76 Patrick Le­fe­vere.

Pédale! - - Sommaire - PAR VINCENT RIOU ET ALEXANDRE PEDRO, À NA­ZA­RETH ( BEL­GIQUE) / PHOTOS: RE­POR­TERS, PANORAMIC ET PRESSE SPORT

Alors que les Bruy­neel, Saiz, Roussel, Stan­ga ont tous dis­pa­ru, lui tient tou­jours le manche. Mais quel est donc le se­cret du ma­na­ger d’Etixx - Quick-Step? L’ar­chi­tecte de la grande Ma­pei dans les an­nées 90 livre ses se­crets de fa­bri­ca­tion. En voi­ture Patrick.

EN­TRE­TIEN Ma­pei, Do­mo, Quick-Step, Ome­ga ou Etixx, le nom de l’équipe change, ce­lui du ma­na­ger, non. Quand d’autres ont dis­pa­ru dans les sou­bre­sauts de l’his­toire ré­cente du cy­clisme, Patrick Le­fe­vere tient tou­jours bon la barre. Le Belge est un homme du prin­temps et des clas­siques. Rou­baix, le Tour des Flandres et même Pa­risTours avec Richard Vi­renque, il les a toutes ga­gnées. De quoi se per­mettre quelques avis au­to­ri­sés et d’ar­ri­ver au vo­lant d’un ca­brio­let. “Ca­price de vieux mon­sieur aux che­veux blancs ”, dit-il.

Ex­cu­sez-nous si on écorche des noms en fla­mand…

Pas de sou­cis, je ne suis pas très ran­cu­nier.

Com­ment on pro­nonce le vôtre, d’ailleurs?

Nor­ma­le­ment, c’est “Leu­feu­veu­reu”. En France ils mettent des ac­cents, ce qui donne “Le­fé­vère”. D’ailleurs, j’ai gran­di à Rou­lers, à 15 km de la fron­tière fran­çaise, tout près de Lille. Mon père avait un cimetière de voi­tures où toute la fa­mille tra­vaillait: voi­tures ac­ci­den­tées, oc­ca­sions, tout ça… À dix ans, je condui­sais dé­jà. On avait une grande prai­rie der­rière la mai­son, je pou­vais prendre les voi­tures que je vou­lais. Le pa­ra­dis. Mais comme vous le sa­vez, toutes les fa­milles ont un mou­ton noir et moi je suis al­lé dans le vé­lo.

Votre père avait hé­ri­té de ce cimetière de voi­tures?

Non, il a tout fait tout seul. Il ve­nait d’une fa­mille de pay­sans. Il a com­men­cé par li­vrer les li­mo­nades, il avait les ca­mions, tout ça, Avant que je naisse, sa mai­son a pris feu et ma fa­mille est res­tée à la rue, sans rien. Ils sont re­des­cen­dus chez ses pa­rents, à quatre dans une pe­tite mai­son avec mon frère et ma soeur. Puis il a com­men­cé à ache­ter et vendre des voi­tures. Dans le vil­lage de ma mère, toutes les femmes et les hommes pre­naient un bus le ma­tin pour par­tir tra­vailler dans les usines de tex­tile du Nord de la France, d’autres culti­vaient les bet­te­raves ou tra­vaillaient dans les mines à Char­le­roi. C’était ça les Flandres, à l’époque…

N’im­porte quoi la Fiac cette an­née.

Pour­quoi avez-vous pré­fé­ré être sur deux plu­tôt que quatre roues?

On ne connais­sait pas le cy­clisme chez moi, ou très peu, et moi j’étais un fou de vé­lo de­puis mes quatre ans. Je suis de 1955, c’est le tout dé­but des courses à la té­lé. Heu­reu­se­ment pour moi, on était une des seules fa­milles dans les en­vi­rons à en pos­sé­der une. Je me rap­pelle que le pe­lo­ton était sou­vent en re­tard, dé­jà que le di­rect n’était dé­jà pas aus­si long qu’au­jourd’hui. Il y avait l’image de l’Eu­ro­vi­sion avec un son très em­bar­ras­sant et le com­men­ta­teur in­di­quait le temps qu’il res­tait avant de voir les cou­reurs.

Com­ment votre père voyait-il votre en­vie de de­ve­nir cy­cliste?

