Los Pi­que­te­ros

Pédale! - - Reportage - PAR LEO RUIZ, À SAN JUAN / PHOTOS: VIC­TO­RIA CONEJERO OR­TIZ

PAS­SION Ça s’est pas­sé dans les an­nées 90, au plus fort de la crise éco­no­mique ar­gen­tine: des ha­bi­tants d’un bi­don­ville de San Juan, au pied de la cor­dillère des Andes, ont créé une as­so­cia­tion pour pro­tes­ter contre le pou­voir li­bé­ral. Dix-huit ans plus tard, l’Agru­pa­cion Vir­gen de Fatima est aus­si à la tête de l’une des meilleures équipes du cy­clisme ar­gen­tin. Voyage au coeur d’une struc­ture qui se pré­sente comme le “Bo­ca Ju­niors du vé­lo”. Sur la rue pa­ral­lèle à la Cir­cun­va­la­cion, le pé­ri­phé­rique de la ville, une quin­zaine de vieilles ca­mion­nettes et de Ford Ranger sta­tionnent tant bien que mal à l’ombre des pal­miers. À l’in­té­rieur des vé­hi­cules, des cy­clistes torse nu, et des gla­cières. Beau­coup de gla­cières. La sep­tième étape du Tour de San Juan, un contre-la-montre de 16 ki­lo­mètres au­tour de l’agglomération, était pro­gram­mée à 16 h 30. Mais la barre des 40 °C ayant été une nou­velle fois ai­sé­ment fran­chie, le dé­part a été re­pous­sé à 18 heures. Une dé­ci­sion fa­ci­li­tée par la perte de la moi­tié du pe­lo­ton de­puis le dé­but de la com­pé­ti­tion, l’écra­sante cha­leur de ce mois de jan­vier aus­tral ayant fait cra­quer un bon quart des 148 cou­reurs ins­crits au dé­part. Des aban­dons, et des ex­clus. Près d’une tren­taine. La rai­son: abus d’as­sis­tance au­to­mo­bile. Un fléau qui touche énor­mé­ment de courses en Ar­gen­tine, mais que le tour de San Juan, lui, en­tend évi­ter. Sorte d’oa­sis vi­ti­cole au mi­lieu du far west ar­gen­tin, ca­lé à quelques cen­taines de ki­lo­mètres de la Cor­dillère et peu­plé par près de 700 000 âmes, San Juan, pré­sen­tée comme “l’étoile des Andes” par les pancartes tou­ris­tiques, est en ef­fet connu lo­ca­le­ment comme “la ca­pi­tale ar­gen­tine du vé­lo”. Com­prendre: l’un des rares en­droits du pays où le cy­clisme passe avant le foot­ball. Chaque an­née, ils sont des mil­liers à se re­grou­per au bord des routes pour as­sis­ter au spec­tacle. Pour l’heure, alors que les cou­reurs sont ap­pe­lés à se pré­sen­ter sur le mi­nus­cule po­dium de dé­part, la ma­jo­ri­té des fans viennent traî­ner au­tour du Ranger de l’Agru­pa­cion Vir­gen de Fatima. Une équipe ré­pu­tée pour être celle des “Pi­que­te­ros”, du nom de ces gré­vistes ou mar­gi­na­li­sés qui, à par­tir du mi­lieu des an­nées 90, ont com­men­cé à cou­per les prin­ci­pales voies d’ac­cès rou­tières en guise de pro­tes­ta­tion so­ciale contre l’ul­tra­li­bé­ra­lisme du pré­sident ar­gen­tin d’alors, Carlos Me­nem.

