“Je suis un gen­til, et il ne faut pas être trop gen­til dans le vé­lo”

Pédale! - - Entretien - PHO­TOS: OLI­VIER TOURON POUR PÉ­DALE! ET DPPI PAR VINCENT RIOU À GISTEL ( BEL­GIQUE) /

Ré­cem­ment opé­ré d’un ge­nou, il est le grand ab­sent cô­té fran­çais du pro­chain Tour. À tout juste 25 ans, Ju­lian Ala­phi­lippe a dé­jà si­gné des po­diums sur Mi­lan-San Re­mo, Liège-Bas­togne-Liège et ca­res­sait l’or olym­pique à Rio. En at­ten­dant d’en cla­quer une belle, cet at­ta­quant né ré­gale par sa fraî­cheur. Fils d’un mu­si­cien de bal, le pro­dige de la Quick-Step Floors donne le rythme entre sou­ve­nirs de cam­ping, ré­cits de trou­fions et des­centes à tom­beau ou­vert.

Tu nous re­çois en Bel­gique, mais le bas­tion des Ala­phi­lippe, c’est au beau mi­lieu de l’Hexa­gone… Oui, là je suis en Bel­gique parce mon équipe est ba­sée ici et que je me suis fait opé­rer, mais je vis tou­jours à Mont­lu­çon, dans l’Al­lier, où mes pa­rents ont dé­mé­na­gé quand j’avais 6 ans. Avant, on ha­bi­tait le Ber­ry, à Saint-Amand-Mon­trond, où je suis né et où ha­bite en­core mon cou­sin Franck, qui est mon en­traî­neur. Mais ça se touche, hein, c’est le Centre, quoi.

Avec ce grand cou­sin, on peut donc dire que

tu as bai­gné de­puis tout pe­tit dans le vé­lo? En fait non, j’ai d’abord bai­gné dans la mu­sique, moi. Mon père était bat­teur, in­ter­mit­tent du spec­tacle, et il a eu un or­chestre pen­dant des an­nées. Ils jouaient beau­coup dans la ré­gion et un peu par­tout en France aus­si, ils fai­saient tous les bals, des par­quets et tout, ça mar­chait bien. Il y a énor­mé­ment de gens qui sont de sa gé­né­ra­tion ou même un peu plus jeunes qui me disent: “Ton père, on le connaît bien, il nous fai­sait dan­ser dans les par­quets”, ça me rend fier. Mon père a connu l’âge d’or, et puis il a vu ar­ri­ver les disc-jo­ckeys, les boîtes de nuit, et donc c’était l’heure d’ar­rê­ter. Il n’est pas nos­tal­gique, il a énor­mé­ment tra­vaillé, il est né en 40, hein.

Ce qui si­gni­fie qu’il t’a eu tard… Mes pa­rents ont 30 ans de dif­fé­rence. Main­te­nant ça va, tout le monde s’y est fait, mais en­fant, sur­tout en tant que frère aî­né… C’est par­ti­cu­lier

“Mon père a eu un or­chestre. Ils jouaient beau­coup dans la ré­gion et un peu par­tout en France aus­si, ils fai­saient tous les bals, des par­quets et tout, ça mar­chait bien.”

comme si­tua­tion. Ça fait bi­zarre d’avoir un père qui pour­rait être le grand-père de tes co­pains. Ça peut en cho­quer cer­tains, mais ça s’est tou­jours très bien pas­sé, en fait, et je pense que ça nous a en­core plus unis avec mes frères. J’ai re­çu une édu­ca­tion aus­si très axée sur le tra­vail, et je pense que ça m’a ai­dé à me for­ger mon ca­rac­tère. Nous étions une fa­mille mo­deste, avec la toute pe­tite re­traite d’in­ter­mit­tent de mon père et ma mère qui fai­sait des mé­nages, et qui conti­nue d’ailleurs, le ma­tin.

