« Le mi­cro me rend idiot. Cer­taines per­sonnes perdent tout na­tu­rel dès qu’elles sont pho­to­gra­phiées. Moi, c’est la même chose avec le son. »

Pianiste - - EN COUVERTURE -

de pa­rents juifs rou­mains comme le pia­niste, mais né aux …tats-Unis. Avec le temps, il a réus­si à domp­ter ses an­goisses en ré­dui­sant son ré­per­toire à l’es­sen­tiel, en re­fu­sant tout mi­cro, toute ca­mé­ra et en écar­tant toute pres­sion su­per­flue qui ne soit pas pu­re­ment mu­si­cale. Un jour, La­wrence Fos­ter lui a dit : « Ra­du, tu n’as pas vo­mi ce soir ! Tu ne me res­pectes plus ? » Da­niel Ba­ren­boÔm, qui en­tre­tient éga­le­ment une re­la­tion fra­ter­nelle avec Ra­du Lu­pu de­puis 1970 (c’est le seul pia­niste avec le­quel le chef d’or­chestre joue à quatre mains en concert), pense que jouer de la mu­sique n’est pas un pro­blème pour lui : « C’est tout ce qu’il y a au­tour qui est dif­fi­cile : les voyages, le som­meil, la nour­ri­ture. Il n’a plus le droit de man­ger n’im­porte quoi et il doit faire at­ten­tion à ne pas trop boire de vin. » Mais La­wrence Fos­ter, qui l’a di­ri­gé sou­vent dans des sé­ries des cinq concer­tos de Bee­tho­ven à tra­vers le monde (Londres, Hous­ton, Los An­geles, Jérusalem et Lyon), in­siste sur son in­té­gri­té mu­si­cale qui l’oblige à al­ler tout le temps au fond des choses : « Il est très com­pli­qué. Il vit chaque note, il veut com­prendre le sens de chaque ac­cord, il cherche tou­jours et n’est ja­mais to­ta­le­ment sa­tis­fait. Avec l’âge, il vise tou­jours plus haut : chaque concert doit être un évé­ne­ment unique. » Mar­tin Eng­stroem, le di­rec­teur du fes­ti­val de Ver­bier, confirme ce point de vue : « Chaque concert est une épreuve de force pour lui. C’est comme s’il avait une mon­tagne à gra­vir, au som­met de la­quelle il par­vient épui­sé. À son ni­veau, l’art est une ques­tion de vie ou de mort. »

Une chaise et rien d’autre

Pour­tant, lors­qu’il ar­rive sur scène d’un pas non­cha­lant et qu’il s’ins­talle à son pia­no to­ta­le­ment dé­con­trac­té, comme un ar­ti­san à son éta­bli, on est loin d’ima­gi­ner les affres par les­quelles il est pas­sé. Mais c’est jus­te­ment le se­cret de Ra­du Lu­pu : si chaque note a été pe­sée, si chaque re­coin de la par­ti­tion a été ana­ly­sé, si chaque thème a été pas­sé au crible d’une ré­flexion pro­fonde, tout s’ef­face au mo­ment du concert pour lais­ser la place à la spon­ta­néi­té, à l’ins­pi­ra­tion du mo­ment. Il se cale confor­ta­ble­ment dans sa fa­meuse chaise (seule exi­gence de sa part au­près de l’or­ga­ni­sa­teur : lui trou­ver une chaise, et non un ta­bou­ret) pour pal­lier ses pro­blèmes de dos et pour qu’il puisse, se­lon une er­go­no­mie toute per­son­nelle, tou­jours maî­tri­ser le son qui part du bas des reins pour at­ter­rir à la pulpe des doigts, dans un arc dé­nué de ten­sions et de noeuds, à la ma­nière de ces peintres zen qui passent leur vie à réa­li­ser un cercle par­fait à main le­vée. Re­né Mar­tin, qui l’a sou­vent in­vi­té à La Roque d’An­thé­ron, à Nantes ou à Tours, l’at­teste : « Il est hors du monde, na­tu­rel­le­ment ré­ser­vé, mais hu­mai­ne­ment très cha­leu­reux. Il n’a au­cune exi­gence ex­té­rieure, seule­ment des exi­gences in­té­rieures. Tout est simple avec lui. » Ses rap­ports avec les ac­cor­deurs qui règlent le pia­no sont tou­jours très res­pec­tueux. Lu­pu est aus­si exi­geant que Krys­tian Zi­mer­man ou Mau­ri­zio Pol­li­ni avec l’ins­tru­ment, mais il s’ex­prime peu, avec des images et des sen­ti­ments, de ma­nière mys­té­rieuse. Au­jourd’hui, les pia­nos sont sou­vent mé­tal­liques et clin­quants, alors il tente de les pous­ser vers des sons plus sombres, cha­leu­reux, tendres et raf­fi­nés, qui per­met­tront des cou­leurs plus mé­lan­co­liques et plus sub­tiles. « Il est at­ten­tif à

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.