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Pianiste - - EN COUVERTURE -

ui, c’est né­ces­sai­re­ment un mé­tier. Un ama­teur ne gar­de­ra as­su­ré­ment que les « bons cô­tés » de la pra­tique de l’ins­tru­ment. Tou­te­fois, ce mé­tier si par­ti­cu­lier, qui est à la fois l’ex­pres­sion d’une pas­sion, d’un rap­port fu­sion­nel avec ce que l’on fait, im­pose un cer­tain nombre d’obli­ga­tions : la ges­tion de plan­nings et de pro­grammes que l’on dé­cide plus d’un an à l’avance. Et puis, il y a tout le reste qui consiste, dans cer­tains cas, heu­reu­se­ment pas trop fré­quents, à jouer quand on n’en a pas ab­so­lu­ment l’en­vie. Il faut alors créer le dé­sir. J’es­saie de re­la­ti­vi­ser ces deux as­pects, de les maî­tri­ser, tout comme le trac.

Le­vant le pia­no, je cherche, alors, ça me prend en­tiè­re­ment. Je me sens plus dans mon centre, oui, chez moi. Si j’étais un ac­teur ou un chi­rur­gien, ce se­rait la mème chose. Bon, je joue de la mu­sique écrite par quel­qu’un d’autre, donc, for­cé­ment, c’est en de­hors de moi. Pen­sez-vous à une sorte de transe ? Je ne res­sens pas ça, non, je ne peux pas dire ce que je ne sens pas. C’est très na­tu­rel pour moi, il ne faut pas cher­cher des choses pa­ra­nor­males. Ce qui est vrai, c’est qu’on ou­blie tout sur scène, ses dou­leurs… Mais il n’y a rien de spé­cial. Un jour, Paul, le fils de Frie­drich Gul­da, a de­man­dé à son père : « Pa­pa, que faut-il faire pour bien jouer ? » Ce­lui-ci a ré­pon­du : « Il faut en­trer dans le pia­no. » Quand on n’est pas en forme, on a du mal à en­trer, mais quand on est en forme, on entre. C’est une sen­sa­tion phy­sique très agréable. C’est eu­pho­ri­sant. Pour ètre en forme, il faut beau­coup tra­vailler, si­non on reste à l’ex­té­rieur, mais tra­vailler ne donne pas l’ab­so­lue cer­ti­tude d’ètre en forme le jour du concert. Si ça ne marche pas, c’est ter­rible, on voit un monstre avec des dents… Lorsque ça marche, c’est une sen­sa­tion phy­sique, ma­nuelle, sen­suelle. Et puis, il y a la mu­sique quand mème, c’est le but, si­non à quoi bon !

D’in­évi­table doit ad­ve­nir, et non ce qui est évident. Un ac­cord de ré ma­jeur peut lit­té­ra­le­ment me crier au vi­sage pour ètre joué (rires). Je dois donc jouer cet ac­cord de ré ma­jeur. Ce que j’ap­pelle l’in­évi­table, c’est ce qui, quand on se met en si­tua­tion d’ou­ver­ture to­tale, ap­pa­raît comme étant la seule chose pos­sible à jouer. Et vous n’avez mème pas la pos­si­bi­li­té de por­ter un ju­ge­ment sur cette sen­sa­tion. Ce­pen­dant, lors­qu’on est pia­niste et qu’on n’a pas le ta­lent pour faire de son pia­no ce que l’on veut, on est coin­cé avec des notes que l’on ne peut pas jouer. Et l’au­di­teur n’est pas cen­sé sa­voir qu’il vous était im­pos­sible d’in­ter­pré­ter autre chose. Quand ce­lui-ci est tou­ché par ce qui se joue, c’est que quelque chose de l’ordre de cet in­évi­table lui a été trans­mis. Il sait qu’il ne peut pas en ètre au­tre­ment. C’est là que se trouve mon pu­blic. Il est le coeur de mon au­dience. Pour rien au monde, je n’échan­ge­rais ma fa­çon d’ètre face à la mu­sique. Tant de choses sur­viennent dans cette ma­nière de l’abor­der. Re­le­ver ce dé­fi pro­voque un émer­veille­ment constant. ela m’est ar­ri­vé. C’était au Ja­pon, avec Martha Argerich. On jouait le Ron­do en la ma­jeur à quatre mains de Schu­bert. Tout à coup, elle se trompe et me dé­vi­sage aus­si­tôt avec un air de re­proche. C’était tel­le­ment spon­ta­né que j’ai eu en­vie de rire. Quelques me­sures plus loin, nos deux mains s’étant rap­pro­chées, elle a vo­lon­tai­re­ment ac­cro­ché mon pe­tit doigt. Il res­tait deux pages à jouer. Je suf­fo­quais et je n’ai pas pu me re­te­nir. J’ai ex­plo­sé de rire en fai­sant pas­ser ce­la pour une toux ir­ré­pres­sible. À l’en­tracte, des spec­ta­teurs sont ve­nus m’of­frir des pas­tilles contre la toux. Il faut bien s’amu­ser par­fois…

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