Il était tout à fait contre. Il vou­lait ab­so­lu­ment que je fasse des études. Moi, j’étais très à l’aise à l’école. Je n’avais pas à faire de grands ef­forts pour al­ler cher­cher mes points. J’ai vrai­ment com­men­cé le vé­lo à 15 ans. À l’époque, tu de­vais at­tendre cet âge pour cou­rir. Mon père, en dix ans de car­rière, a dû ve­nir me voir trois fois… Je n’étais pas un sprin­ter mais lors de ma deuxième an­née ju­niors, je gagne vingt-sept courses et je ter­mine dix-sept fois deuxième. Dont dix fois échap­pé à deux et bat­tu par le même cou­reur… Jean Luc Van­den­broucke, dé­jà (fu­tur di­rec­teur spor­tif de Lot­to, l’autre grande équipe belge, ndlr).

Plus tard vous ga­gnez Kuurne-Bruxel­lesKuurne, une étape du Tour d’Es­pagne et vous ar­rê­tez à 24 ans. Pour­quoi cette re­traite pré­coce?

Mais à mon époque vous aviez tel­le­ment de grands cou­reurs en Bel­gique: Mer­ckx, Go­de­froot, Vlae­minck, Van Sprin­gel, Van Impe… Per­sonne n’al­lait se le­ver pour un jeune comme moi. Non, pas quand je vois que Ber­nard Hinault est trois mois plus âgé que moi. On a par­ti­ci­pé au Tour d’Es­pagne en­semble, mais j’étais net­te­ment en des­sous. Et il n’y a au­cun autre en­droit dans la vie où tu peux mieux sa­voir si tu es à la hau­teur ou pas que sur un vé­lo. Moi je m’en­traî­nais, mais j’avais une pe­tite san­té. Quand j’étais pe­tit, j’ai eu un pro­blème au pou­mon, le mé­de­cin a tou­jours dit que ça re­vien­drait. Je traî­nais tou­jours une bron­chite, un rhume... Sans dire que je me sen­tais plus in­tel­li­gent que les autres, j’ai quand même as­sez vite com­pris que je n’al­lais pas ga­gner le Tour. Et comme j’avais fait des études de comp­ta­bi­li­té, je me suis dit: “Qu’est-ce que je fais?” Et puis je me sen­tais pas tout à fait à l’aise dans le pe­lo­ton…

Je suis quel­qu’un de struc­tu­ré et à mon époque, c’était du grand n’im­porte quoi. Un peu comme si tu pre­nais le fer­ry d’Os­tende à Douvres en pleine nuit et qu’on te jette au mi­lieu de la mer du Nord. Tu es dans l’eau et tu cries: “Je dois na­ger vers où?” Mais per­sonne ne te ré­pond. Il n’y avait pas de mé­de­cins, pas de pro­grammes d’en­traî­ne­ment. Rien. Les soi­gneurs étaient de vieux pro­fi­teurs, qui jouaient aus­si aux mé­de­cins. J’au­rais pu en­core rou­ler cinq ans, je se­rais peut-être de­ve­nu un de ces cons qui prennent des am­phé­ta­mines pour ga­gner une ker­messe. J’ai dit non, j’ar­rête. Sauf que je ne sa­vais pas du tout ce que j’al­lais faire. Et puis c’était ris­qué, j’étais dé­jà ma­rié et j’avais une mai­son. Je pense même que ma femme était en­ceinte, donc…

Pour­quoi? Fi­na­le­ment, vous êtes em­bau­ché dans l’équipe Marc, où vous ve­niez d’ar­rê­ter votre car­rière de cou­reur.

Le pa­tron était un jeune PDG d’une af­faire de pro­duits d’en­tre­tien. Il m’a ap­pe­lé pour me dire que son di­rec­teur spor­tif était un dé­sastre sur le plan de la comp­ta­bi­li­té. Il vou­lait que je l’aide pour gé­rer tout l’ad­mi­nis­tra­tif, parce qu’il avait dé­jà per­du deux fois la caisse. À cette époque, vous payiez tout en cash. Après six mois, il vient me voir: “Écoute, tu le fais bien, tu vas aus­si t’oc­cu­per de l’équipe.” Et donc à 25 ans, je di­rige 30 cou­reurs. Pour la pre­mière sai­son en 1980, on gagne deux étapes de mon­tagne sur le Tour. Mais il dé­cide d’ar­rê­ter l’équipe en fin d’an­née. Entre-temps, mon père est dé­cé­dé le 21 sep­tembre et la même nuit, mon pre­mier fils est né. Quatre heures après, dans la même nuit… Je vou­lais res­ter à la mai­son une se­maine. Sauf qu’au même mo­ment, Walter Go­de­froot m’ap­pelle pour que je vienne le re­joindre chez Ca­pri-Sonne, un nou­veau spon­sor al­le­mand. Il avait ob­ser­vé com­ment j’avais tra­vaillé pour ma pre­mière sai­son et ça lui avait plu.

