44 Robert Millar.

Pédale! - - Sommaire - PAR RO­NAN BOSCHER AVEC MAR­TIN GRIMBERGHS / PHOTOS: PRESSE SPORT, DR ET ICONS­PORT

Bien avant Brad­ley Wig­gins, un Bri­tan­nique a brillé sur les grands tours. Lui n’est pas an­glais et ne col­lec­tionne pas les gui­tares. Robert Millar est écos­sais, ra­din et vé­gé­ta­rien. Un type in­sai­sis­sable au point de pro­vo­quer les ru­meurs les plus folles sur sa per­sonne.

EN DAN­SEUSE Vé­gé­ta­rien convain­cu, ra­din ma­la­dif et grim­peur so­li­taire, Robert Millar était la cu­rio­si­té du pe­lo­ton. Pre­mier cy­cliste bri­tan­nique à conqué­rir “le continent” dans les an­nées 80, il conti­nue à in­tri­guer, entre ru­meur de chan­ge­ment de sexe et re­trait du monde.

Robert sa­voure sur la selle de son vé­lo Peu­geot. La per­ma­nente sous sa cas­quette et le maillot ama­rillo sur le dos, il vient de pas­ser sans en­combre la der­nière dif­fi­cul­té de ce Tour d’Es­pagne 1985, la mon­tée de Leones, à trente bornes de l’ar­ri­vée à Sé­go­vie de cette avant-der­nière étape. Hué par un pu­blic qui n’a que des cra­chats pour lui, du dé­dain pour sa boucle d’oreille et d’yeux que pour le lo­cal Pedro Del­ga­do, Robert voit ses ad­ver­saires les plus dan­ge­reux au clas­se­ment ou­blier les règles de bonne conduite. Au pied du col de Co­tos, l’Écos­sais crève, sous les nuages et la pluie sou­daine: “J’ai es­sayé de me lais­ser des­cendre dis­crè­te­ment dans le pe­lo­ton mais les Es­pa­gnols m’ont vu et ont at­ta­qué.” Ai­dé un temps de ses co­équi­piers Ro­nan Pen­sec et Pascal Simon, Robert re­prend fi­na­le­ment les fuyards les plus me­na­çants et re­çoit dé­jà les tapes dans le dos des lea­ders du pe­lo­ton, comme Pello Ruiz Ca­bes­ta­ny ou Pa­cho Ro­dri­guez, vi­si­ble­ment ré­si­gnés. À ce mo­ment, Millar réa­lise qu’il va de­ve­nir le pre­mier an­glo­phone à rem­por­ter l’un des trois grands tours. La Peu­geot 505 de son di­rec­teur spor­tif, Ro­land Ber­land, monte alors à sa hau­teur. Pas pour des fé­li­ci­ta­tions mais pour lui ap­prendre que Del­ga­do, à six minutes et 13 se­condes au gé­né­ral, a pro­fi­té du chaos, de la des­cente de Co­tos et d’un im­per­méable pour s’ex­fil­trer en douce avec l’as­sen­ti­ment de… Ca­bes­ta­ny et Ro­dri­guez. Face à une coa­li­tion his­pa­no­phone et sans co­équi­pier à ses cô­tés –ar­rê­tés deux minutes de­vant la bar­rière d’un pas­sage à ni­veau qui ne voit au­cun train pas­ser– il chasse seul, coupe la ligne six minutes et 49 se­condes après Del­ga­do et voit la Vuel­ta lui échap­per. “Tout sauf lais­ser la vic­toire à Millar, avoue Ja­vier Min­guez, le di­rec­teur spor­tif de Pa­cho Ro­dri­guez. Ce­la m’a pei­né de de­man­der à Pa­cho de se te­nir dans les der­niers ki­lo­mètres, mais c’était né­ces­saire pour em­pê­cher Millar de ren­trer dans le pan­théon des cham­pions.”

