Franz Schu­bert

So­nate n° 15 en la ma­jeur op. 120 D.664, An­dante en ré ma­jeur

Pianiste - - PÉDAGOGIE -

Le deuxième mou­ve­ment de cette so­nate, l’une des plus belles pages qu’ait écrites Schu­bert, com­mence par un rythme mo­no­tone et ob­sé­dant. Le thème émerge d’une épaisse pâte so­nore, il pro­cède par ac­cords lan­ci­nants, ré­pé­tés et presque im­mo­biles. Ce pro­cé­dé est proche de l’écri­ture de cer­tains lie­der comme La Jeune Fille et la Mort, par le­quel Schu­bert nous plonge au plus in­time de ses sen­ti­ments. Il choi­si­ra en­core ce même pro­cé­dé pour ac­com­pa­gner son lied Der Un­glük­liche (Le Mal­heu­reux D.713), afin de re­pré­sen­ter la nuit qui des­cend len­te­ment 1.

MES. 1-7

Ces re­marques nous donnent une pre­mière in­di­ca­tion sur la ma­nière dont il faut jouer cette page. Il est in­dis­pen­sable de faire en­tendre toute la « pâte so­nore » de l’écri­ture schu­ber­tienne et donc de ré­pé­ter ef­fec­ti­ve­ment cha­cune des voix ou des notes qui doivent être re­jouées. Ne vous conten­tez sur­tout pas d’exé­cu­ter le chant : si, la, la la fa… Faites en­tendre aus­si sa dou­blure en pa­ral­lèle à la par­tie de té­nor (pouce gauche). Re­jouez scru­pu­leu­se­ment cha­cune de ces 6 notes des ac­cords de ré mi­neur ré­pé­tés avec in­sis­tance. Lais­sez bien re­mon­ter chaque touche jus­qu’en haut avant de re­jouer. Rap­pe­lons que les notes sem­blables ré­pé­tées re­vêtent une im­por­tance cru­ciale dans l’écri­ture de Schu­bert. Elles ex­priment un as­pect obsessionnel dans son écri­ture, fi­gurent l’iné­luc­table et la vie qui passe, tout comme les heures sonnent à la pen­dule. Bien re­jouer les notes sem­blables est par ailleurs in­dis­pen­sable pour ac­qué­rir l’em­preinte des ac­cords dans la main. Met­tez un peu de pé­dale dans ce thème. Al­fred Bren­del note dans son livre Ré­flexions faites : « Quand Schu­bert veut que des notes at­ta­quées sé­pa­ré­ment soient re­liées par la pé­dale, il met en gé­né­ral des points et des signes de liai­son2. » C’est le cas ici, mais met­tez de la pé­dale avec dis­cré­tion.

MES. 15-22

Ce chant d’une in­des­crip­tible beau­té doit « pla­ner » au-des­sus de l’ac­com­pa­gne­ment. Le son au pia­no com­mence à dis­pa­raître et tend à s’éteindre aus­si­tôt l’avons-nous émis. Ce­la im­plique que, pour chan­ter comme avec la voix hu­maine un chant joué as­sez len­te­ment, il faut pro­je­ter le son de chaque note longue as­sez fort, le plus loin pos­sible en avant, afin que nous puis­sions per­ce­voir la conti­nui­té d’un son à l’autre. Dans le cas contraire, le « fil » du chant est in­ter­rom­pu. Pré­voyez la di­mi­nu­tion du son et le point jus­qu’où vous vou­lez le me­ner. An­ti­ci­pez dans votre oreille. Ima­gi­nez à l’avance la re­tom­bée du son, un peu comme si vous lan­ciez un ja­ve­lot ou une balle le plus loin pos­sible de­vant vous en vi­sion­nant sa tra­jec­toire. Si­mul­ta­né­ment, veillez à di­mi­nuer de plus en plus les doubles croches en des­sous, au fur et à me­sure que le chant se perd.

MES. 64-70

En­core une fois, l’exé­cu­tion ins­pi­rée d’un chant dé­pend étroi­te­ment de l’exé­cu­tion vi­vante, ryth­mée et belle, de sa par­tie d’ac­com­pa­gne­ment. Me­sures 64 à 70 (il en est de même, mes. 20 à 26), dé­taillez la par­tie de main gauche. Schu­bert écrit plu­sieurs voix ho­ri­zon­tales dans l’en­chaî­ne­ment de ces har­mo­nies. Cher­chez-les. Pre­nons la me­sure 68 pour exemple. Vous de­vez sa­voir chan­ter cha­cune de ces voix : la basse, qui pro­cède d’un mou­ve­ment as­cen­dant : sol, sol, la si, la, sol#… ; la par­tie haute, jouée par le pouce (té­nor) : sol, sol, sol, la, si. On le constate, la basse et la par­tie de té­nor vont en mou­ve­ment contraire et exé­cutent un échange de notes (sol, la, si, contre si, la, sol). Re­pé­rez le mou­ve­ment des voix et leurs di­rec­tions (contraires, op­po­sées ou pa­ral­lèles), ce­la consti­tue une aide très im­por­tante pour ap­prendre la mu­sique. Enfin, chan­tez une voix non moins im­por­tante : le ré qui est ré­pé­té trois fois à la par­tie cen­trale. Ce ré sert de pi­vot et d’axe au­tour du­quel se dé­ploient les par­ties ex­trêmes, à la ma­nière d’un éven­tail. La en­core, cette note ré­pé­tée si­gni­fie l’ob­ses­sion, le déses­poir, l’iné­luc­table. Re­jouez­la soi­gneu­se­ment. Sen­tez-la re­mon­ter sous votre doigt. …cou­tez.

1. Ce lied est écrit sur le même ac­cord que ce­lui que nous avons ici, et presque sur le même rythme. 2. Al­fred Bren­del, Ré­flexions faites, édi­tions Bu­chet Chas­tel, Paris 1979.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.