Bord

Le rock fi­shing, plus vaste qu’il n’y pa­raît

Pêche en Mer - - SOMMAIRE - Texte et pho­tos de De­nis Mou­ri­zard

J’aime tout par­ti­cu­liè­re­ment le rock fi­shing. Je l’aime dans ses plus grandes di­men­sions, car cette tech­nique en re­groupe en réa­li­té plu­sieurs. Elle me semble par­fai­te­ment adap­tée aux temps que nous vi­vons, elle est fa­cile d’ac­cès, plu­ri­dis­ci­pli­naire, elle per­met de pê­cher des petits, comme des gros pois­sons. La roche est un lieu de vie, créa­teur de vie. Elle est un lieu d’abris, im­men­sé­ment pro­li­fique. Il existe plu­sieurs ap­proches du rock fi­shing, et c’est bien com­pré­hen­sible. La dé­no­mi­na­tion de rock (pierre) fi­shing (pêche) n’évoque fi­na­le­ment que l’en­vi­ron­ne­ment dans le­quel se dé­roule l’acte de pêche, et il ne dé­fi­nit en rien une tech­nique plu­tôt qu’une autre. C’est ain­si que le rock fi­shing se dé­ploie en réa­li­té se­lon un spectre très large. Per­son­nel­le­ment, j’en­tre­vois cette pêche comme une porte ou­verte vers la li­ber­té. Elle me ra­mène à mes ori­gines, en­fant. Lorsque je par­tais dans les digues, me fau­fi­lant entre les ro­chers, jus­qu’au coeur même de l’édi­fice ro­cheux, pour y tra­quer les crabes et les pois­sons de roche. Lorsque qua­rante ans après je re­prends une pe­tite canne et quelques leurres, je vis à peu près la même chose. Dans ce monde-là, un go­bie de quinze cen­ti­mètres prend l’ap­pa­rence d’un monstre de trente ki­los. Ri­di­cule me dites-vous ? Cha­cun est maître de ses as­pi­ra­tions quant à cette pêche : plu­tôt la dé­cou­verte, plu­tôt le fris­son, plu­tôt l’amu­se­ment. Bien en­ten­du, on ne per­çoit pas tout à fait la même chose quand on com­bat un gros sar de deux ki­los et un go­bie de vingt grammes. Le rock fi­shing est en ce­la ma­gique puis­qu’il offre de mul­tiples portes de sor­tie pour prendre du plai­sir.

Le rock fi­shing : avant tout une déc­cou­verte

Loin de moi l’idée de vous condi­tion­ner à voir le plai­sir là où vous n’avez ja­mais eu l’idée d’al­ler le cher­cher, car je conçois que l’on puisse avoir du mal à vi­brer au­tant de la dé­fense d’un go­bie que de celle d’une liche… Pour­tant, par les temps qui courent, je trouve le su­jet bi­gre­ment d’ac­tua­li­té. En ces temps de bas­cu­le­ment com­plet où on ne peut re­nier l’idée que tant de choses changent, je pense vraiment qu’il va nous fal­loir voir les choses d’un oeil dif­fé­rent. J’ai vu dans la pra­tique du rock fi­shing un moyen de re­ve­nir à une pêche bien plus na­tu­relle. Je suis bien heu­reux que des ba­teaux na­viguent sur l’eau, mais rien, ni per­sonne, ne pour­ra ja­mais contes­ter le fait qu’une paire de pieds pol­lue­ra tou­jours moins qu’une paire de mo­teurs. Pê­cher sur le caillou, ou dans le caillou, les pieds bien à terre, est donc à la por­tée de tous. Au pal­ma­rès des pois­sons dont je garde un im­pé­ris­sable sou­ve­nir, il y a ce go­bie (oui, j’in­siste). Ce go­bie de presque vingt cen­ti­mètres a été pi­qué par Théo, un ami pê­cheur, sous un pont de Pa­la­vas. Tout d’abord je n’en avais ja­mais vu d’aus­si gros. Il avait l’ap­pa­rence d’un mam­mouth, sans les poils et sans le poids. Ses yeux glo­bu­leux et sa peau usée lui don­naient cette ap­pa­rence de vieux pois­son, un peu comme un coe­la­canthe, dans un port. Quand Théo me l’a pré­sen­té, je l’ai pris en pho­to avec le res­pect dû à son rang. Ce n’était plus la taille qui comp­tait, c’était la va­leur de l’an­cien, un peu comme si le pê­cheur avait su dé­ni­cher un tré­sor qui vi­vait là, sous le pont, de­puis des lustres. Ce pois­son n’avait ja­mais dû voir passer un ha­me­çon à cet en­droit là, c’était vraiment peu pro­bable. Là est un autre as­pect in­té­res­sant du rock fi­shing : la dé­cou­verte. Se faire à l’idée que, à chaque fois que l’on ex­plore un trou, une faille, un re­coin, on le fait

