DANS LA ROUE

Pédale! - - Dans La Roue - SPORTS ET DPPI PAR VINCENT RIOU, À MAROSTICA / PHOTOS: VR, PRESSE

Il a connu la gloire, failli mou­rir, col­lec­tion­né les poisses, vé­cu des tra­hi­sons, s’est re­le­vé, a re­chu­té, le tout sans ja­mais tom­ber de sa selle. Alors qu’à 38 ans Mi­guel Mar­ti­nez, cham­pion olym­pique à Syd­ney en 2000, vient de sor­tir de sa re­traite pour re­lan­cer une énième fois sa car­rière, il re­vient sur sa vie, plus folle que le plus dingue des scé­na­rios. À fond, comme tou­jours. La ligne de dé­part du tro­phée Gaerne, le 16 mars der­nier, en Italie. Au pre­mier plan, Mi­guel Mar­ti­nez fait le pitre avec des hô­tesses aux­quelles il n’ar­rive même pas à la poi­trine. Un qui­dam, sa­chant qu’il ha­bite Marostica, non loin d’ici en Vé­né­tie, dans la ré­gion de la grap­pa, l’in­ter­pelle: “S’il était un pion du fa­meux jeu d’échec géant de la place de la ville, le­quel se­rait-il?” “Le fou, je se­rais le fou!”, ré­pond, hi­lare, Mi­guel. Une mi­nute plus tard, le dé­part est don­né, et Mi­guel en tête dans le pre­mier vi­rage. Vic­time d’une chute, il fi­ni­ra fi­na­le­ment cin­quième, le corps meur­tri, les traits ti­rés, mais le sou­rire large. Car Mi­guel Mar­ti­nez tient l’es­sen­tiel: la preuve qu’à 38 ans, il est tou­jours là. L’an­née der­nière, pour son énième et im­pro­bable retour, il avait même cla­qué un dou­blé in­édit en s’ad­ju­geant les deux clas­siques les plus pres­ti­gieuses de sa dis­ci­pline, la Sea Ot­ter et le Roc d’Azur. Une course qu’il a donc rem­por­tée trois fois, sur trois dé­cen­nies dif­fé­rentes: 1997, 2004, 2013. Son ob­jec­tif ac­tuel est clair: être l’un des trois cou­reurs qui re­pré­sen­te­ront la France aux JO de Rio, en 2016, seize ans après son titre de cham­pion olym­pique de VTT cross-coun­try à Syd­ney. Il au­ra alors 40 ans. Et alors? Mar­ti­nez a dé­jà pré­ve­nu co­équi­piers et ob­ser­va­teurs: il mour­ra sans doute sur un vé­lo. Comme a failli le faire son père Ma­ria­no, an­cien maillot à pois du Tour 78, mis au ren­card à 54 ans: “Il avait des pro­blèmes de vi­sion: par­fois on fai­sait des noc­turnes, il voyait pas as­sez dans les vi­rages, alors il chu­tait, et se fai­sait plus de mal que de bien.”

“Il a hur­lé, du sang par­tout”

Au mo­ment de quit­ter les pad­docks, en voyant des ba­dauds re­lu­quer son bo­lide noir, Mi­guel l’éter­nel se marre une nou­velle fois: “Eh ouais, les mecs! Pé­da­lez, pé­da­lez, si vous en vou­lez une comme ça!” De l’au­to­dé­ri­sion plus qu’autre chose. Car avec une Porsche Pa­na­me­ra S E Hy­brid, un sa­laire de 2 000 eu­ros et un loyer de 500 eu­ros pour payer son F3 dans le centre his­to­rique de Marostica, le cal­cul est as­sez vite fait: Mi­guel Mar­ti­nez roule au-des­sus de ses moyens. Il en convient, d’ailleurs: “Cette voi­ture, je l’adore. Mais elle est en vente. Je vais re­ve­nir un rythme en des­sous, je vais prendre une Au­di Q7, tu peux mettre tout le ma­tos de­dans.” Ce qui est sûr, c’est que quand il re­garde dans le ré­tro­vi­seur, Mi­guel Mar­ti­nez a de bonnes rai­sons de sou­rire

à la vie. Il y a deux ans, en août 2012, il a même cru sa der­nière heure ar­ri­vée. Alors qu’il est au vo­lant de son As­ton Mar­tin, une voi­ture pile de­vant lui, il freine, s’ar­rête, quand d’une autre voi­ture, der­rière, sortent deux types, dont un avec un cou­teau. La lame fi­nit sous sa gorge. “Je me pro­tège ins­tinc­ti­ve­ment, j’ai en­core la ci­ca­trice au poi­gnet, et je pousse fort contre le vo­lant, le gars te­nait mal le cou­teau, et il se coupe deux doigts. Là, il a hur­lé, du sang par­tout, ‘Main­te­nant, tu vas mou­rir.’ Et ils m’ont ta­bas­sé, ta­bas­sé, bas­ton, bam, bam, bam, pen­dant dix minutes. Je trans­pi­rais tel­le­ment que j’ai glis­sé, réus­si à leur échap­per et à m’en­fuir, j’avais plus d’ha­bits, ils m’ont tout ar­ra­ché quand je me dé­bat­tais.” L’his­toire ne s’ar­rête pas là. Un mois plus tard, l’As­ton Mar­tin est re­trou­vée “fra­cas­sée” à Mar­seille, puis les deux agres­seurs sont ar­rê­tés. “C’est des ma­fieux, in­forme Mar­ti­nez. Ils ont un pas­sé, des his­toires de proxé­né­tisme, ré­seaux de drogue et tout.” De­puis, et après des coups de pres­sion bien pla­cés, il ne veut plus re­ve­nir sur la côte d’Azur, où il ha­bi­tait au mo­ment du for­fait. “Dès que je re­tourne là-bas, j’ai tou­jours peur, tout le temps.”