Beau­coup de grands di­rec­teurs spor­tifs, comme Gui­mard et vous, ont ar­rê­té leur car­rière de cou­reur très tôt. Vous pen­sez que ce­la a pu être un avan­tage?

Je pense qu’on est plus apte à se mettre dans la peau d’un cou­reur qu’un cham­pion. Le cham­pion a souf­fert mais d’une autre ma­nière, il a ou­blié ses souf­frances. Le risque, c’est qu’il parle trop de lui. Tan­dis que moi, je n’ai ja­mais par­lé de ma car­rière. Je parle de nous, de l’équipe, et quand les cou­reurs me de­mandent quel type de cou­reur j’étais, je ré­ponds tou­jours: “Ah mais moi j’étais un cou­reur de merde.”

Qu’avez-vous ap­pris avec Go­de­froot?

À mon­ter une struc­ture. C’est le plus im­por­tant. Les cou­reurs viennent et s’en vont. La struc­ture, elle, reste. Si tu penses qu’à l’époque on n’avait pas d’e-mail, pas de GSM, on pas­sait par télex! Et je fai­sais tout: ta­per les pro­grammes, en­voyer des lettres, té­lé­pho­ner aux cou­reurs. J’ai eu la chance d’avoir beau­coup ap­pris dans la vie

Il était plus fort. Le nou­veau Mer­ckx, di­sait-on. “Il n’y a au­cun en­droit dans la vie où tu peux mieux sa­voir si tu es à la hau­teur ou pas que sur un vé­lo”

ci­vile. J’ai été comp­table après l’ar­rêt de Ca­pri-Sonne, entre 1982 et 1992. Puis je re­joins GBMG. Ro­ger de Vlae­minck était of­fi­ciel­le­ment le di­rec­teur spor­tif, mais il n’avait pas en­vie et était plu­tôt là pour son nom. L’an­née sui­vante, je de­viens le pa­tron. À la même époque, Ma­pei me de­mande de ve­nir ; mais comme j’avais don­né ma pa­role avec GBMG, j’ai dit non.

Et deux ans plus tard, vous dites oui. Avec Ma­pei vous dis­po­siez de très gros moyens. C’est peut-être la pre­mière fois qu’une équipe était aus­si struc­tu­rée…

On n’a pas ache­té une équipe, on l’a construite. Mu­seeuw par exemple, c’était mon choix. Je crois que j’ai la ca­pa­ci­té de mettre les per­sonnes justes aux places justes. Mon équipe, je l’avais dé­jà dans ma tête en jan­vier et j’al­lais sur les clas­siques –je suis pro­ba­ble­ment le seul qui a fait ça– avec neuf cou­reurs, pour huit places, donc il y en avait tou­jours un en trop. C’était l’ému­la­tion.

On dit sou­vent que votre force est d’ar­ri­ver à re­grou­per dans la même équipe des cou­reurs de haut ni­veau sans qu’ils ne se tirent la bourre au dé­tri­ment de l’équipe. Vous avez un se­cret?

J’ai même convain­cu Mu­seeuw d’em­me­ner les sprints pour Ci­pol­li­ni. Mais je n’ai ja­mais com­pris en quoi ça peut sur­prendre. Au contraire. Tu as plus de chances de ga­gner si tu as plu­sieurs très bons. J’ai convain­cu et je conti­nue de convaincre les bons de cou­rir avec d’autres bons dans la même équipe. Un jour, c’est ton co­équi­pier qui gagne, l’autre, ça se­ra toi. C’est ga­ran­ti. Par­fois tu es frus­tré parce que tu te dis: “Merde, j’avais les jambes au­jourd’hui et c’est Mu­seeuw qui gagne.” Mais est-ce qu’ils ont des re­grets en fin de car­rière après leur pas­sage chez moi? Je pense que non. Quand votre équipe réa­lise le tri­plé sur Paris-Rou­baix en 1996 avec Mu­seeuw, Bor­to­la­mi et Ta­fi, il a été dit que le pré­sident de Ma­pei vous avait dic­té l’ordre d’ar­ri­vée au té­lé­phone. Vous avez tou­jours contes­té

