Les ef­fa­ceurs.

Pédale! - - Sommaire - PAR JEAN- BAP­TISTE MOUTTET, ENTRE BRIAN­ÇON ET L’IZOARD PHOTOS: ELYXANDRO CEGARRA POUR PÉ­DALE!

76. Une bite, une se­ringue, une in­sulte des­si­nées sur la route du Tour? Pas de panique. Avant chaque étape, la bri­gade des ef­fa­ceurs est là pour faire ren­trer la course dans l’ordre. Ou pas.

Ils sillonnent les routes du Tour de France avant la ca­ra­vane, les cou­reurs et la té­lé­vi­sion. Leur mis­sion: que les ca­mé­ras ne cap­turent ni mes­sages dé­gra­dants, ni re­ven­di­ca­tions po­li­tiques, ni in­sultes. En­ga­gés dans une course contre-la-montre et ar­més seule­ment de leurs pin­ceaux et pots de pein­ture, ils sont ceux qu’on ap­pelle “les ef­fa­ceurs”.

Et le triste pé­nis blanc est de­ve­nu un pa­pillon ri­go­lard. Gi­lets fluo­res­cents sur les épaules, deux hommes tracent de longues lignes sur la route, des­sinent des courbes et ajoutent quelques traits fur­tifs en une poi­gnée de se­condes. In­tri­gués, des spec­ta­teurs s’ap­prochent, les mains dans le dos. Mais Pa­trick Dan­coisne et Joël Gau­triaud n’ont pas le temps de se re­tour­ner pour ap­pré­cier leur oeuvre, ni en ra­con­ter da­van­tage aux cu­rieux. Ils re­montent dans leur four­gon et re­dé­marrent en trombe. Le duo qui se livre à cet étrange ma­nège porte un sur­nom de su­per-hé­ros: “les ef­fa­ceurs”. Sa­la­riés de l’en­tre­prise Dou­blet, char­gée de­puis 2002 par Amau­ry Sport Or­ga­ni­sa­tion (A.S.O.), l’or­ga­ni­sa­teur du Tour, de réa­li­ser et de dis­po­ser les sup­ports pu­bli­ci­taires sur le par­cours, les ef­fa­ceurs de­vaient à l’ori­gine lut­ter contre les pu­bli­ci­tés non au­to­ri­sées. Puis le dé­fi s’est éten­du à tous les mes­sages heur­tant les re­gards et pou­vant fis­su­rer l’image d’un Tour po­pu­laire, bon en­fant, consen­suel et qui s’ac­com­mode mal des

mes­sages po­li­tiques ou des al­lu­sions sexuelles. Soit deux grandes pas­sions fran­çaises plus vrai­ment ac­cep­tables pour un évé­ne­ment re­trans­mis dans 190 pays et par 100 chaînes dif­fé­rentes. Alors, ce pé­nis qui s’est af­fi­ché sur les écrans quelques jours plus tôt, Pa­trick Dan­coisne l’a for­cé­ment pris “comme une dé­faite”. Il est 6h30, ce ma­tin du 20 juillet 2017 au som­met du col de l’Izoard, et l’ef­fa­ceur res­sasse en­core l’évé­ne­ment. Même avec la meilleure vo­lon­té du monde, “on ne peut pas tou­jours tout gé­rer”, dit-il pour s’ex­cu­ser. Mais tout de même: pas ques­tion que l’af­front se re­pro­duise lors de cette étape si at­ten­due entre Brian­çon et le som­met de l’Izoard, où le Tour ad­ju­ge­ra une étape pour la pre­mière fois de son his­toire.

Quand EPO de­vient EPQ

Pour Pa­trick Dan­coisne et Joël Gau­triaud, la jour­née s’an­nonce dif­fi­cile. Avec ses 1030 mètres de dé­ni­ve­lé sur les 14 der­niers ki­lo­mètres et ses lignes droites à 10%, l’Izoard agit comme un ai­mant pour les sup­por­ters ar­més de pin­ceaux. En contre­bas, entre les la­cets, quelques ins­crip­tions vert fluo ou blanches ap­pa­raissent d’ailleurs dé­jà sous le cra­chin de la brume ma­ti­nale. “Al­lez, c’est par­ti!”, lance Pa­trick après avoir je­té un oeil à sa montre. Pour l’étape du jour, son co­équi­pier et lui comptent re­mon­ter la route sur une cen­taine de ki­lo­mètres en amont de l’ar­ri­vée. “En plaine, il y a moins de graf­fi­tis. On va jus­qu’à soixante ki­lo­mètres seule­ment avant