Mi­guel Mar­ti­nez souffle. “J’ai le don de les at­ti­rer, les sa­lo­pards”, dit-il. Des preuves? Il y a cette fois où il a écrit un bou­quin. “L’édi­teur, un an­cien cou­reur, est par­ti sans ja­mais me payer. 7 000 eu­ros, je suis al­lé ré­cu­pé­rer les in­ven­dus dans sa cave.” Il y a aus­si ce jour pas si an­cien où il a in­ves­ti toutes ses billes de frais di­vor­cé dans un “beau ter­rain avec une belle vue”. La femme-pro­mo­teur avec qui il avait fait af­faire se ré­vé­le­ra une pro­fes­sion­nelle de l’es­cro­que­rie, connue des ser­vices de po­lice sous deux iden­ti­tés, et à ce jour, tou­jours in­trou­vable: “Elle m’a bouf­fé tout le bud­get. J’avais mon ter­rain, les fon­da­tions, et plus d’ar­gent.” La po­lice l’iden­ti­fie­ra comme,

“J’étais une ve­dette à 18 ans, mais je n’ai ja­mais pro­fi­té du fait d’être jeune, la vie de ly­cée, les femmes. J’avais juste eu une co­pine, mais comme ça, quoi. Je ne pen­sais qu’au vé­lo et à la réus­site”

en fait, la com­man­di­taire du… car ja­cking. Mi­guel se­ra contraint de po­ser une rou­lotte sur le ter­rain, et de vivre de­dans. Quant au ter­rain lui-même, dif­fi­cile de le re­vendre: le cy­cliste est ac­tuel­le­ment en pro­cès avec son voi­sin: “Il a construit un mur, fait ve­nir de la terre, et comme il a beau­coup plu, tout s’est ef­fon­dré sur mes fon­da­tions.” Mais tout ce­ci n’est en­core rien par rap­port à ce que Mi­guel a en­du­ré les an­nées pré­cé­dentes. En 2006, à la de­mande de sa femme, Mar­ti­nez prend sa (pre­mière) re­traite spor­tive. Le couple vient de s’ins­tal­ler à Fayence, dans le Var, une “belle mai­son avec pis­cine, des terres, des olives”. “Je pen­sais que ça irait mieux entre nous, mais ça n’a rien ar­ran­gé, au contraire, c’était in­vi­vable. Je ne pou­vais même pas re­gar­der le Tour, elle m’étei­gnait la té­lé­vi­sion. J’ai donc quit­té la mai­son.” Mi­guel re­joint quand même le do­mi­cile conju­gal en 2008, pour rai­sons pro­fes­sion­nelles: l’équipe pa­piste Amore e Vi­ta McDo­nald’s, qu’il tente alors de re­joindre, l’exige. “Les di­ri­geants m’ont ques­tion­né sur ma vie pri­vée. Quand je leur ai dit que je vi­vais sé­pa­ré de ma femme, ça a coin­cé, ils m’ont in­ci­té à me re­mettre avec, ce que j’ai fait.” L’ex­pé­rience ache­vée, Mi­guel re­met alors le di­vorce sur la table, mais sa femme fait l’au­truche. Elle vit dans la mai­son dans la­quelle est im­mo­bi­li­sé l’es­sen­tiel de son pa­tri­moine. Les comptes sont blo­qués. “J’avais un peu d’ar­gent, puis plus rien, en plus je payais des taxes énormes, d’ha­bi­ta­tion, tout ça. Je me suis re­trou­vé dans la ba­gnole. Je vi­vais dans mon Au­di TT. Là, j’étais vrai­ment au fond du trou. J’al­lais prendre ma douche chez un spon­sor, Do­maine de Terre Blanche. À un mo­ment don­né, j’ai vou­lu ré­cu­pé­rer des biens dans la mai­son et mon ex-femme a fait une si­mu­la­tion comme quoi je l’avais ta­pée, donc je n’ai plus eu le droit de voir mes en­fants.” Condam­né à quatre mois de pri­son avec sur­sis en avril 2009 pour vio­lences conju­gales, Mi­guel est fi­na­le­ment re­laxé, en ap­pel. Mais pen­dant deux ans, il en bave comme ja­mais. “J’ai vou­lu me sui­ci­der, j’y ai vrai­ment pen­sé, je ne pou­vais plus rien payer, je ne voyais plus mes en­fants, j’étais au bout du rou­leau, je me di­sais: ‘Pu­tain, mais c’est quoi cette vie de con?’” Ses ten­ta­tives pour trou­ver des par­te­naires échouent. “J’ai fait le tour pour grat­ter du po­gnon, qu’on m’em­mène sur des courses. C’était ma sur­vie, presque de la pros­ti­tu­tion. Et j’ai sou­vent été déçu. Com­bien de fois on m’a dit: ‘Oui, oui, on va te prendre’, et rien au bout?” Pen­dant un temps, il en est ré­duit à mon­nayer sa pré­sence à des cy­clos contre 100 eu­ros. “C’était de l’es­sence pour la ba­gnole, te­nir une se­maine de plus. J’en étais là. Une honte ter­rible. Je l’ai pas dit à mes pa­rents par fier­té, mais je man­geais pour même pas 2 eu­ros par jour, j’al­lais au Lidl, boîte de ca­rottes à 99 cen­times, et je man­geais des barres de cé­réales pé­ri­mées de­puis quatre ans. On me di­sait: ‘ Mi­guel, t’es com­plè­te­ment af­fû­té, com­ment tu fais?’ Bah, je man­geais rien.”