Les va­cances d’été, c’était à 60 bornes de la mai­son, en cam­ping…

Oui, près de SaintA­mand. On par­tait avec la ca­ra­vane le len­de­main des va­cances et on re­ve­nait la veille de la ren­trée. C’est une des meilleures pé­riodes de ma vie, avec mes pa­rents et mon frère. Le ca­det est né plus tard, mon père avait 63 ans quand il l’a eu, c’est ouf hein? C’était la li­ber­té, le ma­tin on fai­sait le tour de l’étang de Goule en cla­quettes, il y avait un plan d’eau, un to­bog­gan, et ter­mi­né. On avait des vieux VTT et on était heu­reux avec ça. Ré­cem­ment, je suis par­ti en va­cances en Ré­pu­blique do­mi­ni­caine avec mes deux amis les plus proches, c’était in­croyable, mais même là-bas je re­pen­sais à ces va­cances à l’étang de Goule. C’est de la nos­tal­gie, mais aus­si une fa­çon de se re­mettre les pieds sur terre di­rect. On a été éle­vés dans cette édu­ca­tion, le par­tage, ne pas se plaindre, la va­leur des choses, le res­pect des autres. Tu n’ou­blies ja­mais, ça!

Ton père a es­sayé de faire de toi un mu­si­cien?

Ah oui, j’aime jouer de la bat­te­rie, j’ai la mu­sique dans la peau. Ga­min, j’ai fait trois ans de conser­va­toire, mais comme j’avais une bonne oreille, ils ont vou­lu m’en mettre plein la tête. C’était hy­per sco­laire, pire qu’à l’école, le sol­fège, tout ça… J’avais onze ans quand j’ai dé­ci­dé de lais­ser les ba­guettes de cô­té pour mon­ter sur le vé­lo. Ça avait fait un peu de peine à mon père. Du vé­lo, j’en ai tou­jours fait de­puis que je suis ga­min, que ce soit pour me ba­la­der ou me dé­fou­ler. À l’école, j’étais un peu hy­per ac­tif, pas diag­nos­ti­qué mé­di­ca­le­ment comme tel, mais di­sons que j’avais du jus, quoi. Fal­lait tout le temps que ça bouge, j’en ai fait voir un peu à mes pa­rents, je pense.

C’est-à-dire?

L’école, ça ne se pas­sait pas trop bien. J’étais pas un mé­chant, mais un peu l’élé­ment per­tur­ba­teur quand même. Donc au bout de quelques col­lèges, mon père a pré­fé­ré, à par­tir de 14 ans, m’avoir à la mai­son, et j’ai fait deux ans de cours par cor­res­pon­dance avant de com­men­cer l’ap­pren­tis­sage en mé­ca­nique. Je tra­vaillais du mar­di au sa­me­di dans un ma­ga­sin de cycles. Il n’y avait pas d’école de mé­ca­nique pour les vé­los, donc comme j’al­lais de temps en temps à l’école et que je tra­vaillais sur les mo­tos, je n’y connais­sais rien. J’ai été bien content d’avoir eu mon CAP!

Comment le vé­lo vient à prendre plus de place dans ta vie?

J’ai at­ten­du 11 ou 12 ans avant de prendre ma pre­mière li­cence. Je rê­vais d’un vé­lo de course que je m’étais ache­té avec les éco­no­mies, dans un ma­ga­sin d’oc­ca­sion, vrai­ment pour­ri, très an­cien, dix fois trop grand, et pour moi c’était une Fer­ra­ri, quoi. Et j’avais dit à ma mère: “Je vais al­ler à Saint-Amand voir ton­ton.” Elle n’y croyait pas bien sûr, mais je suis par­ti avec un sac à dos, une bou­teille d’eau de­dans… Ima­gine, tu vois un ga­min de 11 ans rou­ler 50 bornes sur la Na­tio­nale, avec un énorme vé­lo Mo­to­bé­cane, la selle bais­sée, les vi­tesses au ni­veau des mol­lets et tout… J’ai sui­vi la route que je connais­sais pour l’avoir sou­vent prise en voi­ture. Et en ar­ri­vant, je l’ai ap­pe­lée: “Ma­man, je suis à Saint-Amand.” Elle a pé­té un peu les plombs. Cette his­toire, je m’en rap­pel­le­rai tou­jours parce que ce jour-là, je pense que mes pa­rents ont vu que j’avais vrai­ment la rage. Puis un jour, un ami de mon père lui a dit qu’il de­vrait m’em­me­ner au club à Mont­lu­çon pour des en­traî­ne­ments avec d’autres jeunes. Et de fil en ai­guille, ça s’est très vite en­chaî­né… Et à 18 ans, j’ai re­çu un coup de fil de Da­vid Li­ma da Cos­ta, le ma­na­ger de l’équipe de l’Ar­mée de terre, qui m’a ex­po­sé son pro­jet de lan­cer une équipe. Je pou­vais al­lier for­ma­tion mi­li­taire – avoir un mé­tier – et cou­rir en ama­teur. J’avais un peu le goût de l’aven­ture, j’ai dit: “Vas-y”.