« La dé­no­mi­na­tion de rock f ishing n'évoque f in­ale­ment que l'en­vi­ron­ne­ment dans le­quel se dé­roule l'acte de pêche et ne déf init en rien une tech­nique plu­tôt qu'une autre. »

peut-être pour la pre­mière fois. Peut-être que ja­mais un ha­me­çon n’a été des­cen­du dans le trou, tout au fond. Peut-être que le pois­son que l’on va en sor­tir, on ne le connaît même pas. Je me rap­pelle ain­si de la pre­mière mos­telle que j’ai at­tra­pée, en des­cen­dant une ligne dans un trou de ro­chers. Un pois­son rouge lie de vin est sor­ti, avec des gros yeux, une peau lisse et lui­sante, et des mous­taches. Au­jourd’hui je peux le dire : ce pois­son est de­ve­nu ex­trê­me­ment rare. Il y a bien des his­toires à ra­con­ter qui prouvent que cha­cun voit ce qu’il veut bien voir et qui suf­fisent à le rem­plir de joie. Le même Théo ci­té pré­cé­dem­ment a un jour vu une dau­rade qui lon­geait une digue. Nous l’avons vue du haut de nos ro­chers. Il a lan­cé son mi­cro leurre au-de­vant d’elle, et la ma­gie a opé­ré. L’imi­ta­tion de ver qu’il ve­nait de dé­po­ser à dix cen­ti­mètres de son mu­seau a été at­tra­pé illi­co. Théo a fer­ré et a sor­ti la dau­rade. Elle n’avait rien d’ex­cep­tion­nel du point de vue du poids, elle me­su­rait à peine vingt cinq cen­ti­mètres... Pour­tant sur son dos il y avait un gros trou, comme si un em­porte-pièce avait re­ti­ré toute cette par­tie du pois­son. On se de­man­dait com­ment la dau­rade par­ve­nait à na­ger... Ce pois­son est re­par­ti à l’eau, car fi­na­le­ment, au­rait-il été juste de lui ôter la vie, elle qui avait vé­cu si long­temps avec ce han­di­cap ?

Et pour­quoi pas une pra­tique tra­di­tion­na­liste ?

Le rock fi­shing est se­lon moi la tech­nique qui en­cou­rage le plus l’ex­pres­sion créa­tive du pê­cheur. Le pê­cheur doit gé­rer l’in­vi­sible, comme il le fait dans toutes les autres tech­niques, mais avec les pieds bien sur terre, et en pleine pos­ses­sion de ses yeux. En rock fi­shing on com­mence par voir, puis on ima­gine. On ima­gine que le pois­son peut être plu­tôt dans ce trou que dans ce­lui-ci. On ima­gine un gros pois­son et on en sort un tout pe­tit, par­fois si pe­tit qu’on se de­mande com­ment l’ha­me­çon a pu se pi­quer dans la gueule. Des fois on s’at­tend à un gros et c'en est bien un gros, que l’on ar­rive même pas à sor­tir du trou. Je me rap­pelle cette par­tie de pêche avec mon ami An­toine, une par­tie de pêche pas comme les autres. Il m’avait em­me­né pê­cher au cor­deau, « à l’an­cienne ». Un mor­ceau de bois, sur le­quel était en­rou­lé de la corde bien cos­taud, ser­vait de canne ou plu­tôt de pi­quet. Au bout de la corde, un câble en acier équi­pé d’un gros ha­me­çon sur le­quel ve­nait prendre place un de­mi en­cor­net. Le tout était dé­po­sé dans un trou et le mor­ceau de bois ser­vait de cale entre deux ro­chers. Cer­tains trou­ve­ront cette pra­tique non spor­tive, et alors ? Est-ce que la va­leur de la canne fait la va­leur du pê­cheur ? Tant de pê­cheurs de part le monde pêchent avec une boîte de fla­geo­lets en guise de mou­li­nets… J’aime dé­cou­vrir de nou­velles choses, et cette par­tie de pêche dans les cailloux m’a lais­sé un sou­ve­nir im­pé­ris­sable. Au bout de quelques mi­nutes de pose, nous sommes al­lés voir nos cor­deaux. An­toine a sai­si le