“Faut ar­rê­ter tes conne­ries”

Et puis, la re­nais­sance en Italie, où il avait dé­jà vé­cu en 1999. “Les Ita­liens ne sont pas plus in­tel­li­gents que les Fran­çais, mais il y a le res­pect du cou­reur. Il y a une plus grande culture du vé­lo. Pen­dant le Gi­ro, le pays est en rose, c’est une grosse fête, plus qu’en France. Et puis bon, les Ita­liens re­donnent une chance. ‘Tout le monde fait des conne­ries’, ils disent. Com­bien t’as de mecs qui se sont faits cho­per sur route qui ont re­trou­vé une équipe qu’en Italie? Alors qu’en France, la moindre sus­pi­cion, et on te le fait payer.” Il faut bien le dire: en France, Mi­guel Mar­ti­nez se traîne une sale ré­pu­ta­tion. Sur les fo­rums des sites spé­cia­li­sés, les an­ti-Mar­ti­nez sont très, très vi­ru­lents. Par­fois, Mi­guel prend la peine de ré­pondre, sous son pseu­do “mi­ni mig 17”, en concluant sou­vent par “Al­lez rou­ler, ça fait du bien”. Pour­quoi se don­ner cette peine? “Parce qu’à un mo­ment don­né, ils m’ont fait perdre des spon­sors, ces gens. En 2009, quand j’ai vou­lu re­par­tir avec une équipe fran­çaise, les spon­sors se sont ré­trac­tés parce qu’ils ont vu qu’on par­lait mal de moi, des trucs non fon­dés, mais c’est écrit.” Ce qu’on lit sur Mar­ti­nez: que son retour fra­cas­sant, après toutes ces an­nées sans cou­rir, se fait comme par ha­sard dans “l’autre pays du do­page”. En sour­dine, cette in­si­nua­tion: Mi­guel n’a-t-il pas été l’in­tou­chable nu­mé­ro un dans son sport à une époque où le do­page était tel­le­ment ré­pan­du qu’il a fi­ni par pé­ter à la gueule de tout le monde? Mar­ti­nez n’a pour­tant ja­mais été pris par la pa­trouille, pas da­van­tage quand il fut le bour­reau de Ca­del Evans (“Il a vou­lu bien faire en VTT mais j’ai tou­jours été là pour lui bar­rer la route, c’est pour ça qu’il est par­ti sur route plus tôt que pré­vu, je pense”) que quand il se fit “vo­ler” un cham­pion­nat du monde par Ras­mus­sen (“Un chauffe-eau fi­ni ar­ri­vé de nulle part. Il vo­lait, il res­pi­rait pas. En­suite il a avoué, hein”).

“Il y avait tel­le­ment de do­page qu’en bouf­fant dix crois­sants le ma­tin, cer­tains rou­laient mieux que moi. Tu ne peux pas lut­ter. Le vrai Vi­renque sans pro­duit je l’ai vu, je le bat­tais dans les bosses” Mais vi­si­ble­ment, ce­la ne suf­fit pas. Alors

cette an­née, pour faire taire les mé­di­sants, Mi­guel s’est payé une li­cence fran­çaise. “2 000 eu­ros de ma poche pour pou­voir dire: ‘Je suis sous contrôle fran­çais.’” Mais il n’y a pas que le do­page. De Mi­guel Mar­ti­nez, la France raille aus­si la cu­pi­di­té, lui qui, en 1999, au­rait lais­sé ga­gner Jé­rôme Chiot­ti aux cham­pion­nats de France contre 50 000 francs. Une his­toire qui le fa­tigue en­core, quinze ans plus tard. “On est pas­sé en jus­tice à la fé­dé et Chiot­ti a dit qu’il ne m’avait rien don­né. Je leur ai dit: ‘Com­ment vou­lez-vous que je le laisse ga­gner étant don­né que je ne pou­vais pas ga­gner?’ Mon équipe ita­lienne ne vou­lait pas, à cause des spon­sors, le maillot de cham­pion de France ça n’al­lait pas, ils pré­fé­raient que je coure avec leurs cou­leurs, donc ils m’ont dit ‘T’y vas pour faire les points UCI mais tu ne gagnes pas’, je l’avais dit, tout le monde le sa­vait. Chiot­ti en course, il me dit ‘Je te file tant pour ga­gner’, je lui ai dit ‘Mais je ne peux pas ga­gner, vas-y toi!’, et donc j’ai ra­len­ti. Après, il écrit un livre et res­sort la même his­toire… Je lui ai en­voyé un mail pour lui dire: ‘Mais qu’est-ce que tu ra­contes en­core comme conne­ries?’ En plus, il ra­conte qu’avec mon père on man­geait du pou­let dans une chambre, sû­re­ment aux hor­mones. Je lui ai dit: ‘Si j’étais quel­qu’un d’agres­sif, tu se­rais mort, moi je suis quel­qu’un de sé­rieux, j’ai un nom, faut ar­rê­ter tes conne­ries.’” Et comme si tout ce­la ne suf­fi­sait pas, il y a aus­si un pro­blème d’at­ti­tude: nom­breux sont ceux qui re­prochent en ef­fet à Mi­guel Mar­ti­nez d’avoir pa­ra­dé plus que de rai­son avec son maillot olym­pique Syd­ney 2000. Ce qu’il en dit? “On n’a qu’une vie: si j’ai en­vie de mettre un ha­bit de clown, je mets un ha­bit de clown.” Pour mettre tout le monde d’ac­cord, Mi­guel s’est car­ré­ment im­pri­mé les an­neaux sur le bi­ceps. Un ta­touage im­pro­bable comme on n’en fait plus, même dans les centres de dé­ten­tion pour mi­neurs: “Je l’ai fait en 2007. Ma femme était contre, j’ai du at­tendre de quit­ter la mai­son pour le faire. J’avais mis que les an­neaux d’abord, et puis fi­na­le­ment un jour, sur la plage, un mec qui m’avait vu ga­rer mon Au­di TT m’a dit: ‘Dis donc, t’es un vrai fan de Au­di, toi.’ Alors j’ai fait ra­jou­ter ‘Syd­ney 2000’.”