Pour ton pre­mier titre de cham­pion de France de cy­clo-cross, tu te mets au garde à vous sur la Mar­seillaise…

C’était ins­tinc­tif! Je vi­vais à la ca­serne, j’étais dans le moule on va dire, pour moi c’était na­tu­rel, comme un de­voir, et l’émo­tion de mes di­rec­teurs spor­tifs pen­dant l’hymne, c’est un sou­ve­nir qui me res­te­ra tou­jours. J’ai com­men­cé le vé­lo vrai­ment sé­rieu­se­ment une fois à l’ar­mée, et avec une grosse marge de pro­gres­sion, parce qu’en ar­ri­vant, je ne connais­sais pas grand­chose à la vie de cou­reur, la dié­té­tique, la ré­cu­pé­ra­tion, ni à la stra­té­gie de course.

Quand on in­tègre l’équipe de l’Ar­mée de terre, ça se passe comment en ca­serne?

Main­te­nant que l’équipe est pas­sée en Conti­nen­tale, les cou­reurs sont pro­fes­sion­nels. Mais nous, on était ama­teurs, dé­ta­chés pour le vé­lo, mais avec un contrat mi­li­taire. Donc tous les jours, on était en treillis. On al­lait s’en­traî­ner, mais quand on ren­trait, on était au ré­gime mi­li­taire. Après, tout le ré­gi­ment sa­vait qu’on était des cy­clistes, donc c’était un peu plus co­ol, mais mes classes, c’était 100 % ar­mée et j’ai ap­pris les ru­di­ments. Et ça m’a fait gran­dir, pu­tain, je re­grette pas du tout, même si j’ai eu des mo­ments durs… Ça

“J’ai be­soin d’avoir une vie nor­male à cô­té de ma vie de cy­cliste, d’être vi­vant. Tu ne peux pas être per­for­mant en étant mal­heu­reux dans le cy­clisme.”

de­vrait être obli­ga­toire, le ser­vice mi­li­taire, ça fe­rait beau­coup de bien à cer­tains.

Ta ca­serne est à St- Ger­main-en-Laye, au Camp des Loges, là où le PSG s’en­traîne…

Oui, pen­dant deux ans, je pas­sais de­vant eux tous les jours. Mais moi, je ne connais rien au foot, un joueur se­rait pas­sé de­vant moi, j’au­rais été in­ca­pable de le re­con­naître. Je sais juste que c’est une des meilleures équipes du monde, qui ob­tient de bons ré­sul­tats, avec beau­coup de stars, c’est tout.

Tu es ca­pable de me ci­ter un joueur du PSG, quand même? Zla­tan Ibra­hi­mo­vic. Il est par­ti! Et des Bleus?

Bah il y a les jeunes. Mbap­pé, et puis Pog­ba, qui joue à la Ju­ven­tus, non?

On di­rait que t’as un an de re­tard!

Je ne suis pas ca­lé, je t’ai dit! Di­sons que le di­manche ma­tin, je pré­fère re­gar­der Au­to Mo­to que Té­lé­foot, quoi. Et en­core, là je peux parce que je suis en conva­les­cence, mais c’est rare que je n’aille pas rou­ler. Ce n’est pas l’ar­gent ou la men­ta­li­té des mecs qui me re­poussent, je ne juge pas ce que les joueurs peuvent faire ou pen­ser. J’ai un co­pain, un voi­sin, il est en Ligue 2 à Bourg-en-Bresse. J’ai en­ten­du qu’il est ap­pro­ché par des équipes en Ligue 1, j’es­père pour lui que ça va se faire.

