Clas­sique et jazz

Pianiste - - CHRONIQUES DISQUES, DVD -

Cette ru­brique pré­sente une sé­lec­tion des disques et DVD ré­cem­ment pa­rus. Les « maes­tros » de dis­tinguent tout par­ti­cu­liè­re­ment ceux qui, se­lon nous, ont mar­qué ou mar­que­ront la dis­co­gra­phie.

So­nate « Ham­merk­la­vier », qu’An­dré Bou­cou­re­chliev consi­dé­rait « dense comme l'ura­nium », et des fan­tasques Ba­ga­telles opus 126, le pia­niste livre une lec­ture pas­sion­nante et d’un en­ga­ge­ment constant. Dans l’opus 106, vé­ri­table dé­fi lan­cé à l’ins­tru­ment et aux in­ter­prètes, la ten­sion ne se re­lâche ja­mais. L’im­pres­sion de gran­deur pré­vaut dès les ac­cords de l’Al­le­gro ini­tial ponc­tués d’un élan ryth­mique vi­ril où la force ex­pres­sive an­nonce dé­jà la fin de la so­nate. À l’émo­tion pure s’ajoute une li­si­bi­li­té po­ly­pho­nique qui trouve son abou­tis­se­ment dans la suc­ces­sion de fugues ter­mi­nales. À au­cun mo­ment, Goer­ner n’aban­donne la qua­li­té de la so­no­ri­té dont les va­ria­tions de cou­leurs culminent dans l’Ada­gio

d’une te­nue sty­lis­tique et d’une fi­dé­li­té au texte ja­mais prises en dé­faut. Le souffle et la poé­sie se conjuguent dans un art vo­cal ré­pon­dant à ces

dont par­lait Ed­win Fi­scher. Les six

ka­léi­do­scope ul­time de mi­nia­tures no­va­trices, re­trouvent sous ses doigts la même im­pres­sion d’in­ten­si­té et de dé­li­ca­tesse : der­rière la com­plexi­té de l’écri­ture se dé­gagent un ly­risme à fleur de peau, une acui­té et une évi­dence, que ce mu­si­cien al­chi­miste sait rendre dans les en­chaî­ne­ments entre chaque pièce par un na­tu­rel confon­dant. La So­nate « Ham­merk­la­vier » de Goer­ner peut se com­pa­rer, à des de­grés divers, à cer­taines réa­li­sa­tions de lé­gende comme celles d’Ar­rau, de Back­haus, Ser­kin, So­lo­mon, Gi­lels, Rich­ter, Pol­li­ni voire Bren­del et Ko­va­ce­vich, qui tous deux ont aus­si réa­li­sé dans les Ba­ga­telles opus 126 une per­for­mance d’une rare maî­trise. Un disque qui fe­ra date. Pièces im­promp­tues le monde slave et l’im­pres­sion­nisme de­bus­syste voire l’Ibe­ria d’Al­bé­niz. En­tre­temps, le jeu du pia­niste a to­ta­le­ment chan­gé. Il est de­ve­nu beau­coup plus ou­vert, pro­je­tant les der­niers feux du ro­man­tisme dans l’es­pace, sans cher­cher à uni­fier les par­ti­tions. L’im­mense (1924), quant à elle, ouvre un tout autre uni­vers. Son élan se dé­ploie de ma­nière im­pul­sive, comme une im­pro­vi­sa­tion d’une ri­chesse in­fi­nie. Le cen­tral tient au­tant du sar­casme de Pro­ko­fiev que de quelques pièces jaz­zées d’un Schul­hoff. Là en­core, Jo­su de So­laun mul­ti­plie les oc­ca­sions de con­trastes et d’at­mo­sphères. La ri­chesse des timbres du pia­no est une aide pré­cieuse. Elle en­ri­chit les pos­si­bi­li­tés ex­pres­sives de l’oeuvre, au­tant dans les pas­sages contem­pla­tifs que dans ses éclats per­cus­sifs. Cette in­té­grale en cours s’im­pose dé­sor­mais dans la dis­co­gra­phie.

À la fin des an­nées 1830, Franz Liszt ré­pond à la de­mande pres­sante de la so­cié­té pa­ri­sienne qui s’est en­ti­chée des études. Tout le monde veut tra­vailler le pia­no, le nou­vel ins­tru­ment, ce­lui mu­ni du double échap­pe­ment. Jus­qu’en 1863, le com­po­si­teur va sa­tis­faire le pu­blic… bien au-de­là de ses es­pé­rances, re­pous­sant sans cesse les li­mites de la tech­nique pia­nis­tique. Il faut être un peu fou, si­non sor­cier, pour se lan­cer dans cette aven­ture. Non que l’on craigne les baisses de ten­sion in­hé­rentes au concert, mais une cer­taine forme de las­si­tude peut sur­gir au disque. Il faut éga­le­ment sa­voir « ra­con­ter », te­nir en ha­leine l’au­di­teur ber­cé par les mé­lo­dies cha­toyantes et sub­mer­gé dans le flot des traits et des oc­taves. C’est exac­te­ment ce que réus­sit le pia­niste russe. Au fil de ses en­re­gis­tre­ments, il gagne en puis­sance sans perdre l’ori­gi­na­li­té de son jeu. Il joue comme s’il s’ap­pro­priait l’oeuvre, se li­bé­rant du car­can pu­re­ment tech­nique. Il pense au­tant en com­po­si­teur (ce qu’il est) qu’en in­ter­prète. Ce­la si­gni­fie qu’il n’a nul be­soin de for­cer sa

Mi­chel Le Naour Sté­phane Frié­dé­rich

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