cette ver­sion… Parce qu’elle est fausse. Chaque ma­tin avant une grande course, mon­sieur Squin­zi me té­lé­pho­nait pour me dire “merde”. Quand les trois s’échappent à 80 ki­lo­mètres de l’ar­ri­vée, il me rap­pelle dans la voi­ture: “Patrick, tu sais que je suis ma­rié de­puis vingt-huit ans au­jourd’hui. Le plus beau ca­deau que tu puisses me faire, c’est que nos trois cou­reurs ar­rivent en­semble sur le vé­lo­drome.” Je lui ré­ponds qu’il n’y a pas de pro­blème. Mais ja­mais il ne me donne un clas­se­ment. Mu­seew était la colle de nos suc­cès. Moi, je dé­cide qu’il va ga­gner de­vant Bor­to­la­mi et Ta­fi. Mais Ta­fi com­mence avec sa pe­tite voix (il imite l’ac­cent ita­lien): “Ma mais moi ma femme elle est en­ceinte et je veux être deuxième.” C’était la ja­lou­sie entre les Ita­liens. Je lui dis de se taire, si­non il va cher­cher une autre équipe dès lun­di. Je lui donne un bo­nus ain­si qu’à Bor­to­la­mi.

Et vous n’avez pas peur quand Mu­seeuw crève à 6 ki­lo­mètres de l’ar­ri­vée?

Là, je me suis dit: “On va voir s’ils sont hon­nêtes ou pas.” Ils se sont re­tour­nés et ils ont at­ten­du Jo­han. Je n’étais pas trop in­quiet (il sou­rit).

L’autre par­ti­cu­la­ri­té de vos équipes est de faire co­ha­bi­ter beau­coup de cou­reurs de na­tio­na­li­tés dif­fé­rentes. Est-ce vou­lu?

J’ai très vite com­pris que tu ne fais pas une équipe avec une na­tio­na­li­té. Pour moi, un cou­reur n’est pas belge, ita­lien ou fran­çais, il ap­par­tient à l’équipe. J’ai tou­jours vou­lu que tout le monde se mé­lange. Moi dans ma tête, je ne suis pas belge, je suis eu­ro­péen. La Bel­gique est un pe­tit pays. Toutes les grandes mul­ti­na­tio­nales ont été ven­dues, à des groupes fran­çais, hol­lan­dais, an­glais, donc je dois bien soi­gner les gens qui m’amènent l’ar­gent.

Vous l’Eu­ro­péen, vous ne de­vez pas ai­mer voir les dra­peaux du Vlaams Blok, le par­ti d’ex­trême droite fla­mand, au bord des routes.

Je dé­teste. Je sais qu’ils sont payés pour les agi­ter quand la té­lé ar­rive. Moi, je suis fla­mand, mais je n’ai au­cun pro­blème avec les Wal­lons. Ed­dy Mer­ckx, il est quoi alors? C’est une dis­cus­sion sans fin.

Cer­tains de vos confrères comme Ma­no­lo Saiz (ONCE, Li­ber­ty Se­gu­ros) ou Jo­han

Bruy­neel (US Pos­tal, As­ta­na…) ont dis­pa­ru de la cir­cu­la­tion. Vous, vous êtes in­amo­vible. Vous êtes très fort ou vous avez des ap­puis bien pla­cés?

Ou bien j’ai beau­coup de classe (grand sou­rire)… Moi, j’ai fait la guerre avec tout le monde. Avec Hein Ver­brug­gen (long­temps pré­sident de l’UCI), les gens d’ASO… mais tou­jours j’ai es­sayé de faire une dis­cus­sion hon­nête. Je n’ai ja­mais eu deux agen­das, comme on dit. Mon père m’a dit que je ne pou­vais ni vo­ler, ni trom­per les gens. J’ai re­te­nu la le­çon et à la fin je constate que je suis tou­jours là, à 60 ans. D’autres n’y sont plus. Pour cer­tains, je le re­grette.

Saiz et Bruy­neel, jus­te­ment. On n’était pas tou­jours d’ac­cord, mais ils avaient tous les deux une vi­sion pour le cy­clisme, comme moi. Je me rap­pelle que Saiz avait ré­di­gé un livre sur le cy­clisme du fu­tur avec beau­coup de pro­po­si­tions in­té­res­santes, comme ré­duire à dix-sept jours le Tour de France, sup­pri­mer les courses d’une se­maine…

Vous re­gret­tez qui par exemple? Ils ne sont plus là parce qu’ils se sont plus ex­po­sés en étant plus pré­sents que vous sur les grands tours?

Ils ont sau­té sur un ter­rain que moi je ne vou­lais pas prendre à une époque. À un mo­ment, j’ai eu peur par rap­port tout ce qu’il a pu se pas­ser.