De Carlos Me­nem à Nes­tor Kirch­ner

À San Juan, l’homme qui re­pré­sente le mieux les pi­que­te­ros s’ap­pelle Carlos Gomez. C’est aus­si lui qui a mon­té l’équipe cy­cliste de l’Agru­pa­cion Vir­gen de Fatima. Mais au­jourd’hui, ce­lui qui se fait ap­pe­ler Jefe, “Chef” en VF, n’est pas sur la course. Pour le trou­ver, il faut al­ler le cher­cher chez lui, à Chim­bas, dans le quar­tier le plus pauvre de San Juan. Le long de l’ave­nue Be­na­vi­dez s’étend la Cue­va de los Chan­chos, “la Ca­verne des Co­chons”, le plus gros bi­don­ville de la ré­gion, “où la po­lice n’entre ja­mais”. Plus loin, une pri­son. Quelques rues en­core, et voi­ci un ter­rain vague. Un pan­neau in­dique: “Bienvenue au quar­tier Vir­gen de Fatima”. Sur cha­cun des po­teaux élec­triques flotte un dra­peau jaune et rouge, les cou­leurs du maillot de l’équipe cy­cliste. Le soleil cogne. La pre­mière al­lée à droite est celle du

“Au dé­part, on avait un vieux com­bi, on met­tait les ma­te­las sur le toit, et on dor­mait dans des cam­pings ou chez les pom­piers” Carlos Gomez, pré­sident