Puis­qu’on parle trans­fert, comment ex­pli­quer que les équipes fran­çaises soient pas­sées com­plè­te­ment à cô­té de ton po­ten­tiel?

À part l’Ar­mée de terre, je n’avais eu au­cune pro­po­si­tion, et pa­reil en­suite après deux ans là-bas. Il n’y a que Quick-Step qui est ve­nu me cher­cher. C’est pour ça que moi, je ne rê­vais pas de de­ve­nir pro, en fait. À l’ar­mée, j’ap­pre­nais le mé­tier, je mar­chais bien, j’ai été sé­lec­tion­né en équipe de France. D’ailleurs quand Etixx-IHNed, la ré­serve jeunes de Quick-Step, est ve­nu me pro­po­ser de les re­joindre, j’au­rais très bien pu leur dire: “Je suis bien à l’ar­mée, j’ai mon pe­tit confort, je suis avec mes co­pains.” Sur­tout que je tou­chais le même sa­laire, le SMIC, quoi. Mais j’ai eu ce goût-là de l’aven­ture, de pas­ser un cap.

Mais deux ans avant, au mo­ment où tu pas­sais ton CAP mé­ca­nique, tu rê­vais de quoi? De ga­gner ta vie en fai­sant du vé­lo? De de­ve­nir mé­ca­no dans une équipe?

En fait, au fond de moi, je ne sais pas si on peut ap­pe­ler ça de la rage, mais j’ai tou­jours eu un truc qui me di­sait que ça al­lait ex­plo­ser un jour. C’est dif­fi­cile à ex­pli­quer… Je n’avais pas d’am­bi­tions af­fi­chées, en tout cas pas très éle­vées. J’avais juste le pres­sen­ti­ment qu’à chaque étape at­teinte, je pour­rais vi­ser celle d’après et y ar­ri­ver. C’était plus un goût du chal­lenge qu’un plan de car­rière.

De­puis que tu es pas­sé pro, tu n’as rien chan­gé à tes ha­bi­tudes. Tu t’en­traînes avec ton cou­sin, Franck. Et sur­tout, ton idée de la pré­pa­ra­tion est ba­sée plus sur l’em­pi­rique que sur la science, les cap­teurs de puis­sance, etc.

Je ne suis pas contre ces ou­tils. Peut-être qu’ils pour­raient m’ap­por­ter – et je ne dis pas que je ne m’y met­trai pas un jour –, mais c’est dé­jà dur ce que l’on fait, alors je ne veux pas m’im­po­ser tou­jours plus de contraintes. Moi, j’éprouve du plai­sir à me faire mal pour être plus per­for­mant, je n’ai pas be­soin d’ana­ly­ser au mil­li­mètre ce que je fais, ce que je bois, ce que je mange. J’aime le vé­lo tel que je le pra­tique de­puis tou­jours: en écou­tant mon en­vie et mon ins­tinct. C’est pas grave de com­mettre des er­reurs, tant qu’on en prend conscience et qu’on ne les ré­pète pas. La dié­té­tique par exemple, c’est im­por­tant, mais le plai­sir, c’est la base de tout. On s’en­traîne beau­coup, les courses sont dif­fi­ciles, la sai­son s’étend de fé­vrier à sep­tembre… Alors j’ai be­soin d’avoir une vie nor­male à cô­té de ma vie de cy­cliste, d’être vi­vant. Tu ne peux pas être per­for­mant en étant mal­heu­reux dans le cy­clisme. En ce mo­ment, je mange de tout en étant rai­son­nable, évi­dem­ment, et quand je re­pren­drai l’en­traî­ne­ment, si j’ai du poids à perdre, je fe­rai ce qu’il faut. Mais je ne vais pas me prendre la tête avant. Là, je vais re­trou­ver un an­cien co­équi­pier pour boire un coup, j’aime les bières belges, fortes, qui ont du goût, donc je vais m’en ac­cor­der une. Je ne veux pas que mes co­équi­piers ou mes em­ployeurs l’in­ter­prètent mal, je ne fais pas n’im­porte quoi quand je suis bles­sé, hein, tout est ques­tion de me­sure, mais il faut vivre aus­si, il y a un temps pour tout.