“Quand les cou­reurs me de­mandent quel type de cou­reur j’étais, je ré­ponds tou­jours: ‘Ah mais moi j’étais un cou­reur de merde’”

Il suf­fit de re­gar­der en ar­rière et tu vois toutes les pe­tites croix sur les pal­ma­rès du Tour, de la Vuel­ta ou du Gi­ro. Toutes les croix, ce sont des cou­reurs po­si­tifs. Je ne vou­lais pas par­ti­ci­per à ce pe­tit jeu. Mais quand j’ai com­men­cé à avoir confiance dans le pas­se­port bio­lo­gique, j’ai pe­tit à pe­tit chan­gé de stra­té­gie. On m’a sou­vent de­man­dé si à la fin de ma car­rière, je re­gret­te­rai de ne pas avoir ga­gné le Tour de France. Vous pen­sez vrai­ment que sur ma tombe il y au­ra mar­qué “Il n’a pas ga­gné le tour de France”?

Vous vou­lez dire quoi? On vous a pro­po­sé Ul­rich, Pan­ta­ni…

Avec Ma­pei, je dis­po­sais du plus gros bud­get, donc c’est nor­mal que les agents viennent te voir. Très sou­vent on a dit non. Par­fois on a pris quel­qu’un de la deuxième ligne dont on es­pé­rait qu’il puisse nous sur­prendre, mais ça n’a pas été le cas. Et main­te­nant, le cy­clisme s’est tel­le­ment spé­cia­li­sé que tu dois avoir trois ou quatre cou­reurs qui peuvent ga­gner le Tour. Et ils coûtent cher. Je dis tou­jours en fla­mand: “Je cherche en­core le merle blanc.” Sauf que je ne l’ai pas en­core croi­sé.

Si vous ne ga­gnez pas Rou­baix ou le Tour des Flandres, on va dire que vous avez ra­té votre sai­son. Vous la res­sen­tez cette pres­sion?

Oui, mais bon, ça va. J’ar­rive à vivre. Mais notre sai­son ne s’ar­rête pas en avril. Le Tour a pris beau­coup d’im­por­tance, le spon­sor n’ap­pré­cie­rait pas si on fai­sait les tou­ristes là-bas. Les équipes fran­çaises peuvent sau­ver leur sai­son avec une vic­toire d’étape. Pas nous. On doit ga­gner tout le temps. C’est comme ça chez les Fla­mands: il faut tou­jours bos­ser. Bon, je ne dis pas que les Fran­çais ne bossent pas, hein…

Vous qui avez du nez et un gros ré­seau, com­ment avez-vous fait pour lais­ser pas­ser au dé­but Boo­nen et Gilbert, les deux meilleurs cou­reurs belges des an­nées 2000?

Ça, c’est la faute d’Her­man Frison. Bon, je ne lui en veux plus, mais je lui ai en vou­lu un mo­ment. J’ai tou­jours de­man­dé à mes col­la­bo­ra­teurs: “Si vous voyez des ta­lents, vous me le dites, parce que vous êtes dans la voi­ture et moi quand j’étais dans la voi­ture, je les voyais à 100 mètres.” Sur Boo­nen, Frison me dit: “Ouais Boo­nen, il a un grand cul…” Mar­rant, d’autres me di­saient tout le contraire. Pour Gilbert, il a évo­qué une his­toire de cer­ti­fi­cat du mé­de­cin pour de la cor­ti­sone. Mais bon, à la fin Boo­nen est ve­nu…

Quand Boo­nen a connu son pro­blème de co­caïne, vous avez dit que vous re­dou­tiez l’ef­fet de la no­to­rié­té. Vous aviez sen­ti ve­nir les en­nuis?

Oui, c’est comme dans le ma­riage, tu sais qu’il y au­ra des beaux

et des mau­vais mo­ments. C’était trop fa­cile de le lais­ser tom­ber. Tom a com­mis une er­reur, mais dans le cadre de sa vie pri­vée. Il a pris de la coke et tu ne me fe­ras pas croire qu’il est le seul cy­cliste qui a cra­qué. Donc on es­saye de faire en sorte qu’il ne re­pro­duise pas ses er­reurs. Tu peux dire à un cou­reur que la vie c’est beau­coup plus qu’une pe­tite fête, une soi­rée, avec des gens mal­hon­nêtes ou des pseu­do amis qui sont là parce que tu es Tom Boo­nen. Quand tu vas dans les toi­lettes d’un dis­co et que ta co­pine est avec toi, elle se re­tourne et tu as vingt GSM des autres femmes dans ta main. Tu es jeune, tu as 25 ans, tu dis vingt fois non, et la vingt-et-unième tu hé­sites et à la vingt­deuxième tu y vas…

On par­lait de Jean-Luc Van­den­broucke plus tôt. En 1995, vous ve­nez lui pi­quer son ne­veu Frank. Une sa­crée af­faire à l’époque en Bel­gique…