pré­sident Carlos Gomez. Une mai­son sans luxe ap­pa­rent, mo­deste, mais confor­table. Dans la “salle de ré­cep­tion”, un pe­tit sa­lon d’une quin­zaine de mètres car­rés, des photos de vierges en tous genres et un por­trait du pape Fran­çois. Pen­dant que Gomez se lance dans un long mo­no­logue, une femme est char­gée de ser­vir le Co­caCo­la aux in­vi­tés, une autre de rem­plir d’eau chaude le ma­té du Chef. Toutes les cinq minutes. Le pré­sident de l’Agru­pa­cion est un genre de so­sie de Lou­lou Ni­col­lin, la peau mate en plus. Il com­mence par ra­con­ter com­ment, à l’époque de Me­nem, il a par­cou­ru les 1300 ki­lo­mètres jus­qu’à Bue­nos Aires pour s’en­chaî­ner sur la cé­lèbre Pla­za de Mayo, face à la Ca­sa Ro­sa­da, le pa­lais pré­si­den­tiel. “Pen­dant que nos di­ri­geants ven­daient le pays aux Oc­ci­den­taux, nous on ré­cla­mait des aides, des sub­ven­tions pour les plus dé­mu­nis.” C’est lors de ces an­nées-là que les pi­que­te­ros de San Juan ont créé l’as­so­cia­tion Vir­gen de Fatima. Un nom pro­po­sé “par une vieille ul­tra­ca­tho” mais qui a “plu” à Gomez, qui “croit à cette Vierge”. Pour com­men­cer, la troupe se lance dans la construc­tion de mai­sons, s’ap­puyant sur une loi de 1984, la “Ley del Lote Ho­gar”, dont l’ob­jec­tif était d’éra­di­quer les bi­don­villes de Chim­bas. “Avec les quelques fonds que l’on re­ce­vait, on a peu à peu vi­ré les abris en toits de tôle et construit nous-mêmes une mai­son par mois, pour les ha­bi­tants du quar­tier, re­bap­ti­sé par la même oc­ca­sion Vir­gen de Fatima.” Au­jourd’hui, 104 fa­milles y pos­sèdent leur propre do­mi­cile. Le grand chan­ge­ment a lieu à l’orée du nou­veau mil­lé­naire. Alors qu’en pleine crise éco­no­mique, Me­nem est chas­sé du pou­voir par les urnes, un homme, alors gou­ver­neur de la province de San­ta Cruz en Pa­ta­go­nie, gagne du cré­dit dans l’opi­nion pu­blique: Nes­tor Kirch­ner. Le fu­tur di­ri­geant du pays. Gomez rem­bo­bine: “Kirch­ner était ami de l’in­ten­dant de Chim­bas. Un jour, il vient ici, où vous êtes as­sis. Il était très in­té­res­sé par ce que l’on fai­sait. Je lui ai dit: ‘Si tu de­viens pré­sident de la ré­pu­blique, ne m’ou­blie pas.’ Deux mois après son élec­tion, en 2003, il m’ap­pelle un soir vers 22 heures: ‘Pré­sen­te­toi de­main à la Ca­sa Ro­sa­da, pour la pre­mière table pi­que­te­ra na­tio­nale. Un avion t’at­ten­dra.’” Carlos Gomez de­vient ra­pi­de­ment un proche de la fa­mille Kirch­ner. Son as­so­cia­tion se met alors à re­ce­voir, de­puis Bue­nos Aires, des mil­liers de planes so­ciales, ces aides fi­nan­cières d’État pour des per­sonnes sans re­ve­nus ou aux re­ve­nus faibles, qu’il re­dis­tri­bue lui-même à ses “sol­dats”, en l’échange d’un bou­lot non qua­li­fié. Ac­tuel­le­ment, plus de 5000 membres de l’Agru­pa­cion, presque tous de Chim­bas, en bé­né­fi­cient, contre une co­ti­sa­tion de 30 pe­sos par mois. Plus de 70 % d’entre eux sont des femmes. “Ce sont elles qui connaissent le mieux les be­soins du foyer, puisque l’homme, par le simple fait d’être homme, sort de chez lui pour al­ler cher­cher du tra­vail”, théo­rise Gomez, for­te­ment mar­qué, comme beau­coup de gens en province, par son édu­ca­tion ca­tho. Ain­si sub­ven­tion­née, l’as­so­cia­tion a gros­si au rythme de son pré­sident. Avec une sub­ven­tion de l’Etat de 5000 pe­sos (en­vi­ron 1000 eu­ros à l’époque), elle ouvre un four à briques en 2003. Puis une usine d’es­pa­drilles. Puis une me­nui­se­rie, où elle fa­brique des cer­cueils (“au dé­but, la ma­jo­ri­té sor­taient tout tordus”), un éle­vage de la­pins (“on en ex­porte même en Eu­rope!”), dif­fé­rents ate­liers de cou­ture (“es­sen­tiel­le­ment pour faire des draps et des oreillers”), ou en­core une école pour han­di­ca­pés et sourds muets. Au­jourd’hui, Vir­gen de Fatima fonc­tionne comme une vé­ri­table en­tre­prise, à la dif­fé­rence qu’en plus de la ren­ta­bi­li­té éco­no­mique, elle ajoute comme ob­jec­tif à son ac­ti­vi­té l’in­té­gra­tion so­ciale. An­ciens tau­lards, an­ciens dro­gués, han­di­ca­pés, tra­ves­tis. Presque tous les em­ployés sont is­sus des ca­té­go­ries les plus vul­né­rables de la so­cié­té, et ap­prennent le mé­tier sur le tard. “De­puis le dé­part, notre ob­jec­tif était d’amé­lio­rer les condi­tions de vie des plus mal en point”, se fé­li­cite Carlos Gomez en al­lu­mant une énième ci­ga­rette. In­té­gra­tion par le tra­vail, et in­té­gra­tion par le sport. L’Agru­pa­cion donne d’abord des pe­tits coups de pouce à des boxeurs du bar­rio et à une équipe de ho­ckey sur ga­zon. Puis un jour de 2004, une équipe cy­cliste lo­cale en dif­fi­cul­té, Vir­gen de Gua­da­lupe, dont un membre est ami de Carlos Gomez, vient ta­per à la porte. Le Chef n’y connaît rien au vé­lo, mais sait à quel point ce sport est po­pu­laire à San Juan, no­tam­ment “chez les pauvres”. Alors, il fonce sans hé­si­ter. “Nos pre­miers cou­reurs étaient des mecs qui sa­vaient te­nir sur un vé­lo, c’est à peu prêt tout. Pour cer­tains, ce n’était même qu’un échap­pa­toire à la drogue ou l’al­cool. On s’ins­cri­vait sur les courses lo­cales, mais juste pour par­ti­ci­per. On col­lait sur le maillot des dos­sards sur les­quels était écrit ‘ Agru­pa­cion Vir­gen de Fatima’, mais l’ins­crip­tion dis­pa­rais­sait à chaque la­vage.” Mais bien­tôt, l’équipe cy­cliste gran­dit. Pre­mière étape: un équi­pe­ment flam­bant neuf jaune et rouge – “le jaune pour le dra­peau du Vatican, le rouge pour la force et la pas­sion.” Puis les cy­clistes du di­manche laissent la place à de vrais ath­lètes, et le team com­mence à se pré­sen­ter sur des courses à l’étran­ger, en Uru­guay, au Bré­sil, en Bo­li­vie et même à Por­to Ri­co. “Le noyau dur de l’as­so­cia­tion ac­com­pa­gnait l’équipe par­tout, un peu comme on pou­vait. On avait un vieux com­bi, on met­tait les ma­te­las sur le toit, et on dor­mait dans des cam­pings ou chez les pom­piers. Je me rap­pelle la tronche des Uru­guayens lors­qu’on est ar­ri­vé

