L’IN­VI­TÉ DE PIA­NISTE

Pianiste - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par El­sa Fot­to­ri­no

Stéphane Ro­zès, po­li­to­logue

An­cien di­rec­teur de l’ins­ti­tut de son­dages CSA et ac­tuel pré­sident de la so­cié­té de conseil Cap, le po­li­to­logue pos­sède une lec­ture émi­nem­ment mu­si­cale du réel.

Dans une in­ter­view don­née au Monde en 2005, vous évo­quez votre at­ta­che­ment à la mu­sique de Bach. D’où vient cette pas­sion ? Il faut du temps pour com­prendre nos émo­tions. La mu­sique nous porte dans un uni­vers sans contrainte, où le corps et l’es­prit peuvent s’épa­nouir dans une idée du beau que cha­cun res­sent comme uni­ver­selle. La mu­sique de Bach m’ac­com­pagne de­puis l’ado­les­cence. Elle à mon tem­pé­ra­ment : la né­ces­si­té d’une struc­ture pour en­suite dé­ployer sa spon­ta­néi­té et se réa­li­ser. L’al­lé­gresse s’épa­nouit au sein d’une construc­tion mu­si­cale ri­gou­reuse. J’ai re­mar­qué que je tra­vaillais très bien en écou­tant du Bach.

Quelle oeuvre en par­ti­cu­lier ?

Le Cla­vier bien tem­pé­ré. L’al­ter­nance de pré­ludes et fugues cor­res­pond au mé­ca­nisme de la pen­sée elle-même. Le pré­lude part du vi­vant pour al­ler à l’Idée qui syn­thé­tise. La fugue part de l’Idée qui doit s’éprou­ver au réel.

Êtes-vous pia­niste ?

Hé­las non, mais j’ai tou­jours bai­gné dans la mu­sique clas­sique. Mon ar­rière-grand-mère était can­ta­trice et ma mère, ins­ti­tu­trice, a été une bonne pia­niste ama­teur. À la mai­son, comme en classe, elle fai­sait écou­ter du Mes­sian comme de la mu­sique pyg­mée ou du Schoen­berg. Ce n’était pas tou­jours de tout re­pos, mais ce­la nour­ris­sait un en­vi­ron­ne­ment mu­si­cal qui m’a im­pré­gné. Au­jourd’hui, elle tient l’orgue de Ca­da­quès, ré­pu­té dans le monde en­tier. C’est le plus an­cien orgue ba­roque de Ca­ta­logne. Cet ins­tru­ment n’est pas très adap­té à Bach mais aux grands com­po­si­teurs ca­ta­lans de la pé­riode ba­roque his­pa­nique (Ca­bezón, etc.) qu’elle af­fec­tionne. Des in­ter­prètes du monde en­tier montent à sa tri­bune.

Votre goût mu­si­cal est-il do­mi­né par la mu­sique ba­roque ?

Dès mon ado­les­cence en pen­sion, j’ai com­men­cé à nour­rir une pas­sion pour la mu­sique ba­roque. Vers l’âge de 17 ans, mon at­ta­che­ment à la mu­sique de Bach s’est af­fir­mé, no­tam­ment à tra­vers les in­ter­pré­ta­tions de Glenn Gould. J’ai éga­le­ment un tro­pisme pour la mu­sique russe et sur­tout fran­çaise : Ra­meau, Ravel, De­bus­sy.

Qu’est-ce que qui vous sé­duit chez ces com­po­si­teurs ?

