LA CORDE SEN­SIBLE

Pianiste - - L’INVITÉE DE PIANISTE - Pro­pos re­cueillis par El­sa Fot­to­ri­no

La vio­lo­niste et ro­man­cière vient de faire pa­raître

(édi­tions Sa­bine Wes­pie­ser), ré­com­pen­sé par le Grand prix RTL-Lire et le prix des Li­braires. Un voyage dans le temps au son de la de Bee­tho­ven.

Vous êtes vio­lo­niste pro­fes­sion­nelle et au­teure. Com­ment conci­lier les deux ac­ti­vi­tés? Je vis de ma­nière très frag­men­tée. Je consacre cer­taines pé­riodes à l’écri­ture, d’autres à la mu­sique. Je suis mu­si­cienne free-lance, ce qui me donne cette li­ber­té. De­puis quelques an­nées, la lit­té­ra­ture oc­cupe une place consé­quente dans ma vie.

Avec la mu­sique, vous pos­sé­dez dé­jà un mode d’ex­pres­sion à por­tée de main. Pour­quoi ce be­soin d’écrire ?

Pen­dant mes études, je tra­vaillais mon vio­lon huit heures par jour et du­rant cette pé­riode, je n’avais ni le temps, ni l’es­pace men­tal pour écrire. Lorsque j’écris, je suis créa­trice et non in­ter­prète. Je suis seul maître à bord. Mais pour rien au monde je ne me pri­ve­rais de ce sen­ti­ment de par­tage si puis­sant dans la mu­sique. Ce sont pour moi deux ac­ti­vi­tés com­plé­men­taires. Ce­la au­rait été plus lo­gique que je me tourne vers la com­po­si­tion, mais je n’ai au­cune inspiration dans ce do­maine. J’ai tou­jours beau­coup lu et je me suis sen­tie ap­pe­lée par la forme ro­ma­nesque. La lit­té­ra­ture s’est im­po­sée à son tour et, après la pre­mière pu­bli­ca­tion, je me suis sen­tie por­tée par ce dé­sir d’écrire.

Res­sen­tez-vous une in­ter­ac­tion par­ti­cu­lière entre ces deux arts ?

Le tra­vail sur l’émo­tion re­pré­sente un élé­ment cen­tral dans mon tra­vail, quel que soit le sup­port. C’est le noyau com­mun de ma re­cherche. Qu’il s’agisse de mu­sique ou d’écri­ture, je cherche à faire jaillir les émo­tions que je res­sens très pro­fon­dé­ment. Je ne me suis pas tour­née vers l’écri­ture par ha­sard : je tra­vaille sur la flui­di­té de la phrase, le rythme, les si­lences. Des as­pects que l’on re­trouve dans la mu­sique.

Le pia­no est-il un ins­tru­ment qui vous parle ?

Dans mon ro­man Amours, le pia­no oc­cupe une place es­sen­tielle. Le per­son­nage de Vic­toire, éle­vé dans une culture bour­geoise tra­di­tion­nelle, a ap­pris le pia­no comme il se doit. Mais au-de­là de cet as­pect conven­tion­nel, le pia­no est le moyen par le­quel Vic­toire va pou­voir li­bé­rer ses émo­tions. Cette femme, alors her­mé­tique à elle-même, va ain­si ex­pri­mer la pas­sion qui l’anime.

La mu­sique comme moyen de ré­con­ci­lia­tion entre le corps et l’es­prit…

La mu­sique et plus gé­né­ra­le­ment les arts de la scène pos­sèdent cette ver­tu. Le tra­vail sur le geste, la ten­sion men­tale et phy­sique sont es­sen­tiels pour chaque ins­tru­men­tiste. C’est une no­tion qui m’in­té­resse tout par­ti­cu­liè­re­ment : com­ment se li­bé­rer de ce qui est blo­qué en nous ?

Vous dé­ve­lop­pez une écri­ture que l’on pour­rait par­fois qua­li­fier de char­nelle. Est-ce que vous re­trou­vez cette di­men­sion dans cer­taines par­ti­tions?

Peut-être dans les oeuvres avec voix. Le pre­mier choeur de La Pas­sion se­lon saint Jean de Bach pos­sède cette puis­sance vi­bra­toire, cor­po­relle que le com­po­si­teur ex­ploite pour at­teindre la quin­tes­sence de son su­jet.

Et qu’en est-il de la So­nate

de Bee­tho­ven

au clair de lune pré­sente dans Amours ? C’est un ha­sard de la créa­tion. Ce n’était pas du tout pré­mé­di­té. J’avais au dé­part l’idée que Vic­toire al­lait réussir à se ré­con­ci­lier avec elle-même à tra­vers le pia­no. Cho­pin était peu­têtre dé­jà trop contemporain pour elle [le ro­man se passe au dé­but du XXe siècle, ndlr] et la mu­sique de Bee­tho­ven, de par son clas­si­cisme, cor­res­pon­dait bien au per­son­nage. Les trio­lets qui com­posent la par­ti­tion font écho au trio – les deux femmes et l’en­fant – qui est au coeur de l’his­toire.

Cette so­nate a-t-elle un sens dans votre his­toire per­son­nelle ?

Je garde le sou­ve­nir d’un concert de Krys­tian Zi­mer­man à la Salle Pleyel il y a au moins vingt-cinq ans de ce­la. Il était jeune pia­niste et ve­nait de rem­por­ter le 1er prix du Concours Cho­pin. Il a in­ter­pré­té cette oeuvre avec un sens de la res­pi­ra­tion, du si­lence qui a trans­por­té toute la salle. Cette par­ti­tion, d’une sim­pli­ci­té bou­le­ver­sante, pos­sède quelque chose de l’ordre d’un mou­ve­ment per­pé­tuel. Ce n’est pas tou­jours le cas dans la mu­sique de Bee­tho­ven, par­fois cé­ré­brale et com­plexe.

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