Jaune pour le Vatican, rouge pour la force

“Nous sommes tous des gens sans édu­ca­tion, sans di­plôme, ni rien. C’est pour ce­la que nous dé­fen­drons ces cou­leurs jus­qu’à la mort s’il le faut” Raul, sup­por­ter

chez eux. Ils se de­man­daient ce que fou­taient des pi­que­te­ros sur un vé­lo. Les gens ap­pre­naient ça et ve­naient nous ap­por­ter à man­ger”, ju­bile Carlos Gomez. L’étape sui­vante est celle des pre­miers ré­sul­tats. Quelques vic­toires d’étapes et des places d’hon­neur sur les tours lo­caux. L’Agru­pa­cion Vir­gen de Fatima se fait un nom dans le mi­lieu du vé­lo ar­gen­tin. Mais ce n’est pas en­core as­sez: Carlos Gomez veut mar­quer les es­prits. “Dans les bars, quand je par­lais vé­lo, je me ren­dais compte que les gens se di­saient sup­por­ters de telle ou telle équipe lo­cale, mais qu’il n’y avait pas de réelle iden­ti­fi­ca­tion. Alors que quand tu re­gardes le foot, les hin­chas portent les cou­leurs de leur club, dans et en de­hors du stade. J’ai donc dé­ci­dé de co­pier ce mo­dèle et de faire de notre équipe une sorte de Bo­ca Ju­niors du cy­clisme ar­gen­tin.” Au­jourd’hui, les 5000 membres de l’as­so­cia­tion sont dé­diés à leur équipe. Alors que Gomez parle, un vieil homme entre chez lui avec 40 ki­los de pâtes pour les cy­clistes, ré­col­tées dans le quar­tier. “C’est une col­la­bo­ra­tion. Avec ce genre d’ac­tion, on sent qu’on fait par­tie du projet”, sou­rit-il ti­mi­de­ment. Cou­reur de VDF de­puis six ans, Lu­cia­no Mon­ti­ve­ro est sur le point de mettre fin à une longue car­rière pas­sée sur les routes d’Amé­rique du Sud. Il a connu la mu­ta­tion de l’Agru­pa­cion. “Au­tre­fois pré­caires et im­pro­vi­sées, les condi­tions de tra­vail sont de­ve­nues ex­cel­lentes. Au­jourd’hui, les dix cy­clistes pro­fes­sion­nels que nous sommes n’avons qu’à pé­da­ler. Les membres de l’Agru­pa­cion s’oc­cupent de nos re­pas, re­cousent nos maillots dé­chi­rés, nous dis­tri­buent des bou­teilles d’eau sur les étapes. Ils font tout. C’est quelque chose d’unique dans le cy­clisme la­ti­no-amé­ri­cain, et peut-être même mon­dial, hor­mis Eus­kal­tel dans le Pays basque.”