pre­mier et m’a dit : « tiens, il est au bout, tu ferres et après bonne

chance ! » J’ai sai­si le mor­ceau de bois, ten­du un peu le cor­deau au bout du­quel j’ai res­sen­ti une ten­sion et un peu d’agi­ta­tion. J’ai en­voyé le bras pour fer­rer, et je m’en suis presque dé­boî­té l’épaule tant la ré­ac­tion a été vio­lente. En­glué dans ma corde, j’ai presque cru que j’al­lais fi­nir dans le trou. Je me suis re­trou­vé arc-bou­té, les deux pieds sur deux ro­chers à ti­rer comme un co­saque sur mon câble. Fi­na­le­ment, j’ai ga­gné la ba­taille, et un congre de ma taille est sor­ti d’un trou à peine plus gros que lui. J’ai hal­lu­ci­né, vraiment. Ce pois­son a été gar­dé, et consom­mé, et les autres sont re­par­tis à l’eau. Parce que très in­tel­li­gem­ment, mon guide m’a ex­pli­qué que ces pois­sons étaient vieux, que tout

« La tech­nique de l'Iso ja­po­nais ados­sée à l'uti­li­sa­tion d'amorces per­met de faire ve­nir des gros sars en mi­lieu ro­cheux. »

le monde pas­sait au-des­sus d’eux sans même s’ima­gi­ner leur pré­sence, et qu’il fal­lait les pré­ser­ver. Congre ou pas congre, plus un pois­son est vieux, plus son pré­lè­ve­ment pèse dans la ba­lance éco­lo­gique. Certes, la va­leur ha­lieu­tique et la no­blesse de cette tech­nique sont in­com­pa­rables avec une pêche fine et légère, mais sa va­leur spor­tive n’a rien à en­vier à la prise d’une liche... Comme quoi tout est ques­tion de point de vue, et de re­gard que l’on porte sur ce que l’on fait. Pê­cher la vieille avec une canne courte sur les roches bre­tonnes, avec un amor­çage de qua­li­té et dans une mer agi­tée est un sport de la plus grande va­leur à mes yeux. Ce­la im­plique un émo­tion­nel de chaque ins­tant. Cette forme de rock fi­shing est l’une des plus pro­met­teuses à mes yeux, car elle est spor­tive et touche à des pois­sons très com­ba­tifs. Peu­têtre tout ce­ci est une ou­ver­ture vers d’autres pêches que nous pour­rons vivre de­main, de fa­çon plus large. Al­ler au-de­là de la vi­sion de la va­leur du pois­son, bar, dau­rades, sars, tous ont une va­leur gus­ta­tive, et com­mer­ciale. Voit-on des bars sé­cher sous les mouches d’une digue comme on voit tant de congres ? Non, et il y a bien une rai­son à ce­la. Je reste par­fai­te­ment convain­cu au fil des an­nées que la pêche est une ac­ti­vi­té noble qui offre à l’homme la pos­si­bi­li­té de faire corps avec la na­ture. Dans le res­pect de ce qu’elle nous donne, nous avons nous aus­si moyen de lui rendre la pa­reille. Le rock fi­shing nous re­con­necte un temps avec l’en­fant qui est en nous, lui qui aime tant jouer...

Les digues font par­tie de l'en­vi­ron­ne­ment rock fi­shing. Le rock fi­shing est se­lon moi la tech­nique qui en­cou­rage le plus l'ex­pres­sion créa­tive du pê­cheur.

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