Lors de son pas­sage sur route, en 2002 et 2003, Mi­guel Mar­ti­nez avait osé les li­se­rés de cham­pion du monde. “Je me fai­sais cham­brer, on me di­sait ‘C’est du VTT, t’as rien à faire ici!’” Mi­guel était pour­tant pro­mis à faire car­rière sur route. Il fai­sait en tout cas par­tie des grands es­poirs de sa gé­né­ra­tion. “J’étais pro­met­teur, un pur grim­peur. Jeune, l’équipe Ba­nes­to d’In­du­rain vou­lait me prendre, Cas­to­ra­ma aus­si. Mais est ar­ri­vé le boom du VTT. Et j’étais le pe­tit prince du VTT, im­bat­table.” Un ac­cé­lé­ra­teur de car­rière, mais aus­si la pers­pec­tive de nou­veaux ho­ri­zons. “Un jour, on me dit: ‘Mi­guel, on t’in­vite au cham­pion­nat du monde.’ C’était au Co­lo­ra­do. Et moi j’avais un rêve quand j’étais pe­tit, c’était d’être cow­boy. Donc j’y vais, non pas pour ga­gner, mais parce que c’était un rêve. Et fi­na­le­ment, je fais cham­pion du monde ju­niors, de­vant Ca­del Evans, dé­jà. Après ça, je suis contac­té par une équipe pro­fes­sion­nelle. J’avais 18 ans et de­mi. Coupe du monde, voyage en pre­mière classe, sa­laire de 7 000 eu­ros par mois, tout a évo­lué très vite.” Pour fê­ter ça, il s’achète une Mer­cedes 190 E pour 50 000 francs, et se pointe de­vant le ba­hut avec. Puis, mé­daillé de bronze à At­lan­ta, il prend l’or à Syd­ney, et de­vient cham­pion du monde. Il a 24 ans, ne connaît rien à la vie. “Je n’étais peut-être sor­ti en dis­co­thèque que deux fois. J’étais une ve­dette, mais je n’ai ja­mais pro­fi­té du fait d’être jeune, la vie de ly­cée, les femmes. J’avais juste eu une

“J’avais un peu d’ar­gent, puis plus rien. Je vi­vais dans mon Au­di TT. Là, j’étais vrai­ment au fond du trou. J’ai vou­lu me sui­ci­der”

co­pine, mais comme ça, quoi. Je ne pen­sais qu’au vé­lo et à la réus­site.” Aux JO, il voit dé­bou­ler Ed­dy Mer­ckx, qui lui lance: “T’es comme ton père, un sens tac­tique in­croyable.” “Mer­ckx quoi, des fris­sons.” Dans l’avion qui le ra­mène en France, Mi­guel ren­contre celle qui va de­ve­nir sa femme, une hô­tesse de l’air d’Air France. C’est le tour­nant de sa vie, l’éman­ci­pa­tion, aus­si, d’un co­con fa­mi­lial pour le moins par­ti­cu­lier, et de Ma­ria­no, son père. “Mes pa­rents ne sont pas ve­nus au ma­riage. Mon père s’est frit­té contre ma femme dès le dé­part. Elle a vu tout de suite que mes pa­rents gé­raient l’ar­gent. Je ne m’oc­cu­pais de rien. ‘Mi­guel, tu veux quoi, on construit quelque chose, on achète un ap­part’, oui, non?’ Mais moi je sa­vais pas com­bien j’avais sur mes comptes, 200 000, 500 000, 1 mil­lion d’eu­ros, j’en sa­vais ab­so­lu­ment rien, et je de­vais pleu­rer pour avoir 300 eu­ros.” Mi­guel prend donc son in­dé­pen­dance fi­nan­cière, de force, et ses dis­tances to­tales avec ses gé­ni­teurs pen­dant deux ans. Il est en pos­ses­sion d’un beau ma­te­las de po­gnon. Même s’il s’aper­çoit, bien plus tard, que le compte n’y était pas. “Ma mère écri­vait tout sur un car­net, ra­conte-t-il, et puis un jour elle me dit que ce car­net a bru­lé. J’ai rien dit, mais un jour qu’ils n’étaient pas là, je suis al­lé chez eux et je l’ai trou­vé. Quand je l’ai fait éplu­cher et que je leur ai dit en­suite qu’à ma connais­sance ils me de­vaient 150 000 eu­ros, ils m’ont dit: ‘Oui, c’est vrai, c’est parce qu’on sa­vait que tu al­lais faire des conne­ries avec tes ba­gnoles et que les femmes al­laient tout te prendre!’ Mon père, ma prime olym­pique, il l’a mise sur Al­ca­tel et il l’a per­due, 23 000 eu­ros. Une fa­mille de dingues, hein? C’est sûr que chez nous, on n’est pas le com­mun des mor­tels.” C’est ce qu’on va voir.