Gros ventres, bouches éden­tées

La meilleure fa­çon de le vé­ri­fier reste en­core de se rendre sur l’avant-der­nière étape du Tour de San Juan. Le dé­part a lieu à Cau­cete, à une ving­taine de ki­lo­mètres à l’Est de la ca­pi­tale ré­gio­nale. Au pro­gramme, une pe­tite as­cen­sion, la Cues­ta de las Va­cas, puis un pas­sage par le vil­lage de la Di­fun­ta Cor­rea, haut lieu du tou­risme re­li­gieux su­da­mé­ri­cain. La lé­gende ra­conte qu’au XIXe siècle, alors que l’Ar­gen­tine est em­pê­trée dans ses guerres ci­viles, une femme, Deo­lin­da Cor­rea, dé­cide de suivre la troupe de son ma­ri à pied, dans l’ari­di­té des en­vi­rons de San Juan, son nour­ris­son dans les bras. Jus­qu’à en mou­rir de soif. Mais, par mi­racle, son en­fant survit sur son sein. De­puis, la Di­fun­ta (la Dé­funte) fait l’ob­jet d’un culte. Y com­pris pour les cy­clistes lo­caux, qui ont presque tous une Vierge ta­touée quelque part sur leur corps. Les pour­cen­tages de l’as­cen­sion n’ont à pre­mière vue rien d’ef­frayant, mais les 40 °C de la fin d’après-mi­di font voir les choses sous un autre angle. En ar­rière-plan, les som­mets de la pré­cor­dillère, et à l’ho­ri­zon, la val­lée fer­tile de San Juan. Sur place, un pay­sage de moyenne mon­tagne to­ta­le­ment dé­ser­tique, et des dra­peaux rouge et jaune. De par­tout. Comme d’ha­bi­tude, les membres de l’Agru­pa­cion ont ré­pon­du pré­sent par cen­taines pour co­lo­rer le bord des routes. Tous mu­nis du tee-shirt AVF, Raul et sa bande ont ga­ré la ca­mion­nette à une di­zaine de mètres d’un des rares arbres du coin, afin de pou­voir ac­cro­cher l’im­mense ban­de­role qu’ils ont confec­tion­née pour l’oc­ca­sion. Le conte­nu est tou­jours le même: une Vierge, le slo­gan de l’as­so­cia­tion, Gente co­mo la gente (“Des gens comme tout le monde”), et le nom du pré­sident Carlos Gomez. T-shirt trop court pour son ventre XXL, chauf­feur de­puis douze ans pour l’AVF, Raul est le plus à l’aise du pe­tit groupe avec les mots, ses col­lègues étant fort peu ver­nis en den­ti­tion. “Nous sommes tous des gens sans édu­ca­tion, sans di­plôme, ni rien. Mais le pré­sident et son en­tou­rage nous ont re­gar­dés différemment, ils nous ont consi­dé­rés et in­té­grés. Et ça, c’est quelque chose que tu n’ou­blies pas. C’est pour ce­la que nous dé­fen­drons ces cou­leurs jus­qu’à la mort s’il le faut.” Va­li­dé par l’en­semble du groupe, le dis­cours scelle le triomphe du plan de Carlos Gomez: la créa­tion d’un fort sen­ti­ment d’iden­ti­fi­ca­tion à l’équipe, à son his­toire et à ses cou­leurs, comme dans le foot­ball. De l’autre cô­té de la route, une ban­de­role re­prend car­ré­ment mot pour mot le leit­mo­tiv de la Doce, la cé­lèbre bar­ra bra­va de Bo­ca Ju­niors: “N’étant pas les seuls, nous avons dé­ci­dé d’être les meilleurs.”

“Ce qu’il se passe ici, c’est quelque chose d’unique dans le cy­clisme la­ti­no-amé­ri­cain, et peut-être même mon­dial, hor­mis Eus­kal­tel” Lu­cia­no Mon­ti­ve­ro, cou­reur

“Ac­cro à l’asa­do”