Oui, Frank s’est fâ­ché avec toute sa fa­mille. Mais il a aus­si avoué dans sa bio­gra­phie que la pire er­reur de sa car­rière était d’avoir quit­té Ma­pei pour Co­fi­dis. Il avait pour­tant don­né sa main à mon­sieur Squin­zi et moi, mais Co­fi­dis lui a mis tel­le­ment mis “la plaque” sous les yeux… Il ne pou­vait pas dire non à au­tant d’ar­gent. Ce­la a été le dé­but de la fin pour lui. Je crois que c’était dans les gènes, il avait un cô­té pro­fon­dé­ment au­to­des­truc­teur. Il a tou­jours été spé­cial. Par exemple, il a de­man­dé à re­faire sa sixième en fla­mand. Un Wal­lon qui de­mande ça! Il en a tou­jours fait qu’à sa tête. Je donne un exemple. Un jour, on dé­cide de mon­ter une bor­dure pour Mu­seeuw sur les 4 Jours de Dun­kerque. Et qui n’était pas là? Mon­sieur Frank Van­den­broucke! Mu­seeuw de­mande pour qui il se prend. Mon­sieur Frank Van­den­broucke vient me voir pour dire: “Il pense que parce qu’il est cham­pion du monde, il peut me don­ner des ordres.” Après la course, je prends les deux par les oreilles dans ma chambre pour s’ex­pli­quer. Et là Van­den­broucke com­mence à pleu­rer et dit à Mu­seeuw: “Tu sais Jo­han, tu es mon idole, je m’ex­cuse.”

Vous ne vous dites pas que vous êtes pas­sé à cô­té du grand cham­pion que la Bel­gique at­ten­dait?

Je sa­vais qu’il ne ga­gne­rait ja­mais un grand tour. Il n’ar­ri­vait pas à se concen­trer plus de quelques jours. Une course d’une se­maine comme Paris-Nice, il avait dé­jà du mal sur les der­niers jours. À un mo­ment, j’ai plus ai­dé Frank que mon propre fils. Sans par­ler de fin dra­ma­tique comme pour lui ou Pan­ta­ni, beau­coup de cou­reurs connaissent des dif­fi­cul­tés après leur car­rière. Com­ment vous l’ex­pli­quez? Je

“Pour moi, un cou­reur n’est pas belge, ita­lien ou fran­çais, il ap­par­tient à l’équipe. J’ai tou­jours vou­lu que tout le monde se mé­lange. Dans ma tête je ne suis pas belge, je suis eu­ro­péen”

pense que ça se­ra moins le cas dans le fu­tur, les cou­reurs étu­dient plus qu’au­pa­ra­vant. Il fau­drait qu’ils suivent des études courtes pen­dant leur car­rière pour se pré­pa­rer à leur re­con­ver­sion. Quand j’ai pris Bra­ma­ti et Pe­ters pour de­ve­nir di­rec­teurs spor­tifs, je les ai en­voyés à Spa dans un ins­ti­tut pour ap­prendre l’an­glais. J’ai pré­ve­nu: “Si vous n’ap­pre­nez pas, vous êtes vi­rés.” Sur cer­tains points, je peux ai­der. Mais quand tu as quel­qu’un qui est vrai­ment con, tu fais quoi? Quand tu dis: “Ne va pas ou­vrir une bou­tique de vê­te­ments dans ta com­mune où il n’y a per­sonne” et qu’il fait faillite un an après, tu fais quoi? Je ne suis pas le pa­pa de tout le monde non plus.

Vous avez été confron­té au do­page lors votre courte car­rière de cou­reur?

Il y a des gens qui ont es­sayé au­tour de moi, mais je n’al­lais pas ac­cep­ter des pro­duits d’un soi­gneur qui n’avait pas étu­dié. De 15 à 24 ans, je suis tou­jours al­lé voir le même mé­de­cin dans une cli­nique de Cour­trai. Quand je suis ar­ri­vé chez GBMG, j’ai tout de suite dit que je ne vou­lais plus voir un soi­gneur avec une pi­qûre. Il y a un mé­de­cin, il a été à l’uni­ver­si­té pour ap­prendre des choses qu’on ne connaît pas, nous.

Quand vous vous ap­puyez sur un pro­fes­seur d’uni­ver­si­té pour dire que l’EPO est moins dan­ge­reuse que for­cer sur la cor­ti­sone par exemple, vous êtes sé­rieux ou vous êtes pris en otage par le sys­tème de l’époque?