Fo­rains, tor­gnoles, crottes de poules

Car si la vie d’adulte éman­ci­pé de Mi­guel n’est pas fran­che­ment une si­né­cure, que dire alors de la pre­mière par­tie de son exis­tence? C’est qu’être le fils de Ma­ria­no Mar­ti­nez, ce n’est pas rien. “Quand j’ai eu mon agres­sion en 2012, j’ai cru que j’al­lais mou­rir, je me di­sais qu’ils al­laient me mettre un pru­neau un jour ou l’autre, donc je leur ai dit à mes pa­rents que je les ai­mais, et ils sont res­tés… muets.” Chez ces gens-là, ce ne sont pas des choses qui se disent. Plus qu’au­cun autre père, l’in­fluence de Ma­ria­no dans la vie de Mi­guel est es­sen­tielle, aus­si vrai qu’est in­dé­lé­bile la (mau­vaise) ré­pu­ta­tion que le vain­queur d’étapes sur les Tour 78 et 80 s’est for­gée dans les pe­lo­tons pro­fes­sion­nels et ama­teurs : “Pour les gens, c’était le mec avec les lu­nettes et ra­din à l’ex­trême, ca­pable de dor­mir dans sa voi­ture tout en étant pro­fes­sion­nel. Mon père, il s’en est pris plein la gueule. Il ne mé­rite pas ça. D’ailleurs, sa mu­sique fa­vo­rite, c’est Le mal ai­mé de Claude Fran­çois. Je sais qu’il en pleure à l’in­té­rieur de lui.” Ma­ria­no a six ans quand sa fa­mille fuit l’Es­pagne fran­quiste et mi­sé­rable pour s’ins­tal­ler dans la Nièvre, à Im­phy. Et douze quand il com­mence à tra­vailler dans les fermes alen­tours pour ai­der sa fa­mille. “Il a re­çu une édu­ca­tion à la dure, mon grand-père il sor­tait la cein­ture et je peux te dire que ça y al­lait, des ac­cès de vio­lence… Il fal­lait pas se lou­per. Ils ont cre­vé de faim, à man­ger des crottes de poule”, confie Mi­guel. De quoi re­la­ti­vi­ser ce qu’il a pu res­sen­tir dans sa propre en­fance? Vers 9, 10 ans, Mi­guel est com­plè­te­ment li­vré à lui-même. “Je me suis re­trou­vé par­fois à dor­mir deux jours dans la fo­rêt d’à cô­té. Mes pa­rents ne le sa­vaient même pas, ils s’en fou­taient com­plè­te­ment. Ils s’oc­cu­paient de ma grande soeur, mais pas de moi, j’étais le lou­pé de la fa­mille, un pe­tit peu, ils di­saient que je ne vou­lais pas ap­prendre à l’école, que j’étais pe­tit, que j’étais plein de tour­ments, tu vois. J’ai même fait quelques sor­ties avec les fo­rains, j’étais avec eux, j’al­lais prendre les ti­ckets sur les ma­nèges…” Si Mi­guel pré­fère se construire des ca­banes et vivre de­dans que traî­ner à la mai­son, c’est que l’am­biance y est pour le moins dé­lé­tère. Son père est sou­vent ab­sent, par­ti cou­rir. Pen­dant ce temps-là, sa mère gère le ma­ga­sin de cycles de la fa­mille. Où Mi­guel la sur­prend, un jour,

“Mon père, c’est Ma­ria­no, que je l’ap­pelle. Pa­pa c’est rare, c’est comme une pu­deur”

en train d’em­bras­ser un mé­ca­ni­cien, un jeune cou­reur que son père en­traîne. Avec la naï­ve­té qui ca­rac­té­rise les en­fants, il ra­conte la scène à Ma­ria­no. “J’ai pris une tor­gnole parce que ma mère a nié, mais après, il a vu que c’était la vé­ri­té. J’en parle comme ça na­tu­rel­le­ment, parce que ça fait par­tie du pas­sé, que mes pa­rents sont bien en­semble au­jourd’hui et que ce mec s’est en­suite ma­rié avec la soeur de ma mère, donc ça reste en fa­mille, quoi. Après, évi­dem­ment, mon père ne lui parle plus à ce gars, il lui a fait trop de mal. Il cou­rait, il ra­me­nait l’ar­gent sur la table, et pen­dant ce temps-là… ça a fait un gros boum, y a eu des trucs ex­trêmes, c’est pour ça que je m’échap­pais de la mai­son.” Au vil­lage, Mi­guel ne passe pas fran­che­ment in­aper­çu. Il bri­cole des pro­to­types dans le ma­ga­sin fa­mi­lial, des vé­los ca­ré­nés et des planches à voile avec du car­ton et du plas­tique mon­tées sur des pré­sen­toirs de vé­lo. Il pa­rade dans l’ave­nue prin­ci­pale, de­vant l’em­bou­teillage. Un jour, il réunit toutes ses éco­no­mies et se paye une mi­ni 80 Ya­ma­ha, sans rien dire à per­sonne. “Mais ça n’a du­ré que quelques jours parce que j’ai fait le con. J’avais fait un cir­cuit dans les bois, du bruit de par­tout, tout le monde gueu­lait. Quand les flics m’ont vu sur la route et qu’ils m’ont fait halte, j’ai ac­cé­lé­ré, quoi.” Un autre jour, à peine ar­ri­vé à Val Tho­rens pour des va­cances en fa­mille, il fausse com­pa­gnie à ses pa­rents: “C’était en oc­tobre, 17 heures, je vou­lais tou­cher la neige, j’avais en­vie de cou­rir. J’étais en short et en chaus­sure de cross. Je suis par­ti, je suis mon­té, mon­té, je suis ar­ri­vé en haut, sur le Pé­clet, il fai­sait nuit. Ils ont ap­pe­lé l’hé­li­co­ptère pour me cher­cher, mais manque de bol, c’était l’époque de Ram­bo. Alors ex­cuse-moi, mais quand il y a un hé­li­co­ptère, on se cache. J’avais l’im­pres­sion qu’on vou­lait m’abattre! Je suis ren­tré à pied, à mi­nuit. 2 000 m de dé­ni­ve­lé. Il fal­lait sau­ter les cre­vasses, j’avais plus de jus, peur de tom­ber. Je ne sais pas si j’avais man­gé.” Avec le re­cul, il dit: “J’ai vou­lu ga­gner pour trou­ver de l’amour de quel­qu’un, des gens, parce que j’étais le sau­vage du vil­lage. Et cette tra­gé­die fa­mi­liale dans mon en­fance, ça m’a construit pour la tra­gé­die, parce que le vé­lo c’est tra­gique, beau­coup de souf­france, les ac­ci­dents, les dou­leurs violentes.”