“Vous connais­sez, vous, une ville où il pleut toute la jour­née sauf la nuit? J’y aime bien les gens mais pas l’en­droit: gris, gris, gris” Robert Millar à pro­pos de Glasgow

Pe­tite sieste aux toi­lettes

Pour­quoi tant de haine? Robert Millar a sans doute payé d’une Vuel­ta une mar­gi­na­li­té qu’il n’a ja­mais cher­ché à fuir. “À 15 ans, C’était un gar­çon brut de dé­cof­frage, plante John Stor­rie, son pre­mier coach au club de Glen­mar­nock Whee­lers de Glasgow. Il avait ses che­veux aux épaules, ce que per­sonne n’avait à cette épo­que­là. Il ai­mait être dif­fé­rent. Nous avions l’ha­bi­tude, après les séances, de réunir les jeunes cou­reurs au­tour d’un feu près du lac Lo­mond. Robert s’écar­tait tou­jours, 50 mètres plus loin, et al­lu­mait son propre feu, tout le temps. Il n’a ja­mais dit pour­quoi.” Ce qu’Éric Boyer, son co­équi­pier chez Z, syn­thé­tise par “quel­qu’un qui par­lait peu et vi­vait dans son monde”. Son monde, qu’il rê­vait dé­jà loin de Glasgow. “Vous connais­sez, vous, une ville où il pleut toute la jour­née sauf la nuit? J’y aime bien les gens mais pas l’en­droit: gris,

At­ten­tion, une nuque longue dans ton dos.

gris, gris”, jus­ti­fiait-il en 1987. Adolescent, dès qu’il peut, il fuit la ville sur sa bi­cy­clette, avec ses deux com­pères, Willie Gibb et Tom Bro­die, à suivre l’as­pi­ra­tion des cars, à grim­per les col­lines entre les lacs, à al­ler à la pêche et, à par­tir de 15 ans, à “ap­prendre le vé­lo” en club. La seule école qui l’in­té­resse vrai­ment. Ap­pren­ti-in­gé­nieur di­let­tante chez Weir’s Pumps, il oc­cupe ses jour­nées à trou­ver les meilleures planques à l’usine afin de gar­der sa forme pour la course du week-end. “Par­fois, il sor­tait de nulle part et di­sait: ‘J’ai per­fec­tion­né une nou­velle fa­çon de dor­mir dans les toi­lettes’, confie son col­lègue ap­pren­ti Da­vid Whi­te­hall, par ailleurs ri­val sur les routes. Et là, il me mon­trait com­ment il s’al­lon­geait, la tête contre la cuve. Je lui de­man­dais si c’était une blague mais il était sé­rieux.” De toute fa­çon, Robert Millar a dé­ci­dé que son éva­sion de Glasgow pas­se­ra par le vé­lo. Il double toutes ses séances d’en­traî­ne­ment, tou­jours avec Willie Gibb. Robert dé­vore aus­si la lit­té­ra­ture spor­tive, et fait très at­ten­tion, dé­jà, à son poids. “Il y avait un livre en par­ti­cu­lier, ‘Cycle Ra­cing: Trai­ning to win’, de Les Woodland. Il sui­vait tout à la lettre”, confirme Willie. Billy Bis­land, an­cien pro chez Peu­geot, et son “pre­mier coach sé­rieux” à par­tir de ses 18 ans, com­prend que l’ado ra­chi­tique peut et veut le faire “sur le continent”. “Il vou­lait y de­ve­nir pro­fes­sion­nel. Il le fai­sait pour lui-même, pas pour être adu­lé. Et il le fai­sait pour l’ar­gent”. Cham­pion d’Écosse ju­nior en 1976, le jeune homme gratte pen­dant deux ans l’ar­gent de son ap­pren­tis­sage pour se payer le bon ma­tos et en­chaîne les ré­sul­tats né­ces­saires pour enfin fran­chir la Manche en 1979.

“À Or­ly, il po­sait la va­lise ou un trol­ley de­vant la cel­lule de la bar­rière d’en­trée du par­king et ça don­nait un nou­veau ticket. Et c’était avec ce­lui-là qu’il payait” Gilbert Du­clos-Las­salle, co­équi­pier chez Z

“J’ai bai­sé l’État”