l’ar­ri­vée”, in­forme Joël, pour qui c’est le pre­mier Tour à ce poste. Les deux hommes re­brous­se­ront en­suite che­min et ef­fa­ce­ront de nou­veau des ins­crip­tions, celles peintes entre leurs deux pas­sages. Autre contrainte, ils doivent lais­ser en­vi­ron 1h30 de dis­tance entre eux et les pre­miers vé­hi­cules de la ca­ra­vane. L’or­ga­ni­sa­tion pré­voit l’ar­ri­vée de cette der­nière à exac­te­ment 15h49 au col de l’Izoard. Pour les ef­fa­ceurs, l’étape al­pestre tient donc d’un contre-la-montre, avec dé­part à 7h. Che­veux gri­son­nants et car­rure car­rée, Pa­trick prend le vo­lant. Le plus frêle Joël s’est ar­mé de sa bible, le road-book, où est dé­taillé l’iti­né­raire et les prévisions des ho­raires de pas­sage et d’ar­ri­vée. Af­fec­té à d’autres mis­sions, un jeune “homme en bleu”, comme sont qua­li­fiés les em­ployés de l’en­tre­prise Dou­blet, pré­vient der­rière sa ca­puche: “Des bites, vous al­lez en voir”. En ef­fet… Alors que le four­gon dé­bute sa des­cente, le zi­zi s’af­fiche dé­jà par­tout, sous toutes ses formes. Toutes les cen­taines de mètres, par­fois d’af­fi­lée, des sexes mas­cu­lins, des pé­nis, des verges, des zobs... Les ef­fa­ceurs s’ar­rêtent au mi­lieu de la route, se ruent sur les pots de pein­ture. Au mieux, le sexe est trans­for­mé en pa­pillon, en ours... Si le temps presse, quelques coups de pin­ceau au ha­sard suf­fisent à rendre le des­sin illi­sible. EPO de­vient plus dif­fi­ci­le­ment dé­fi­nis­sable en EPQ ; les se­ringues, bien sou­vent ac­co­lées au nom de Froome, sont re­des­si­nées en échelle ; les “SOS ré­fu­giés”, nom­breux sur la route ce jour-là, sont ré­su­més en un énig­ma­tique “888”. “On trans­forme tout ce que l’on peut”, jette Joël, alors que Pa­trick râle: la pein­ture noire, qui rem­place pour cette étape la tra­di­tion­nelle cou­leur blanche, ne le sa­tis­fait pas. Le ré­sul­tat de leurs ajus­te­ments est moins li­sible. Le duo au­ra uti­li­sé plus de 350 litres de pein­ture mé­lan­gée à de l’eau sur l’en­semble de l’édi­tion 2017. Pas rien quand on sait qu’of­fi­ciel­le­ment, il est in­ter­dit d’écrire sur la route. Comme le rap­pelle l’ar­ticle 3221 du code pé­nal “tra­cer des ins­crip­tions, des signes ou des des­sins, sans au­to­ri­sa­tion préa­lable (…) est pu­ni de 3 750 eu­ros d’amende et d’une peine de tra­vail d’in­té­rêt gé­né­ral”. Mais les courses cy­clistes le to­lèrent. D’après la lé­gende, cette pra­tique re­mon­te­rait au Tour d’Ita­lie 1936. Ce se­raient les sup­por­ters de Raf­faele Di Pa­co, concur­rent de Charles Pé­lis­sier, qui au­raient les pre­miers en­cou­ra­gé leur star de cette ma­nière.

Des pompes fu­nèbres à l’Izoard

Au pe­tit ma­tin, Gre­go­ry Boux, 41 ans, émerge de son four­gon amé­na­gé en s’éti­rant. Lui a ins­crit un gen­til “Vive le Tour” et un in­évi­table “Al­lez Bar­det”. Pas plus. Il était à court de pein­ture à eau. Cet an­cien ad­mi­ra­teur de Pierre Rol­land (“il fait plus rien”) sou­tient la pres­ta­tion de Pa­trick et Joël. Les ins­crip­tions qui ra­mènent en­core les cy­clistes au do­page, il “trouve ça nul. On écrit pour en­cou­ra­ger, pas pour cas­ser”. Un peu plus tard, le cra­chin de­vient pluie et les deux ef­fa­ceurs s’au­to­risent une pause-ca­fé à Vars. Il est en­vi­ron 10h et ils ont dé­jà par­cou­ru la moi­tié du che­min al­ler. Pa­trick achève son sep­tième Tour. Ses 57 ans font de lui le doyen des hommes en bleu. Le reste de l’an­née, il jongle entre deux em­plois, l’un comme bar­man, l’autre dans une en­tre­prise de pompes fu­nèbres. “Je suis por­teur, maître

Alors que le four­gon dé­bute sa des­cente, le zi­zi s’af­fiche par­tout, sous toutes ses formes. Toutes les cen­taines de mètres, par­fois d’af­fi­lée, des sexes mas­cu­lins, des pé­nis, des verges, des zobs...