Il y a un mé­de­cin du sport qui a pu­blié un ar­ticle où il hal­lu­ci­nait d’ap­prendre qu’après avoir fait une mo­no­nu­cléose, tu t’es in­fli­gé une sor­tie de 315 bornes, presque dix heures de selle…

Avec le re­cul, c’est vrai que c’était pas la meilleure chose à faire et je ne le re­fe­rais pas… Je sais qu’il faut sa­voir être sur la ré­serve et que j’ai du mal par­fois à me ca­na­li­ser. J’en ai par­lé avec mon équipe, ils ne m’ont pas tou­jours por­té vers le ciel, hein, on a dé­jà eu des désac­cords – pas for­cé­ment sur la pré­pa­ra­tion où j’ai tou­jours eu carte blanche pour faire ce que je vou­lais avec mon cou­sin Franck. Mais bon, des ex­cès comme ceux-là, ils viennent de mon ca­rac­tère…

Ton ca­rac­tère, c’est aus­si de prendre le vo­lant du cam­ping-car fa­mi­lial pour te rendre au der­nier cham­pion­nat de France!

Bah ma mère, elle conduit ja­mais, mon père a 77 ans…. Donc pour faire Mont­lu­çon-Ve­soul dans un ma­chin qui roule à 100, ça me pa­rais­sait nor­mal de conduire. On a fait des pe­tites pauses pour évi­ter d’avoir mal aux pattes. Six heures de route, je crois. J’étais tel­le­ment heu­reux qu’ils soient là, qu’ils

viennent nous voir avec mon frère Bryan, qu’on passe un pe­tit mo­ment en fa­mille. Et puis c’était vrai­ment rien de conduire. À la mai­son, ma mère a tou­jours tout fait pour nous, mais en­suite à l’ar­mée, j’ai ap­pris à me dé­brouiller, t’ap­prends la vie, la vraie, celle qu’il ne faut pas ou­blier quand tu es pro. On est as­sis­tés pour tout, on a juste à pé­da­ler, quoi.

Dans ton équipe, tu es très vite de­ve­nu ami avec Phi­lippe Gil­bert, le­quel dit que tu es en avance sur lui au même âge. Tu ap­pré­hendes d’ex­pé­ri­men­ter la no­to­rié­té comme lui la connaît?

Je ne suis pas em­bê­té avec ça, même si ça a dé­jà beau­coup chan­gé ces der­nières an­nées. Rien à voir avec Phi­lippe qui a tous les mé­dias sur lui, mais c’est propre à la Bel­gique, c’est tel­le­ment une terre de vé­lo. D’ailleurs, on me re­con­naît plus ici qu’en France ou même dans ma ré­gion, dans ma ville évi­dem­ment c’est dif­fé­rent… C’est mar­rant par­fois de croi­ser des gens au su­per­mar­ché qui sont éton­nés de te voir là, à avoir la même vie qu’eux, et donc ils re­gardent dans ton cad­die pour voir si t’es vrai­ment comme eux, ils re­gardent ce que tu achètes. Eh oui, on est tous les mêmes! Quand une pe­tite ma­mie à la bou­lan­ge­rie me dit qu’elle est dé­çue d’ap­prendre que je suis bles­sé parce qu’elle ne pour­ra pas me suivre dans le Tour, ça me touche.