Tu peux dire que j’étais une au­truche avec la tête dans le sable (sic), mais moi j’avais des gens de confiance au­tour de moi. Ils me ga­ran­tis­saient qu’il n’y avait pas des choses mi­ra­cu­leuses dans l’équipe. Quand les Es­pa­gnols de la Ma­pei sont al­lés voir le doc­teur Fer­ra­ri, Squin­zi a dit qu’on avait le choix entre re­joindre le “grand mas­sif” ou mon­ter notre propre la­bo d’en­traî­ne­ment et éli­mi­ner les pré­pa­ra­teurs ex­té­rieurs. Alors si un cou­reur me de­man­dait s’il pou­vait al­ler chez Fer­ra­ri, je ré­pon­dais que oui, mais qu’il de­vait se trou­ver une autre équipe pour la sai­son pro­chaine.

Vous avez pré­co­ni­sé un gent­le­men’s agree­ment entre di­rec­teurs spor­tifs pour ne pas prendre un cou­reur do­pé, mais ce­la ne vous a pas em­pê­ché de si­gner en 2008 Ste­fan Schu­ma­cher, qui ve­nait d’être contrô­lé po­si­tif…

Pour avoir un gent­le­men’s agree­ment, il faut des gent­le­men. Holc­zer (pa­tron de l’équipe Ge­rol­stei­ner) m’écrit qu’il n’y a pas de pro­blème avec Schu­ma­cher. L’UCI aus­si m’a tra­hi. Quand je le signe le ven­dre­di et qu’on an­nonce son contrôle po­si­tif trois jours plus tard, tu te sens com­ment? L’UCI le sa­vait et au­rait pu m’en­voyer un mes­sage. Tu te sens co­cu, voi­là.

“Il suf­fit de re­gar­der en ar­rière et tu vois toutes les pe­tites croix sur les pal­ma­rès du Tour, de la Vuel­ta ou du Gi­ro. Toutes les croix, ce sont des cou­reurs po­si­tifs. Je ne vou­lais pas par­ti­ci­per à ce pe­tit jeu”

C’est un peu fa­cile de se mettre dans la po­si­tion du co­cu au cou­rant de rien…

Si vous vou­lez. Je vais vous ra­con­ter une his­toire. En 2005, j’étais en­core pré­sident de l’AIGCP (l’As­so­cia­tion in­ter­na­tio­nale des groupes cy­clistes pro­fes­sion­nels), on dé­jeune

avec une dou­zaine de col­lègues à Ma­drid avant les cham­pion­nats du monde. Le re­pas était agréable jus­qu’à ce que je dise que je sa­vais par mon doc­teur es­pa­gnol qu’il y avait eu des trans­fu­sions de sang sur la Vuel­ta. Si­lence de mort. Je pré­viens que cette his­toire va nous écla­ter plus grave dans la gueule que Fes­ti­na et qu’il faut en fi­nir. L’un des in­vi­tés –je vous laisse cher­cher le nom– me ré­pond: “Moi, je sais tout ce qu’il se passe dans mon équipe.” Je lui ai ré­pon­du qu’il était très fort parce que moi je ne sa­vais pas tout. J’avais eu des pro­blèmes avec Van­den­broucke, Mu­seeuw et je ne sa­vais pas. Huit mois plus tard, je re­çois un mes­sage de l’UCI à 5 heures du ma­tin. Il y avait trois fax avec 44 noms im­pli­qués dans l’af­faire Fuentes. Et cette per­sonne ne sa­vait plus rien.

Pen­dant les an­nées EPO, les équipes avaient deux choix: or­ga­ni­ser le do­page comme Fes­ti­na ou s’en la­ver les mains tout en de­man­dant des ré­sul­tats. Mais com­ment de­man­der à un cou­reur un top 10 sur le Tour de France quand 90 % du pe­lo­ton tourne à l’EPO?

Ne pas lui de­man­der de faire le clas­se­ment gé­né­ral du Tour.

Je ne suis pas un spé­cia­liste, mais je sais qu’on n’avait pas be­soin d’EPO pour ga­gner Paris-Rou­baix ou le Tour des Flandres. Des mé­de­cins vous le disent.

Vrai­ment? Vous aviez aus­si plai­dé pour une grande am­nis­tie pour re­par­tir de l’avant.

On a es­sayé. Les Fran­çais m’ont trai­té d’hy­po­crite. Mais com­ment tu vas ré­soudre le pro­blème? Tu vas sor­tir Cop­pi de la tombe? Tu re­montes jus­qu’à quelle époque? Celle qui t’ar­range? Le der­nier vain­queur fran­çais?