En slip dans la neige

Car heu­reu­se­ment, il y a le vé­lo. À l’école pri­maire, quand il y va, Mi­guel passe son temps avec la carte rou­tière sur les ge­noux, et mé­mo­rise un nouvel iti­né­raire, pour va­rier les plai­sirs. “J’avais la drogue du vé­lo, une ob­ses­sion. Mon père cou­rait, y avait le ma­ga­sin, tout le monde par­lait vé­lo. À six ans, quand on me de­man­dait ce que je vou­lais faire, je di­sais: ‘Comme mon père, pro­fes­sion­nel.’ On me di­sait ‘Il y a une chance sur 1 000’. Et moi: ‘Donc y a une chance?’, et tout le monde ri­go­lait.” Si tout l’en­vi­ron­ne­ment est, si­non im­pres­sion­né par le po­ten­tiel du gar­çon, au moins bluf­fé par son hy­per­ac­ti­vi­té, Ma­ria­no est long­temps res­té in­dif­fé­rent. “Mais au lieu d’al­ler à l’école, par­fois, tout pe­tit, j’al­lais avec mon père, dans la voi­ture, et c’est ce que je vou­lais moi, voya­ger, sor­tir, voir le Mont-Saint-Michel, tout ça, il y avait un es­prit de li­ber­té qui me plai­sait. Il me don­nait 10 francs en récompense pour être ve­nu avec lui, j’étais content, j’al­lais m’ache­ter à man­ger à la bou­lan­ge­rie… Il m’em­me­nait mon pe­tit vé­lo, et pen­dant la course je fai­sais des tours d’église. À force de tour­ner au­tour, j’ai at­tra­pé la foi. Jus­qu’à 23 ans, je me di­sais que j’ai­me­rais bien être cu­ré. Mes pa­rents vou­laient pas que j’aille au ca­té­chisme, ils di­saient que ce se­rait comme l’école, que j’al­lais pas suivre. Mais j’y al­lais quand même, der­rière les autres.” Mi­guel aban­donne dé­fi­ni­ti­ve­ment l’école à 15 ans, en 4e. En marge de ses courses en jeunes, il se met alors à ac­com­pa­gner son père sur les cri­té­riums. En ju­nior, il peut ain­si cou­rir jus­qu’à 25 courses par mois! “Tous les jours ou presque, on fai­sait un cri­té­rium de deux heures, c’était un peu la ma­chine à sous, on al­lait

“Je me suis re­trou­vé par­fois à dor­mir deux jours dans la fo­rêt d’à cô­té. Mes pa­rents, ils s’en fou­taient com­plè­te­ment. Ils s’oc­cu­paient de ma grande soeur, mais pas de moi”

faire des primes.” Aux cô­tés de son père, Mi­guel ap­prend les fi­celles du mé­tier: “Ni­veau sens de la course, per­sonne n’a at­teint son ni­veau tac­tique. Les an­ciens, ils m’en parlent en­core. Il m’a ap­pris ça, avoir l’oeil, la faire à l’en­vers, tou­jours.” Pour au­tant, chez les Mar­ti­nez, em­me­ner son fils à une course, ce n’est pas for­cé­ment lui of­frir des va­cances: son père lui fac­ture les frais d’es­sence, mais aus­si le ma­té­riel is­su de son ma­ga­sin de cycles. “Il me fai­sait un prix, quand même”, ex­cuse Mi­guel. Car le fils n’en veut pas du tout à son père: “Je n’avais qu’un ob­jec­tif, c’était ga­gner et être po­pu­laire, et en même temps mon­trer à mon père que j’étais quel­qu’un qui pou­vait réussir. Lui, de son cô­té, il avait ap­pris qu’en étant tou­jours plus sé­vère avec moi, j’au­rais en­core plus l’en­vie de lui mon­trer que j’exis­tais.” Voi­là com­ment, alors que l’as­pi­rant cou­reur cy­cliste confie à son pa­ter­nel qu’il a “par­fois froid aux pieds en course”, il se re­trouve à cou­rir, en slip, dans la neige: “Il m’a dit: ‘Tiens, va cou­rir deux ki­lo­mètres de­hors, tu ver­ras si t’au­ras froid aux pieds en course.’ Et moi j’y al­lais. J’avais 12, 13 ans. Sa lo­gique à Ma­ria­no, c’est que pour sup­por­ter le mal, il faut avoir en­core plus mal.” Se mettre dans les bonnes dis­po­si­tions pour ga­gner? “Le seul do­page qu’il me don­nait, c’était des som­ni­fères pour dor­mir. Il me di­sait: ‘Si tu ré­cu­pères bien de tes ef­forts d’en­traî­ne­ment, tu mar­che­ras bien le di­manche.’ Donc l’avant-veille, je dor­mais bien. La veille, pour lui, c’était moins grave si je dor­mais mal en voi­ture. Le ma­tin il me met­tait de­hors avec le vé­lo à 50 bornes du dé­part, à jeun, il me pous­sait der­rière avec la voi­ture, je com­men­çais à trans­pi­rer. En­suite, on pre­nait le pe­tit dé­jeu­ner, et puis je ga­gnais la course. Et le soir, on ren­trait en voi­ture.” Mi­guel est lu­cide: “J’étais un peu une bête de course, comme un lé­vrier qu’il met­tait dans une grille, et au mo­ment du dé­part, je par­tais à bloc.”

“Un mo­ment, je man­geais pour même pas 2 eu­ros par jour, j’al­lais au Lidl, boîte de ca­rottes à 99 cen­times, et je man­geais des barres de cé­réales pé­ri­mées de­puis quatre ans. On me di­sait: ‘ Mi­guel, t’es com­plè­te­ment af­fû­té, com­ment tu fais?’ Bah, je man­geais rien”