En France, un cou­reur présent dans trois échap­pées sur le Tour va da­van­tage mar­quer les es­prits qu’un vain­queur à Mi­lan-San Re­mo comme Dé­mare, ou toi qui en­chaînes les top 5 dans les grandes clas­siques…

Le Tour, c’est pas seule­ment la plus grande ou la plus belle course du monde, c’est un di­ver­tis­se­ment. Il y a la France des connais­seurs, du vé­lo, et le grand pu­blic, qui aime re­gar­der cette fête sur le bord de la route plus que le vé­lo, en fait. Pour eux, le vé­lo se li­mite au Tour de France. Les gens qui mettent le Tour pour faire la sieste l’été, ils ne re­gardent pas né­ces­sai­re­ment Mi­lan-San Re­mo. Et moi, ma no­to­rié­té en France, ma po­pu­la­ri­té, elle s’ex­plique plus par mon ca­rac­tère, mon at­ti­tude, ma sim­pli­ci­té, mon pa­nache que par mes ré­sul­tats, parce que je n’ai pas ga­gné beau­coup, hein…

Pi­not a été cri­ti­qué pour avoir fait du Gi­ro sa prio­ri­té plu­tôt que le Tour. Tu com­prends?

“L’ar­mée, ça m’a fait gran­dir, pu­tain, je re­grette pas du tout, même si j’ai eu des mo­ments durs… Ça de­vrait être obli­ga­toire, le ser­vice mi­li­taire, ça fe­rait beau­coup de bien à cer­tains.”

Je ne vais pas par­ler de la men­ta­li­té dans le vé­lo en France, mais c’est vrai que tout passe par le Tour. Thi­baut, lui, peut le ga­gner, mais aus­si le Gi­ro, et avec l’ex­pé­rience de ces der­niers tours, c’est une très bonne chose d’être al­lé en Ita­lie, ça l’a mis en confiance pour la suite, il a peu­têtre été moins em­bê­té psy­cho­lo­gi­que­ment avec les mé­dias, les at­tentes du grand pu­blic. Moi, Quick-Step m’a mis sur le Tour seule­ment pour ma troi­sième an­née, et avant je n’avais pas de­man­dé à le faire parce que je sen­tais que je n’étais pas prêt. Et quand j’y suis al­lé, ça s’est très bien pas­sé. Par la force des choses, cette an­née, je le loupe, je vais dé­bran­cher de tout ça. Donc

si je suis re­mis, je vais par­ti­ci­per au Tour d’Es­pagne, je se­rai frais, et c’est peut-être un mal pour un bien.

Par­mi tes fans, cer­tains com­prennent mal de te voir te dé­pouiller pour Kit­tel ou Mar­tin alors que tu as dé­jà le po­ten­tiel et les ré­sul­tats pour être un lea­der.

Ah oui, mais ça fait par­tie du vé­lo, de se plier à un col­lec­tif et une stra­té­gie éta­blie. Pour avoir une équipe très forte au­tour de toi, tu dois aus­si, cer­tains jours, être très fort pour ton lea­der.

Cette an­née, sans cette bles­sure, sur quelles courses tu au­rais été lea­der?

Bah j’étais un des cou­reurs pro­té­gés pour les clas­siques ar­den­naises, ça c’est sûr. Mais quand on voit comment Phi­lippe a ga­gné l’Am­stel, j’au­rais été su­per heu­reux d’y par­ti­ci­per pour l’ai­der. C’est les faits de course, tu t’adaptes. Je suis un ga­gneur, mais quand un co­équi­pier gagne, je suis heu­reux pour lui, pour moi, pour l’équipe.

Ta po­ly­va­lence bluffe beau­coup de gens, mais toi, dès qu’on parle d’am­bi­tions sur le gé­né­ral d’un grand tour, on a l’im­pres­sion que tu freines des quatre fers. Mais on peut dif­fi­ci­le­ment s’in­ter­dire d’y pen­ser…

Ah, je ne m’in­ter­dis pas d’y pen­ser, mais je ne veux pas me dis­per­ser. C’est deux choses dif­fé­rentes de se pré­pa­rer pour ga­gner une grande clas­sique et pour bien fi­gu­rer au gé­né­ral dans un grand Tour. Cer­tains y ar­rivent, mais pas à mon âge. J’ai dé­mon­tré de belles choses, mais mon ob­jec­tif dans les an­nées à ve­nir, c’est de ga­gner une grande course d’un jour, des courses qui me font rê­ver, pour­quoi pas une étape sur un grand Tour, chaque chose en son temps. L’an der­nier si on me voyait sou­vent dans les gru­pet­tos, c’est par­fois que je pen­sais au len­de­main, mais dans la haute mon­tagne j’étais à ma place, hein. J’avais pas la caisse, tout sim­ple­ment, j’étais pas pré­pa­ré pour ça. Avant de vi­ser le clas­se­ment gé­né­ral d’une course de trois se­maines, je veux at­teindre mes ob­jec­tifs sur les clas­siques.

