CHER MON­SIEUR SCHU­BERT…

Pianiste - - SOMMAIRE - Alexandre So­rel

Par Alexandre So­rel

ienne, 6 juillet 1819. En cette belle an­née 1819, com­ment vous re­mer­cier pour cette mer­veille que vous nous faites l'hon­neur de confier à nos doigts in­ti­mi­dés : votre So­nate en la ma­jeur D.664 ! Ë n'en pas dou­ter, nous au­rons beau­coup à ap­prendre de l'étude de votre nou­velle com­po­si­tion. Nous fe­rons de notre mieux pour rendre jus­tice à ce joyau de mu­sique.

Son pre­mier mou­ve­ment n'est que fra”cheur et dé­li­ca­tesse, em­preint de cette can­deur ju­vé­nile et de cette pu­re­té qui vous ca­rac­té­risent. On le croi­rait presque « heu­reux » si nous ne sa­vions que, dans votre mu­sique, le mode ma­jeur re­pré­sente sou­vent la peine et la dif­fi­cul­té de la vie. Mais sa mé­lo­die se dé­roule comme une tendre confi­dence ; nous cher­che­rons donc à la jouer can­ta­bile et avec le plus par­fait na­tu­rel. Don­ner le sen­ti­ment que tout est fa­cile, voi­là le se­cret ! Quant au se­cond mou­ve­ment, con­ve­nez qu'il exige du pia­niste tout au­tant de sin­cé­ri­té que de gožt. Pour le jouer, il faut de la pu­deur mais en mème temps de la pro­fon­deur d'âme : du grand art, en somme ! Ah, si vous pou­viez nous en­sei­gner com­ment at­teindre une inspiration aus­si di­vine que la vôtre ! Ce che­min me pa­rait bien long. Aus­si long que les « notes longues »…

VQuant au troi­sième mou­ve­ment de votre so­nate, Cher M. Schu­bert, je l'exa­mine et je constate avec crainte qu'il exige du pia­niste beau­coup d'agi­li­té et d'ai­sance. Vous l'écriv”tes pour une jo­lie vir­tuose fort bien douée, Jo­sé­phine Kol­ler. Est-ce pour cette rai­son que nos doigts doivent cou­rir en tous sens sur le cla­vier ? Qu'avez-vous donc in­ven­té-là ? Se­rait-ce une vir­tuo­si­té à la mode pa­ri­sienne de Mo­zart ou bien, la main droite et la main gauche em­bras­sant l'en­semble du cla­vier, avez-vous écrit ce mou­ve­ment sous la dic­tée de votre dieu Bee­tho­ven ? Quoi qu'il en soit, votre mor­ceau doit ètre brillant et ne sup­porte au­cune tech­nique ap­proxi­ma­tive. Vous nous chu­cho­tez un conseil ? : « Ne cher­chez pas à briller. Ai­mez ma mu­sique. C’est fa­cile ! » Fa­cile, dites-vous ? Je crois en­tendre une conver­sa­tion que vous ežtes avec votre père : « Franz, ta mu­sique est dia­ble­ment com­pli­quée ! » Et vous, can­dide, de ré­pondre : « Mais non Mon­sieur mon père ! Elle est au contraire toute de sim­pli­ci­té !» Peut-ètre, mon Cher Franz, mais vous sa­vez bien que rien n'est plus dif­fi­cile que la sim­pli­ci­té…

Quoi qu'il en soit, cher et noble ami, sa­chez que nous avons tel­le­ment de gožt et de vé­né­ra­tion pour votre mu­sique que nous fe­rons de notre mieux pour lui rendre jus­tice. Nous écou­te­rons les bat­te­ments ré­gu­liers de votre cÏur si hu­main. Vous les confiez no­tam­ment à notre main gauche. Nous nous en sou­vien­drons !

Dans le su­blime An­dante en ré ma­jeur, nous pren­drons soin de pro­non­cer toutes les notes que vous avez écrites, fus­sen­telles des notes sem­blables ré­pé­tées. Ces notes ré­pé­tées sont l'idée fixe dans votre mu­sique, elles disent votre tris­tesse de la vie qui passe. Nous lan­ce­rons aus­si les notes longues afin de les chan­ter à la ma­nière d'un ange (cet ange se­ra-t-il sem­blable à ce­lui que vous étiez vous­mème lorsque, en­fant, vous chan­tiez en la ca­thé­drale Saint-Étienne de Vienne?). Quant à la vi­tesse de nos doigts, Cher Mon­sieur Schu­bert, je ne m'in­quiète pas trop. Nous fe­rons bien notre af­faire de votre es­piè­gle­rie : il suf­fi­ra de ba­lan­cer votre mu­sique à deux temps, de te­nir les rennes de notre che­val afin de ne pas pres­ser. Sans ou­blier ces ac­cents far­ceurs dont vous avez par­se­mé ce diable d’Al­le­gro afin de nous en­tra”ner dans votre ga”té ju­vé­nile ! Enfin, si nous n'avons pas le dé­sir de briller à bon compte et si vous nous chu­cho­tez com­ment doit son­ner votre mu­sique, j'au­gure que nos mains trou­ve­ront bien com­ment ca­res­ser notre fi­dèle pia­no. Mais tout de mème, soyez clé­ment, Mon­sieur Schu­bert. S'il vous pla”t, par­lez­nous à l'oreille !

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