Dans un mi­lieu, ce­lui du cy­clisme ar­gen­tin, où per­sonne ne veut in­ves­tir, l’Agru­pa­cion dé­tonne. D’au­tant que ses am­bi­tions semblent sans li­mites. En 2012, l’équipe pi­que­te­ra a fran­chi un nou­veau cap en ra­pa­triant à San Juan deux grandes fi­gures na­tio­nales, Juan Pa­blo Dot­ti et Da­niel Zamora. Le pre­mier, cham­pion d’Ar­gen­tine cette même an­née, a eu quelques ré­sul­tats en Italie et aux États-Unis, avant d’être sus­pen­du deux ans par l’Usa­da en 2011 pour contrôle po­si­tif à un sté­roïde ana­bo­li­sant et à l’am­phé­ta­mine. Sanc­tion pro­lon­gée jus­qu’à 2015, ce qui n’em­pêche pas le cou­reur de conti­nuer à rou­ler sa bosse sur les routes ar­gen­tines. “Je laisse mon avo­cat gé­rer ça. Moi, je pro­fite. Je cours pour l’équipe la plus po­pu­laire du pays, dans une ré­gion de pas­sion­nés, où

l’on crie mon nom sur le bord des routes. C’est l’idéal!”, dit-il avant de s’élan­cer. Zamora, lui, a por­té les cou­leurs de l’Ami­cale Cy­cliste Bi­son­tine avant de re­trou­ver sa terre na­tale. “La France, c’était une bonne ex­pé­rience, mais je ne tou­chais pas de sa­laire, j’étais juste nour­ri et lo­gé. Je gagne bien mieux ma vie ici, chez moi, dans l’une des meilleures équipes d’Ar­gen­tine”, confie le vain­queur du Tour de San Juan 2013, qua­li­fié de “bon pe­tit cou­reur, mais un peu trop ac­cro à l’asa­do” par Ma­nuel Jean­nier, di­rec­teur spor­tif de l’équipe de Be­san­çon. Il n’em­pêche, avec Dot­ti et Zamora à sa tête, l’Agru­pa­cion Vir­gen de Fatima a rem­por­té trois des cinq prin­ci­paux tours ar­gen­tins l’an­née der­nière. In­en­vi­sa­geable quelques an­nées plus tôt. La der­nière re­crue en date de Carlos Gomez n’est pas un cy­cliste, mais “un roi du mar­ke­ting”. Ar­ri­vé l’an der­nier, Li­san­dro Gu­tier­rez a pour mis­sion de gé­rer l’image du groupe. Pour dis­cu­ter, il donne ren­dez-vous au luxueux com­plexe Del Bo­no Beach, au bord du lac d’Ul­lum, dans les en­vi­rons de San Juan. Où il in­vite pour l’asa­do. “Sa­vez-vous pour­quoi ce Tour a lieu en jan­vier, le mois le plus chaud de l’an­née? La ré­ponse est dans le sur­nom de l’épreuve: ‘les va­cances du pauvre’. Les classes po­pu­laires, qui adorent le vé­lo, sont en va­cances, mais n’ont pas les moyens de par­tir”, at­taque-t-il comme pour rap­pe­ler sa fibre so­ciale. Puis, il dé­taille son tra­vail: faire exis­ter l’as­so­cia­tion sur les ré­seaux so­ciaux, chan­ger de lo­go, or­ga­ni­ser des cam­pagnes de so­li­da­ri­té. Gu­tier­rez a aus­si fait en sorte que le mot “pi­que­te­ros”, pas tou­jours bien vu par la to­ta­li­té des Ar­gen­tins, dis­pa­raisse du maillot de l’équipe. “Sur les courses, les gens crient ‘ Al­lez les pi­que­te­ros!’ C’est une fier­té, mais avec les an­nées nous avons chan­gé son sens. Dé­sor­mais, notre ob­jec­tif n’est plus de pro­tes­ter pour pro­tes­ter”, dé­fend Gomez, qui s’est ran­gé du cô­té du pou­voir de­puis l’élec­tion de Nes­tor Kirch­ner, en 2003. Du reste, le Jefe a dé­sor­mais ses propres am­bi­tions per­son­nelles: en 2015, il pré­voir de se pré­sen­ter aux élec­tions, afin de de­ve­nir in­ten­dant. La der­nière étape se ré­sume à huit tours de pé­ri­phé­rique. Res­pec­ti­ve­ment qua­trième et cin­quième au gé­né­ral, Dot­ti et Zamora sont trop loin pour rem­por­ter le Tour de San Juan cette an­née. Mais “pour les fans”, ils se doivent d’être à l’avant. Sur la ligne de dé­part, Jean Er­nes­to Pa­che­co, pré­sident de Pe­dal Club Olim­pia et or­ga­ni­sa­teur du Tour de­puis qua­torze ans,