La concep­tion du mé­tier de Ma­ria­no peut se ré­su­mer ain­si: faire un maxi­mum de po­gnon, et en dé­pen­ser le moins pos­sible. On lave les cuis­sards dans les tor­rents, et on mange des ba­nanes, “le meilleur rap­port qua­li­té-prix ca­lo­ries-po­tas­sium et tout, et sur­tout ça ne sa­lit pas la voi­ture.” Quand ils voyagent, le père et le fils roulent de nuit, sans em­prun­ter les au­to­routes: pas ques­tion de douiller ni pour un hô­tel, ni pour un péage. Et évi­dem­ment, on coupe le mo­teur dans les des­centes. Une fois seule­ment, Mi­guel se rap­pelle avoir dé­fié l’au­to­ri­té pa­ter­nelle. Il avait 19 ans, et dans une course, s’était re­trou­vé dans la bonne échap­pée. “Ma­ria­no a fait toute la course en chasse-patate et il est ar­ri­vé cuit. Dans la voi­ture il m’a par­lé vrai­ment éner­vé, et à un mo­ment don­né il a vou­lu m’en mettre une. Ça a failli, on s’est tou­ché vrai­ment fort. Le len­de­main, on de­vait al­ler cou­rir, j’ai en­le­vé son vé­lo de la voi­ture, je suis par­ti deux heures avant, sans lui. À mon retour, il était calme. C’est le seul mo­ment où je me suis re­bel­lé, si­non je n’ai ja­mais rien dit.” C’est à cette époque, à l’oc­ca­sion de ses trois jours à l’ar­mée, que “le pe­tit Prince du VTT” réa­lise com­bien il a gran­di dans une cer­taine mar­gi­na­li­té: “Ils ont fait des ana­lyses de sang, et ils m’ont dit: ‘ Mais d’où t’ar­rives, toi?’ J’avais au­cun vac­cin. J’ai ja­mais eu au­cun sui­vi, même à l’école. Mon père n’a ja­mais été vac­ci­né. Il pou­vait se cas­ser la cla­vi­cule en course, comme il n’était pas as­su­ré ni rien, il met­tait le boyau au­tour et il pou­vait rou­ler 500 bornes en voi­ture comme ça, et c’est ma mère à l’ar­ri­vée qui s’en oc­cu­pait. Il n’aime pas l’hô­pi­tal, il ne veut pas y al­ler, il dit que c’est le dé­but de la mort. Ré­cem­ment sa fourche a pé­té et il a per­du connais­sance dans sa chute, il est sor­ti de l’am­bu­lance avant d’ar­ri­ver à l’hô­pi­tal.” De Ma­ria­no, Mi­guel a hé­ri­té l’in­cre­va­bi­li­té mais sur­tout la ré­pu­ta­tion d’avoir des our­sins dans les poches. “Un cou­reur a été ra­con­ter un jour: ‘Ce mec gagne 5 000 eu­ros par mois, il m’a de­man­dé de payer 15 eu­ros d’es­sence.’ Mais je me ren­dais pas compte, pour moi c’était nor­mal. Mon père m’avait tou­jours dit: ‘Mi­guel, em­mène des cou­reurs dans ta voi­ture, comme ça vous par­ta­gez l’es­sence.’ Si c’était à re­faire, je le re­fe­rais ja­mais.” La vé­ri­té, c’est qu’en de­hors des belles voi­tures, Mi­guel est du genre éco­nome, comme son père. Au point d’en su­bir un long contrôle fis­cal en 2004, an­née olym­pique. “J’ai eu gain de cause mais ils y croyaient pas, quel­qu’un qui gagne 150 000 eu­ros dans l’an­née et qui dé­pense rien! Mais ouais: j’avais l’ap­part’ payé, les pâtes ita­liennes gra­tuites avec mon spon­sor, et je ne man­geais que ça, donc je dé­pen­sais pra­ti­que­ment rien.”

“C’est pas ça, le vé­lo”

À cette époque-là, au dé­but des an­nées 2000, Mi­guel passe deux ans sur la route, et réa­lise son rêve de tou­jours: faire le Tour. À la Ma­pei Quick Step, c’est la grosse équipe. “Ta­fi, Bet­ti­ni,

Can­cel­la­ra, Steels, Poz­za­to, Za­ni­ni… on était 35 cou­reurs! Tout était pris en charge beau­coup mieux qu’en VTT, la pre­mière classe. Après la course, y avait le cos­tume qui m’at­ten­dait, re­pas­sé, et une heure après j’étais à Mi­lan pour prendre un jet pri­vé et ren­trer à Nice. À 20 heures j’étais chez moi, avec ma pe­tite va­li­sette, comme un foot­bal­leur.” Il y re­trouve aus­si Ca­del Evans, avec le­quel il par­tage la meilleure VO2max de l’équipe et, par­fois, la chambre: “J’ai du res­pect. C’est un des mecs les plus purs du vé­lo sur route. Lui, il a la caisse. Mais la plu­part du temps, je fai­sais chambre à part. Après, j’ai com­pris qu’il y en avait qui se char­geaient et qu’ils ne vou­laient pas que je voie qu’ils se fai­saient les pi­qûres.” À la fin du tour, où il fi­nit 44e, il se montre à son avan­tage. On lui dit, dit-il: “Si on t’avait bien pré­pa­ré, vu comme tu marches, t’au­rais ga­gné deux étapes.” Les sou­ve­nirs qu’il garde de la course sont plu­tôt vi­rils: des co­équi­piers d’Arm­strong lui ex­pliquent en le pre­nant par le col qu’il faut qu’il ar­rête de s’échap­per. Un autre jour qu’il est de­vant, il en­tend hur­ler der­rière lui. Quand il se fait re­joindre, Ci­pol­li­ni, alors en jaune, “m’a pris par le casque, m’a bou­gé dans tous les sens et m’a dit: ‘Tu ne fais plus ja­mais ça, si­non tu ne prends plus ja­mais le dé­part d’une course.’” Une autre fois en­core, il fi­nit au ta­lus. “Ja­la­bert at­ta­quait tou­jours en der­nier, lui ils le lais­saient, il avait la carte, donc j’at­ten­dais qu’il parte, et en­suite j’y al­lais. Je pas­sais dans l’herbe, dans les cailloux.” Bien qu’il ait si­gné trois ans, Mar­ti­nez ne touche pas un ra­dis d’in­dem­ni­té quand la Ma­pei dé­cide de se désen­ga­ger, après que Gar­zel­li se soit fait contrô­ler po­si­tif. Pres­sen­ti à la Quick Step, il dé­chante (“Ils ont pris Vi­renque, qui ne vou­lait pas d’un autre grim­peur. En 2008, pa­reil avec Mo­reau chez Agri­tu­bel, il ne vou­lait pas de moi, alors qu’ils avaient dé­jà an­non­cé ma ve­nue”). Fi­na­le­ment, en 2003, alors que La­ve­nu chez AG2R lui fait des avances, il re­bon­dit à la Pho­nak. Une grosse bou­lette. “Je suis tom­bé dans une équipe avec des gars ga­vés de sub­stances, des mé­de­cins pas clairs. Au bout de trois mois, ils me disent: ‘Main­te­nant Mi­guel, il fau­drait que tu passes un étage au-des­sus, soit tu te baignes dans le bain comme tout le monde, soit tu chan­ge­ras de course, tu fais plus le Tour, plus rien.’ J’ai re­fu­sé, et fi­na­le­ment, toute l’équipe se­ra re­con­nue po­si­tive à la fin de la sai­son pour trans­fu­sion san­guine.” Il est quand même en­voyé sur des courses où il a pour mis­sion d’être dans les pre­mières échap­pées, et de se re­le­ver au bout de 100 bornes. “Il y avait une voi­ture qui m’at­ten­dait, je me chan­geais de­dans, et la course n’était pas ter­mi­née que j’étais dans l’avion pour chez moi. L’idée, c’était que je reste frais pour re­faire le coup la fois d’après. C’était le pro­gramme Pho­nak. Je me suis dit: ‘C’est pas ça, le vé­lo.’”