Le drôle d’oi­seau se pose alors à Bou­logne-Billan­court pour ap­prendre le mé­tier au club de l’ACBB. Les dé­buts sont dif­fi­ciles, comme il le confie dans une in­ter­view pour The Face: “Tu as l’im­pres­sion que les routes sont pa­vées d’or mais en fait, non. Des conne­ries. On te fout dans un ap­par­te­ment avec deux, trois autres mecs. J’étais dé­pri­mé les pre­miers mois.” Élu fi­na­le­ment meilleur ama­teur de l’an­née, il gagne un contrat pro chez Peu­geot pour 4 250 francs par mois (en­vi­ron 450 eu­ros), avant d’aug­men­ter an­née après an­née la va­leur de son contrat. “Ga­gner un mil­lion de Livres était un de ses ob­jec­tifs, y va fran­che­ment Ro­nan Pen­sec, son par­te­naire chez Peu­geot, Z et même Le Grou­pe­ment. Il fai­sait tout en fonc­tion de ça. Il vou­lait réussir dans le vé­lo pour être tran­quille quand il ar­rê­te­rait. Moi, je trou­vais que c’était une chouette idée.” Cette “chouette idée” va un peu plus loin pour Robert. S’il es­saie d’amas­ser, il cherche sur­tout à ne pas di­la­pi­der. Quitte à être ha­billé en Peu­geot sur le vé­lo comme à la ville. Gilbert Du­clos-Las­salle, par­te­naire chez Peu­geot et Z, en sait quelque chose. “Je lui fai­sais la guerre, quand il ne met­tait pas de cuis­sard ou de maillot neuf. ‘On t’en donne as­sez pour pou­voir être ni­ckel im­pec­cable…’ Il uti­li­sait son ma­tos jus­qu’au bout du bout pour re­vendre en­suite le neuf, qu’il gar­dait pré­cieu­se­ment dans son ar­moire ou dans sa va­lise.” Oui, l’homme sait thé­sau­ri­ser. “Ce n’est pas lui qui col­lec­tion­nait les pots de confi­ture?” se de­mande Thier­ry Bour­gui­gnon, de l’épo­pée Le Grou­pe­ment avec lui. Le ra­din confis­quait aus­si les sa­von­nettes ou n’hé­si­tait pas à cou­per à la pince mon­sei­gneur les sor­ties an­nexes d’au­to­route fran­çaise par exemple. Il était aus­si de­ve­nu spé­cia­liste pour gru­ger les par­kings. “À Or­ly, il po­sait la va­lise ou un trol­ley de­vant la cel­lule de la bar­rière d’en­trée et ça don­nait un nou­veau ticket. Et c’était avec ce­lui-là qu’il payait”, s’amuse Du­clos. Si Patrick Valcke, un an­cien de ses mé­ca­nos et aus­si di­rec­teur spor­tif de l’éphé­mère Fa­gor, parle “de sport na­tio­nal, de jeu plus qu’une ques­tion d’ar­gent”, Du­clos-Las­salle avance une théo­rie plus concrète. “Il as­su­mait ça. ‘J’ai bai­sé l’État’ qu’il di­sait. Pour lui, tout ce qui comp­tait c’était de bai­ser les par­kings et les au­to­routes, ja­mais nous, ses col­lègues.” Jus­qu’à un cer­tain point. En 1995, l’État “baise” Robert, pris par le fisc. “Il ne payait pas ses im­pôts, ré­vèle un an­cien co­équi­pier. Le fisc l’a lais­sé faire son ba­zar pen­dant trois ou quatre ans mais il avait des comptes off-shore à l’île de Man et était do­mi­ci­lié et ma­rié en France avec la soeur de Pascal Simon.” Un ma­riage dont le vin d’hon­neur au­ra du­ré quinze minutes. À l’au­tomne 1995, Millar met un mou­choir sur l’aven­ture avor­tée du Grou­pe­ment et quitte Ber­ce­nay-en-Othe, où il était ins­tal­lé, lais­sant femme et en­fant, sans don­ner au­cune nou­velle en­suite à ses proches de “bou­lot” ou de vie troyenne. “Je sa­vais qu’il al­lait par­tir. Il de­vait. Sa femme le sa­vait aus­si, éclaire Wayne Ben­ning­ton, son pote d’en­traî­ne­ment sur les routes de l’Aube, chez qui Robert s’est ré­fu­gié après un contrô­lé po­si­tif à la tes­to­sté­rone en1992. Il n’a pas dis­pa­ru comme ça. Il a tout ar­ran­gé avec sa fa­mille avant. Je crois juste qu’il a at­ten­du le tout der­nier mo­ment pos­sible, mais il n’avait pas d’autre choix. Quand il est par­ti, je l’ai conduit à la gare. Mais je ne di­rai pas pour­quoi il est par­ti.”

Rousse à forte poi­trine?