Sur les clas­siques, ton grand bour­reau, c’est Val­verde. Tu ter­mines deux fois deuxième der­rière lui lors de la Flèche wal­lonne et une fois à Liège. Tu penses quoi, toi, d’un mec comme lui qui gagne cinq fois la Flèche en at­ta­quant au même en­droit à 300 m de la ligne?

Bah moi, ça me donne la rage en­core plus, il faut aus­si tou­jours voir le bon cô­té des choses. Quand je le vois mar­cher comme ça à 37 ans, je me dis: “No stress, t’as en­core de belles an­nées de­vant toi.” Quand je ter­mine 2e pour mon pre­mier Liège, lui c’était son 15e. Je sais que je suis ca­pable de le battre un jour, mais quand il gagne cette an­née, per­sonne ne peut al­ler lui contes­ter la vic­toire. Tu re­penses sou­vent à cette des­cente sur Co­pa­ca­ba­na, aux JO et ta 4e place? Ah… Pfff… C’est un mo­ment que j’ai vou­lu ou­blier. L’ex­pé­rience olym­pique, c’est un bon sou­ve­nir, quelque chose de par­ti­cu­lier à vivre que je gar­de­rai, mais tom­ber dans la des­cente alors que je suis deuxième… Il n’y avait plus que Maj­ka à 100 m de­vant moi et pu­tain, j’avais vrai­ment des bonnes jambes, donc on peut rê­ver, ima­gi­ner plein de choses… Mais quand tu tombes, c’est fi­ni. Pour moi, 4e ou 2e c’est pa­reil. Ok, c’est vrai que c’est une mé­daille aux JO, mais quand je me lance dans cette des­cente, c’est pour ga­gner. Et là, pour le coup, si on parle stra­té­gie, j’ai sorti exac­te­ment la course que j’avais en tête. C’était par­fait. C’est juste un coup de pas de chance.

Cette an­née, sur Mi­lan-San Re­mo, on s’étonne de te voir prendre les re­lais alors que tu es avec Kwiat­kows­ki et Sa­gan qui sont plus forts au sprint. Parce que ce n’est pas ta men­ta­li­té de jouer à l’éco­no­mie?

Oui, je suis comme ça. Après, j’ai pris quelques re­lais parce qu’il fal­lait qu’on creuse, si tu re­gardes bien on n’a pas beau­coup d’avance à la fin. Quand Sa­gan a at­ta­qué et que j’ai vu que Kwiat­kows­ki pou­vait pas y al­ler, j’ai dit: “Soit on le re­prend avant le som­met soit on le re­voit plus”, donc j’ai fait comme si l’ar­ri­vée était en haut. Et j’ai bas­cu­lé à gauche dans la roue de Sa­gan, mais j’étais à la rup­ture ter­rible, hein. Tous les vi­rages, c’était de la mo­to GP. Et quand je suis ar­ri­vé en bas de la des­cente, je ne sais pas comment j’ai pu sor­tir un sprint comme ça (il ter­mine 3e pour quelques cen­ti­mètres, ndlr). Je n’ai au­cun re­gret, ça s’est joué à tel­le­ment peu de choses… Alors on peut tou­jours se dire qu’avec des si, mais non!

Tu es as­sez im­pres­sion­nant en des­cente, c’est le cô­té casse-cou du cy­clo-cross qui re­monte?