“Le pré­sident ne nous oblige pas à ve­nir, mais il nous dit que ce se­rait bien de le faire, si pos­sible avec nos cou­leurs. On se rend aus­si sur les ma­nifs pro-Cris­ti­na Kirch­ner, parce que lui est un proche de la fa­mille” Mo­ni­ca, sup­por­trice

Cou­reur plu­tôt que dea­ler

se fé­li­cite du suc­cès po­pu­laire de son épreuve. “La pas­sion qui se vit sur ce Tour fait ve­nir du beau monde. On a des équipes du Chi­li, du Bré­sil, d’Uru­guay, avec des noms im­por­tants du cy­clisme sud-amé­ri­cain, alors que la récompense pour le vain­queur n’est que de 18 000 pe­sos (en­vi­ron 1700 eu­ros). Les pi­que­te­ros ont don­né une autre sa­veur à la course. Ils ont ap­por­té cou­leur et spec­tacle. Et peu à peu, d’autres équipes suivent le mou­ve­ment et viennent avec leurs propres dra­peaux.” Comme chaque an­née, les sup­por­ters de l’AVF se donnent ren­dez-vous pour la conclu­sion de l’épreuve dans la “zone pi­que­te­ra”, sous le pont de l’ave­nue Raw­son, qui mène di­rec­te­ment au quar­tier de Chim­bas. Sur 500 mètres, des mil­liers d’hommes et de femmes en jaune et rouge se ré­fu­gient sous les arbres et se pré­ci­pitent au bord de la route à l’ap­proche des pre­miers cou­reurs, for­mant un long cou­loir hu­main. Les dra­peaux et ban­de­roles pour­raient faire croire à un match de l’Es­pagne, mais les Vierges qui les dé­corent sont bien celles de l’Agru­pa­cion. Dans la foule, beau­coup de têtes de durs, de vi­sages abi­més, et de dents en moins. Tous ont le même dis­cours. L’as­so­cia­tion les a “sor­ti de la merde”, leur a “don­né de quoi vivre” et re­pré­sente pour eux “une grande fa­mille”. Mo­ni­ca, la cin­quan­taine, fait par­tie des 5000 bé­né­fi­ciaires de planes so­ciales. En contre­par­tie, elle s’oc­cupe de­puis cinq ans de l’en­tre­tien d’un grand parc de la ville. Elle est ve­nue avec son dra­peau, son fils et son ma­ri, “deux grands pas­sion­nés de vé­lo”. “Le pré­sident ne nous oblige pas à ve­nir, mais il nous dit que ce se­rait bien de le faire, si pos­sible avec nos cou­leurs. On se rend sur les courses et sur les ma­nifs pro-Cris­ti­na Kirch­ner, parce que lui est un proche de la fa­mille. Par contre, on ne fout ja­mais le bor­del. On ne coupe pas les routes, ni rien de ce genre.” Une fa­çon comme une autre de rap­pe­ler que les pi­quetes ap­par­tiennent bel et bien à une autre époque de l’AVF. Au mi­lieu des sup­por­ters, Carlos Gomez est là, un écou­teur dans l’oreille, l’autre dans la main. À la fois at­ten­tif à l’évo­lu­tion de la course et amu­seur de foule. À chaque pas­sage de­vant leurs sup­por­ters, Dot­ti et Zamora at­taquent et font sem­blant d’es­sayer de se­mer le pe­lo­ton sur une ligne droite. La stra­té­gie pré­vue par le pré­sident Gomez. “C’est leur rôle de le faire. Pour ga­gner, mais aus­si et sur­tout pour tous ces gens. Le pe­tit Zamora, qui est jeune, qui se bat, qui rem­porte des courses et qui est de­ve­nu une idole à San Juan, doit rem­pla­cer le dea­ler comme exemple à suivre pour tous ces ga­mins”, dit-il. Puis, le Jefe s’en re­tourne à son écou­teur.

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