Quelques mois plus tard, en mars 1996, Robert Millar an­nonce sa re­traite. Le meilleur grim­peur du Tour 1984 laisse der­rière lui une car­rière de très grand

pro­fes­sion­nel, “qui ai­mait cou­rir sans chaus­settes au-des­sus de 15 de­grés” d’après Boyer. Co­équi­pier puis di­rec­teur spor­tif chez Z du Bri­tan­nique, Ro­ger Le­geay loue l’exi­gence de ce­lui qu’il sur­nom­mait “l’as­ti­cot”. “Dans son hy­giène de vie, son mode de vie, ses en­traî­ne­ments, il était très struc­tu­ré, par­fois un peu ex­tré­miste. Concrè­te­ment il s’en­traî­nait avec des charges de plomb aux che­villes pour prendre de la force.” Son ex­tré­misme le rat­tra­pait à table. Vé­gé­ta­rien pour les grandes com­pé­ti­tions, “Robert sa­vait com­bien de ca­lo­ries il avait pris par jour­née, il sa­vait tout”, dixit Ste­phen Roche, par­te­naire des dé­buts à l’ACBB. Millar offre mal­gré lui un show par­fois aga­çant pour ses col­lègues. “Il ve­nait à table avec ses pe­tits sacs de noi­settes, de pe­tites huiles, de rai­sin, d’amande, qu’il ajou­tait dans sa salade. Il se de­vait tou­jours d’avoir ses propres pe­tits trucs, si­non ce n’était pas Robert”, dé­taille Roche. Pour des pâtes trop cuites, il les col­lait au pla­fond, et une his­toire de crème ca­ra­mel a failli tour­ner à l’in­ci­dent di­plo­ma­tique avec son di­rec­teur spor­tif chez la Pa­na­so­nic, l’in­tran­si­geant Peter Post. Dif­fé­rent dans les mé­thodes, le contact, phy­si­que­ment, aus­si avec sa boucle d’oreille, sa per­ma­nente, ou ses che­veux longs teints dans une “cou­leur Mylène Far­mer” dixit Boyer, Robert Millar se fait ou­blier une fois le vé­lo rac­cro­ché. Pour mieux re­ve­nir dans l’ac­tua­li­té, mal­gré lui. Le 20 août 2000, le Sun­day Mail écos­sais sug­gère

“Il ve­nait à table avec ses pe­tits sacs de noi­settes, de pe­tites huiles, de rai­sin, d’amande, qu’il ajou­tait dans sa salade. Il se de­vait tou­jours d’avoir ses propres pe­tits trucs” Ste­phen Roche, co­équi­pier à l’ACBB

que l’an­cien cy­cliste est en passe de de­ve­nir une femme, le ta­bloïd l’ayant “lo­gé” dans le Nor­thamp­ton­shire, à Da­ven­try. “J’ai pas­sé vingt ans à ré­pondre à des mecs comme vous. Je n’ai pas à ré­pondre à qui que ce soit. Ce sont mes af­faires”, s’agace-t-il in­ter­ro­gé sur le pas de sa porte. Hors des ra­dars de Da­ven­try à par­tir de là, le Dai­ly Mail le re­trouve sept ans plus tard et pu­blie un ar­ticle le 7 juillet 2007. Robert Millar ré­pon­drait dé­sor­mais au nom de Mme Phi­lip­pa York et vi­vrait en couple avec Lin­da Purr, dans un pe­tit vil­lage du Dor­set. Sur la photo, le che­veu reste long et roux, la poi­trine ap­pa­raît plus re­bon­die. In­dif­fé­rent aux ru­meurs, Millar conti­nue de pu­blier des ar­ticles sur les grandes courses –où il ne se rend ja­mais– pour Cy­clin­gnews et Rou­leur. “Je suis un ti­mide, de base, confes­sait-il dans une in­ter­view ac­cor­dée à Cy­cling en 1984. C’est comme ça qu’on m’a éle­vé et on m’a ap­pris que mes opi­nions ne comp­taient pas beau­coup. Je suis quel­qu’un de très mo­ti­vé et très indépendant. Mais pas égoïste. Si je peux faire quelque chose par moi-même, alors je ne de­mande pas. J’ai gran­di dans cet en­vi­ron­ne­ment-là. Par­fois, je n’ai vrai­ment be­soin de per­sonne.”

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