Un peu, oui. Je des­cends bien parce que je suis un peu cin­glé, mais il faut faire at­ten­tion, trou­ver l’équi­libre entre être as­sez ha­bile pour faire des écarts, mais ne pas al­ler à la faute à chaque des­cente et être un dan­ger pu­blic. Il y en a qui prennent trop de risques, par­fois.

Ça a été ton cas lors de ta chute spec­ta­cu­laire lors du der­nier Tour de France sur le contre­la-montre?

Ah non, là je n’ai rien de­man­dé à per­sonne, j’ai pris une ra­fale de vent qui m’a pla­qué contre la pa­roi ro­cheuse. Je suis sorti un peu large, donc j’ai vou­lu me re­le­ver pour frei­ner, sauf que le vent m’a écar­té de la route, ça m’a sou­le­vé la roue ar­rière et ça m’a fait mon­ter dans la roche. Cinq mètres après, c’était le ra­vin et j’étais mort. Là, l’épaule a grat­té, j’avais des bleus, mais bon, la veille il y avait eu la tue­rie de Nice, donc je ne vou­lais même pas en par­ler, quoi, tel­le­ment c’était dé­ri­soire. En­fin, le mec qui a pris la pho­to a re­çu le prix de la pho­to spor­tive de l’an­née aux Pays-Bas. Tant mieux pour lui, beau­coup de gens ont pen­sé au dé­but que c’était bi­don­né, un mon­tage!

Sur ce Tour, tu ne t’es pas un peu dis­per­sé? C’était l’avis de Ja­la­bert dans ses com­men­taires, lors de cette at­taque en duo avec To­ny Mar­tin sur cette 16e étape ré­ser­vée aux sprin­teurs.

Il a cer­tai­ne­ment rai­son, mais si moi, je com­mence à pen­ser comme ça, je me re­lève au bout de cinq ki­lo­mètres. Je ne joue pas le clas­se­ment gé­né­ral, je suis là pour ga­gner une étape, alors c’était peut-être pas sur le plan de route de par­tir à deux avec un co­équi­pier, mais… si on va au bout? J’ai cru com­prendre que Le­fe­vere (son di­rec­teur spor­tif) n’était pas très content au dé­but, mais on s’est fait re­joindre à 20 km de l’ar­ri­vée, donc pen­dant trois heures et de­mie à l’an­tenne, on n’a en­ten­du que “To­ny Mar­tin”, “Ala­phi­lippe” et “Quick- Step”… Le soir, il nous a dit “Bra­vo les mecs”, on était tous contents, on a bien ri­go­lé. Tu peux te dire que c’était com­plè­te­ment con, moi avec le re­cul, je suis quand même content de l’avoir fait.

“Ma po­pu­la­ri­té, elle s’ex­plique plus par mon ca­rac­tère, mon at­ti­tude, ma sim­pli­ci­té, mon pa­nache que par mes ré­sul­tats, parce que je n’ai pas ga­gné beau­coup, hein…”

Tu n’as pas l’im­pres­sion par­fois d’être un cou­reur un peu trop ro­man­tique?

Au fond de moi, je suis comme ça, je suis un gen­til, et il ne faut pas être trop gen­til dans le vé­lo… Mais j’aime aus­si res­sem­bler à ce que je suis vrai­ment, ne pas jouer un rôle, et ça se res­sent dans ma ma­nière de cou­rir… Alors, je dois peut-être ap­prendre à dé­bran­cher le cer­veau et tout faire pour ga­gner, ne pas faire de ca­deaux.

Tu sais que tu t’ex­primes avec l’ac­cent d’un Fla­mand qui parle fran­çais, comme si ce n’était pas ta langue ma­ter­nelle?

Non mais grave, c’est vrai, on me le dit, c’est un truc de fou, sur­tout là de­puis une se­maine que je vis ici. En fait, je le prends par mi­mé­tisme aus­si pour que ce soit plus fa­cile pour eux de me com­prendre. Si je parle plus vite en abré­geant les mots, ils vont me faire ré­pé­ter, du coup je parle plus tran­quille, et je prends leur ac­cent, leurs ex­pres­sions. C’est con, hein?

Ju­lian et son meilleur ami.

The Tree of Life.

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