Mon mé­tier m’a ame­né à pen­ser et éla­bo­rer sur « l’ima­gi­naire fran­çais », notre rap­port au réel. Cet ima­gi­naire a en­gen­dré Ra­meau. Ce com­po­si­teur s’ins­crit dans une concep­tion de la mu­sique dans la­quelle la beau­té est liée à la Rai­son et l’élé­va­tion, là où les con­cep­tions plus ita­liennes re­posent sur la spon­ta­néi­té, le dé­ploie­ment des émo­tions. Ain­si se noua « la que­relle des bouf­fons » op­po­sant Ra­meau à Rous­seau. Se­lon moi la mu­sique de Bach ar­ti­cule ces deux élé­ments, au contraire de l’ima­gi­naire fran­çais qui tend à sé­pa­rer le corps de l’es­prit et à faire pré­va­loir ce der­nier.

Votre per­cep­tion de la mu­sique at-elle évo­lué au fil du temps ?

Après un can­cer il y a une quin­zaine d’an­nées, je ne re­cherche plus la même chose. Avant, je pri­vi­lé­giais les messes, can­tates, et pas­sions de Bach ou les opé­ras de Haen­del et Mon­te­ver­di. J’ap­pré­ciais par­ti­cu­liè­cor­res­pond re­ment les in­ter­pré­ta­tions ra­pides comme la ver­sion de 1955 des Va­ria­tions Gold­berg de Glenn Gould. Au­jourd’hui, je m’oriente vers des pages et des in­ter­pré­ta­tions épu­rées, no­tam­ment des oeuvres pour pia­no seul. J’ai re­mis le si­lence au coeur de l’ex­pé­rience mu­si­cale. C’est ain­si que je suis pas­sé de Glenn Gould à Svia­to­slav Rich­ter et Gus­tav Leon­hardt. J’aime aus­si la mu­sique d’Ar­vo Pärt.

Vous n’avez ja­mais ap­pris le pia­no ?

J’ai connu une mau­vaise ex­pé­rience de l’ap­pren­tis­sage du pia­no quand j’avais une di­zaine d’an­nées. J’ai pris des le­çons pen­dant un an mais l’en­sei­gne­ment « vieille école » de mon pro­fes­seur s’est ré­vé­lé dra­ma­tique. Avant d’avoir le droit de tou­cher au cla­vier, il fal­lait en pas­ser par le sol­fège. En­core une fa­çon de pro­cé­der ré­vé­la­trice de l’ima­gi­naire fran­çais : avant la gra­ti­fi­ca­tion, il faut d’abord être nor­mé par la souf­france.

N’avez-vous pas de re­grets ?

Pe­tit, j’au­rais ai­mé être chef d’or­chestre. Mais j’étais ab­so­lu­ment dé­pour­vu de tout ta­lent. Je n’ai pas une bonne oreille. Mé­lo­mane, je suis pas­sion­né par le tra­vail et les théo­ries d’in­ter­pré­ta­tion. Les ar­tistes se font une idée du beau et du che­min pour y par­ve­nir. On de­vrait prendre exemple sur eux. La rai­son de la crise que nous ren­con­trons au­jourd’hui en France vient de la dif­fi­cul­té d’énon­cer pré­ci­sé­ment l’idée que l’on se fait du bien, du juste, du sou­hai­table. La ré­pé­ti­tion d’un or­chestre ou l’in­ter­view d’un pia­niste qui parle de ses in­ten­tions mu­si­cales m’in­té­resse au­tant que d’écou­ter l’oeuvre elle-même.

Vous consi­dé­rez-vous comme un in­ter­prète ?

Mon mé­tier de conseil part no­tam­ment de la bonne in­ter­pré­ta­tion du réel. Elle ré­sulte d’une in­té­gra­tion à la fois de sa­voirs, de tech­niques, d’ex­pé­rience et de sen­si­bi­li­té. Wolf­gang Pau­li, prix No­bel de phy­sique quan­tique, écri­vait à Jung que « l'on voit le monde ex­té­rieur à par­tir de son monde in­té­rieur ». Ain­si une même oeuvre ou fait donne lieu à dif­fé­rentes in­ter­pré­ta­tions qui rendent rai­son du réel. La so­cié­té est un es­pace po­ly­pho­nique où cha­cun doit te­nir sa par­ti­tion.

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