PHI­LIPPE CAS­SARD

Pianiste - - ACTUALITÉS IDÉES -

Ne ja­mais fi­nir d’ap­prendre, tel est le cre­do de ce pas­seur de sa­voirs, qui s’ap­prête à rendre le mi­cro après dix an­nées de « Notes du tra­duc­teur » en­chan­te­resses sur France Mu­sique.

Je n’en­seigne pas ré­gu­liè­re­ment. Mes émis­sions sur France Mu­sique rem­plissent un rôle pé­da­go­gique mo­deste, et je les des­tine au plus grand nombre, pas aux pro­fes­sion­nels en par­ti­cu­lier, même s’il ar­rive que ces der­niers les écoutent et me té­moignent leur at­ta­che­ment à l’émis­sion «Notes du tra­duc­teur». Ce­pen­dant, je suis in­vi­té trois fois l’an à don­ner des mas­ter­classes au Royal Nor­thern Col­lege of Mu­sic de Man­ches­ter et je réunis chaque été de­puis huit ans quelques jeunes pia­nistes à l’Aca­dé­mie Ti­bor Var­ga, à Sion, dans le Va­lais suisse. Je suis frap­pé par les heures achar­nées que ces jeunes pia­nistes consacrent à peau­fi­ner leur tech­nique ins­tru­men­tale – ce qui, en soi, n’est pas ré­pré­hen­sible – alors que d’un autre cô­té, ils né­gligent pour la plu­part d’entre eux ce qui construit un jeu de pia­no, ce qui nour­rit l’ima­gi­naire, ce qui ouvre l’es­prit et ai­guise l’in­tel­li­gence. Un jeu que je pour­rais vo­lon­tiers qua­li­fier d’in­culte (et j’ai bien conscience du cô­té mé­pri­sant de l’épi­thète !), ce­la s’en­tend im­mé­dia­te­ment, c’est ter­rible à dire, mais c’est ain­si. Au tou­cher, à la ma­nière de jouer des ac­cords, d’uti­li­ser sa main gauche, d’égre­ner les notes d’une can­ti­lène, de res­pi­rer (ou pas). Car un jeu de pia­no ne se ré­sume cer­tai­ne­ment pas à la tech­nique au sens de l’agi­li­té, de la pure vir­tuo­si­té. Dé­va­ler des oc­taves à la ma­nière de glis­san­di comme l’a fait ré­cem­ment cer­taine pia­niste for­ma­tée par le mar­ke­ting dans la So­nate de Liszt, à seule fin de nous en mettre plein la vue, n’ap­porte rien à l’oeuvre. Bien au contraire, elle réus­sit l’ex­ploit de la ra­pe­tis­ser, de la ri­di­cu­li­ser. Car ja­mais ces oc­taves ne sonnent comme elles le de­vraient : or­ches­trales, do­sées, phra­sées, or­ga­niques, mues par la vi­sion goe­théenne de Liszt dont cette pia­niste n’a cure. Manque fla­grant de culture, non de ta­lent. Au même âge, Da­niil Tri­fo­nov ne joue pas les oc­taves de cette So­nate moins vite, mais lui les em­plit d’une den­si­té so­nore et d’un ca­rac­tère dra­ma­tique stu­pé­fiants. Il a juste eu les bons pro­fes­seurs, qu’au de­meu­rant je connais bien.

…cou­ter Mo­zart, Haydn, Sa­lie­ri et… le bon Neefe On ne dé­cide pas, un beau ma­tin, parce qu’on a fê­té ses 25 ans la veille, qu’il est temps de se culti­ver, à pré­sent que la « tech­nique » est ac­quise ! La lente in­fu­sion, en nous, des connais­sances autres que « mé­ca­niques », sup­pose que nos pro­fes­seurs nous in­citent à les ac­qué­rir et à les mul­ti­plier dès notre plus jeune âge, à ou­vrir les yeux et les oreilles. Pour prendre un exemple simple : à par­tir d’un cer­tain âge (mais pas d’un âge cer­tain !), jouer les So­nates de Bee­tho­ven sans connaître à fond ses Qua­tuors et ses Symphonies re­lève plus de la faute mo­rale que d’une simple la­cune. Mais plus en­core : ques­tion­ner soi-même le texte de cet édi­fice in­con­tour­nable de notre ré­per­toire né­ces­site aus­si d’écou­ter Mo­zart, Haydn, Sa­lie­ri, le bon Neefe (le maître du jeune Lud­wig à Bonn), Hum­mel et quelques autres. On fré­quen­te­ra ré­gu­liè­re­ment les té­moi­gnages lé­gués par les grands an­ciens aux prises avec le mas­sif des 32 So­nates (La­mont, Sch­na­bel, Backhaus, Kempff, Nat, Rich­ter, Gi­lels, Bren­del, liste non ex­haus­tive !), et ceux lais­sés par les in­ter­prètes contem­po­rains (mon car­ré d’as à moi : Pol­li­ni, Goode, Ba­ren­boim, Schiff). Et au moins un pia­no­for­tiste ! Pour ma part et sans hé­si­ter : Ronald Brau­ti­gam, qui a ma­gis­tra­le­ment dé­pous­sié­ré ces textes en­cras­sés par des tra­di­tions, un confor­misme et des règles édic­tées par des pro­fes­seurs qui ont ri­gi­di­fié et asep­ti­sé, pour leur propre confort, cette mu­sique constam­ment ré­vo­lu­tion­naire. Par son geste dy­na­mique, sa re­mise en ques­tion ra­di­cale des tem­pi ha­bi­tuel­le­ment pra­ti­qués, la vi­ta­li­té de son dis­cours, l’at­ten­tion à une mul­ti­tude de dé­tails de l’écri­ture que l’on n’en­tend presque ja­mais sous

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