tou­jours fort de ses cer­ti­tudes mé­triques, de ses cal­culs, de son ap­proche scien­ti­fique: “Beau­coup de gens disent: ‘J’au­rais at­ta­qué là ou fait une jour­née à la Pan­ta­ni!’ Mais le cy­clisme a chan­gé. Si quel­qu’un at­taque alors que nous sommes à 450 watts, nous le lais­sons par­tir, parce que c’est im­pos­sible qu’il soit à 500 watts sur la lon­gueur, à moins d’avoir deux ou trois litres de sang en plus.” Pour le ro­man­tisme, pas­sez votre tour. Le mec in­ca­pable de suivre Jean-Cy­ril Ro­bin à l’en­traî­ne­ment a domp­té la grande boucle. Avec le lo­gi­ciel Sky. En An­gle­terre, l’onde de choc est énorme: le cy­clisme se met à squat­ter les unes des ta­bloïds. Cath et ma­dame Froome s’écharpent sur Twit­ter pen­dant que le com­pa­gnon de la se­conde sup­porte mal sa condi­tion d’équi­pier de luxe du pre­mier. Cet été, ce­la de­vrait mieux se pas­ser entre les deux “femmes de”: Wig­gins res­tant à la mai­son, tout est pré­pa­ré pour que Froome lui suc­cède au pal­ma­rès. Brad­ley Wig­gins, lui, risque de gam­ber­ger. À 33 ans, vaut-il mieux trou­ver un nou­veau but à sa car­rière ou en­re­gis­trer un al­bum avec Paul Wel­ler? En at­ten­dant de choi­sir, le cou­reur a dé­ci­dé de conti­nuer à agran­dir sa cave à bières. Belges, bien sûr.

“Sur piste, vous pou­vez vous concen­trer deux mois pour ar­ri­ver en forme sur des JO. Mais sur route, il faut être sé­rieux onze mois et de­mi sur douze. Pour Brad­ley, c’était dur…” Paul Sher­wen, an­cien cou­reur

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