Mi­guel dé­plore avoir eu sa chance sur route au mo­ment où les moyennes étaient les plus éle­vées, et le pe­lo­ton sur­char­gé. “Il y avait tel­le­ment de do­page qu’en bouf­fant dix crois­sants le ma­tin, cer­tains rou­laient mieux que moi. Tu ne peux pas lut­ter. Le vrai Vi­renque sans pro­duit je l’ai vu, je le bat­tais dans les bosses. Il me sup­pliait de lui lais­ser les points pour le clas­se­ment des grim­peurs.” Lui qui rê­vait d’être maillot à pois sur le Tour comme son père n’au­ra ja­mais vrai­ment pu prou­ver sa va­leur, même s’il a quand même fi­ni meilleur grim­peur du Tour mé­di­ter­ra­néen, en 2003. En 2008, quand il claque une étape dans le tour du Ca­na­da avec Amore e Vi­ta, il de­vance Quin­ta­na: “Alors, ok, il était jeune, 19 ans, mais dans les mon­tées j’ai des ca­pa­ci­tés su­pé­rieures à la moyenne. Au­tant sur la car­rière en VTT, au­cun re­gret, mais la route, c’est une grande dés­illu­sion.” Au fond de lui, Mi­guel se dit qu’il au­rait en­core la caisse pour ta­per des gi­clettes sur le Tour. Cette an­née, il a fait les tests de VO2 à Or­léans, comme Eu­rop­car: “Je suis à 82, et j’ai bat­tu toute l’équipe, même Pierre Rol­land. Après on peut dire ‘on était en jan­vier’, mais quand même.” Pour se conso­ler, il peut au moins rê­ver aux pos­sibles ex­ploits de son pe­tit frère, Yan­nick, sprin­teur chez Eu­rop­car. Pour­quoi Yan­nick, d’ailleurs, alors que tout le monde dans la fa­mille porte un pré­nom si­non his­pa­ni­sant, au moins avec un M ma­jus­cule? “Parce que Ma­ria­no, il ai­mait cou­rir mais il pou­vait lais­ser le vé­lo pen­dant sept jours, et res­ter au lit, dor­mir. Les jours de re­pos, il fai­sait ve­nir ma mère et il res­tait au lit. C’est comme ça qu’ils ont fait mon pe­tit frère, quand ils sont re­tour­nés en­semble après avoir failli se sé­pa­rer. C’était en Bre­tagne, donc ils l’ont ap­pe­lé Yan­nick, pour chan­ger.” Le­quel n’a pas du tout le même res­pect de l’au­to­ri­té pa­ter­nelle que Mi­guel: “Ma­ria­no il est bien, mais par­fois il dit un tas de conne­ries, et mon frère le ma­tin il aime bien dé­jeu­ner en paix, comme la chan­son de Stéphan Ei­cher. Alors Ma­ria­no, si il se lève, com­mence à par­ler, ‘fau­drait peut être que tu ailles rou­ler’, ‘ et puis ar­rête la confi­ture’ et ci et ça, Yan­nick il va lui dire: ‘Al­lez, tu sors.’ Moi j’étais in­ca­pable de le faire.” Mi­guel se sou­vient qu’en 2000, lors­qu’il a ga­gné les JO, c’est la seule fois qu’il a re­çu un com­pli­ment de la part de son père: “C’est bien, bra­vo.” Voi­là. Pas d’ac­co­lade. “Il m’a ser­ré la main, et en­core, parce que je la lui ai ten­due. Mais ma mère m’a dit qu’il en est tom­bé à la ren­verse de son fau­teuil. C’est Ma­ria­no, que je l’ap­pelle. Pa­pa c’est rare, c’est comme une pu­deur.” Pour au­tant, Mi­guel Mar­ti­nez tient à le dire: il ne garde au­cune ran­cune. “Mes pa­rents, j’ai bien ana­ly­sé: je leur dois ma car­rière. Sans eux, je ne se­rais ja­mais ar­ri­vé en haut, donc mal­gré mon dé­but de vie, et même s’ils m’ont fait payer, je dois les re­mer­cier.” Voi­là qui est fait.

“J’ai le don de les at­ti­rer, les sa­lo­pards”

Avec son père Ma­ria­no. Ou est-ce Charles Biétry?

De­puis ses dé­buts, Mi­guel a pas mal rou­lé sa bosse.

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