Vous en vou­lez pas mal aux Fran­çais. À un mo­ment, les équipes fran­çaises ex­pli­quaient qu’elles n’avaient pas de ré­sul­tats parce qu’elles étaient propres…

(Il coupe) Les ex­cuses existent pour qu’on s’en serve. C’est comme le Mi­che­lin qui écrit que nos res­tau­rants sont moins bons que les vôtres. Ce n’est pas vrai. Main­te­nant, les Fran­çais marchent et je ne vais pas de­man­der com­ment Pé­raud ou Pi­not ter­minent sur le po­dium du Tour.

Vous n’avez donc au­cun pro­blème avec les Fran­çais?

Au­cun. De­man­dez à Syl­vain Cha­va­nel. Quand il est par­ti, il m’a dit qu’il avait pas­sé les cinq meilleures an­nées de sa car­rière dans mon équipe. Quand j’ai dû lui an­non­cer qu’on ne pou­vait pas le gar­der, j’avais des noeuds au ventre. Il l’a com­pris et est ve­nu me dire de ne pas m’in­quié­ter, qu’il par­tait chez IAM. J’ai tou­jours eu de la chance avec les Fran­çais Je me sou­viens qu’on m’a presque pen­du quand j’ai don­né une se­conde chance à Vi­renque.

Il vous a même un peu for­cé la main, non?

J’ai ren­con­tré Richard entre deux avions à l’hô­tel Ibis à cô­té de l’aé­ro­port de Ma­ri­gnane. Il a réus­si à me convaincre. Il m’a tout ex­pli­qué. Com­ment il avait vé­cu l’af­faire Fes­ti­na, ses er­reurs. Il a quelque chose de spé­cial. D’ailleurs, il a pleu­ré quand il a ar­rê­té sa car­rière chez moi. Il me té­lé­phone en­core tous les deux mois. Richard, il me touche, c’est comme ça.

Et com­ment vous ar­ri­vez à lui faire ga­gner Paris-Tours?

Il ne de­vait même pas par­ti­ci­per. Il re­ve­nait de sus­pen­sion et avait la pro­messe de Ver­brug­gen (alors pré­sident de l’UCI) de dis­pu­ter la Vuel­ta. Mais pour di­verses rai­sons, il n’a pas te­nu pa­role et on l’a mis sur Paris-Tours. Il s’échappe en dé­but de course avec Ja­cky Du­rand. Une échap­pée bi­don avec vent de face. Hen­drik Re­dant, le di­rec­teur spor­tif sur la course, veut lui de­man­der d’ar­rê­ter. Je dis à Hen­drik de le lais­ser faire ses ki­lo­mètres. Et il gagne avec deux se­condes d’avance sur le pe­lo­ton. Même le ca­mé­ra­man de la té­lé hur­lait pour l’en­cou­ra­ger.

Vous ve­nez d’avoir 60 ans. Vous com­men­cez à pen­ser à la re­traite?

Ce n’est pas fa­cile. Il y a 70 per­sonnes dont le tra­vail dé­pend de moi. Pour l’ins­tant, je suis en­core le plus doué pour trou­ver et te­nir les spon­sors. Je vais en­core faire ça pen­dant deux ans et après, j’es­père que quel­qu’un pour­ra me rem­pla­cer. J’ai dé­jà de­man­dé à deux per­sonnes par le pas­sé qui ont dit non… Mais je ne peux pas dire qui.

Vous ar­ri­vez à cou­per avec le cy­clisme?

J’ai la chance d’avoir une fa­mille où on ne parle ja­mais de vé­lo. Vous ap­pe­lez mon plus jeune fils de 19 ans, il est in­ca­pable de vous don­ner cinq cou­reurs de mon équipe. Ma femme tra­vaille avec moi pour la par­tie fi­nan­cière, mais on n’évoque ja­mais le vé­lo. Je n’ai pas beau­coup d’amis. Dans mon mé­tier, c’est dif­fi­cile. Mais les amis que j’ai, je sais que je peux comp­ter sur eux. Quand on gagne le Tour des Flandres, je fais la fête avec l’équipe, mais quand on perd, c’est avec mes amis. J’ai mon ca­fé de­puis trente ans à cô­té de Cour­trai. Là­bas, on ne va pas me de­man­der com­ment va Boo­nen ou pour­quoi on n’a pas ga­gné cette course. Par­fois, j’y passe la soi­rée. Vers 23 heures, l’am­biance de­vient sym­pa et les gens écartent les tables pour dan­ser. Et moi, je re­garde, je m’amuse et puis je vais dan­ser aus­si.

“Frank Van­den­broucke avait un cô­té pro­fon­dé­ment au­to­des­truc­teur. Il a tou­jours été spé­cial. Par exemple, il a de­man­dé à re­faire sa sixième en fla­mand. Un Wal­lon qui de­mande ça!”

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