de cé­ré­mo­nie, je mets en bière”, éva­cue-til. En bon gars du Nord, il est ve­nu au cyclisme par Pa­ris-Rou­baix, dont le sec­teur pa­vé d’Au­chy-lez-Or­chies tra­verse sa com­mune de Cap­pelle-enPé­vèle. “Rou­baix, c’est là que tu re­con­nais les cham­pions”, tranche-t-il. À peine dix mi­nutes plus tard, le duo est dé­jà re­par­ti sur la route. D’un vi­rage sur­git un mes­sage d’une di­zaine de mètres, tra­cé en vert fluo: “Nos po­li­tiques sont des voyous.” Pa­trick, ne cache pas son sou­rire. “Ah il est beau ce­lui-là!” Au-des­sus, une fa­mille re­garde le ma­nège. Pro­mis ils n’y sont pour rien. “Mais on est plu­tôt d’ac­cord avec le mes­sage. Tout le monde l’est, non?” Plus loin, le four­gon dé­passe une tente bor­dée de dra­peaux CGT. “Hu­lot Voyou – Ma­cron dé­gage – EDF 100% pu­blic”, crie le bi­tume. Les ef­fa­ceurs sortent leurs pin­ceaux quand un mi­li­tant dé­boule, fu­rieux: “Mais qu’est-ce que vous faites? On ver­ra quand vous se­rez à la re­traite!” Pa­trick: “J’ai 57 ans, c’est pour bien­tôt. On fait notre bou­lot, c’est tout.” Le mi­li­tant: “On a tou­jours fait ça. Ça fait par­tie du Tour. On a le droit de s’ex­pri­mer par rap­port à Ma­cron, quand même.” Dans le pu­blic, le sou­tien penche plu­tôt pour la CGT. “Même si ça plaît pas, cha­cun doit être libre d’écrire ce qu’il veut”, avance Ma­de­line, qui at­tend les cy­clistes en fa­mille. Fa­bien Wille, pro­fes­seur des uni­ver­si­tés à la Faculté des sciences du sport de Lille et au­teur du livre Le Tour de France, un mo­dèle mé­dia­tique, com­pare les ef­fa­ceurs aux mo­dé­ra­teurs des sites Internet, mais avec un four­gon à la place d’une sou­ris. Pour lui, rien d’éton­nant à ce qu’A.S.O cherche à ma­quiller cer­taines re­ven­di­ca­tions. “Le sport se vou­drait apo­li­tique, mais c’est im­pos­sible.” Les ca­mé­ras at­tirent en ef­fet les com­bats en mal de mé­dia­ti­sa­tion et “créent des es­paces de contes­ta­tion”. Ain­si, le 7 juillet 1982, les si­dé­rur­gistes de l’en­tre­prise Usi­nor de De­nain avaient em­pê­ché les cou­reurs de pour­suivre la course, pro­vo­quant au pas­sage la grosse co­lère de Ber­nard Hi­nault.

Alors que les cou­reurs at­taquent le col de Vars et ses 9,3 km clas­sés en pre­mière ca­té­go­rie, Joël et Pa­trick ne sont plus qu’à quelques ki­lo­mètres de l’ar­ri­vée. Le som­met de l’Izoard se de­vine. Der­nier ef­fort de la jour­née: mon­ter le maillot gon­flable à pois de plu­sieurs mètres de haut. Mais le duo ne pour­ra pas ter­mi­ner l’as­cen­sion. La ca­ra­vane les a rat­tra­pés et ils re­gar­de­ront War­ren Bar­guil s’élan­cer à la pour­suite de Dar­win Ata­pu­ma de­puis le bas-cô­té. Les ef­fa­ceurs en pro­fitent pour faire le clas­se­ment de leur étape à eux. Vain­queur: la bonne tren­taine de graf­fi­tis en sou­tien aux ré­fu­giés. Les pé­nis ar­rivent deuxième, avec 18 ins­crip­tions ef­fa­cées, mais conservent sans for­cer la tête du clas­se­ment gé­né­ral. Avec sa di­zaine de mes­sages, la po­li­tique se hisse sur le po­dium. Seules huit pe­tites se­ringues ont en re­vanche camp.• été comp­ta­bi­li­sées. Tout fout le

“Les mes­sages po­li­tiques? On a tou­jours fait ça. Ça fait par­tie du Tour. On a le droit de s’ex­pri­mer par rap­port à Ma­cron, quand même” un mi­li­tant CGT

En ex­clu­si­vi­té, le rap­port de l’Agence mon­diale an­ti­do­page.

Pe­tit mes­sage de sen­si­bi­li­sa­tion à la dys­tro­phie tes­ti­cu­laire. Quelques jours plus tôt, les 1300 ou­vriers avaient ap­pris que le site de­vait fer­mer l’an­née sui­vante. Ce se­ra chose faite en 1986.

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