L’ÂME SCHUMANNIENNE

Pianiste - - CHRONIQUES DISQUES, DVD -

LE PIA­NISTE VIENT DE SOR­TIR UN DISQUE CONSACR… À SCHU­MANN POUR LA DOLCE VOLTA. AU PRO­GRAMME, TROIS CYCLES AVEC LES LE ET LES L’A REN­CON­TR… LORS DE SA SES­SION D’EN­RE­GIS­TRE­MENT À SOISSONS.

D’où vient votre pas­sion pour Schu­mann ?

Elle s’est ré­vé­lée à l’ado­les­cence. À 15 ans, pour mon pre­mier concert avec or­chestre, j’ai in­ter­pré­té le Con­cer­to de Schu­mann. «a a été un bon­heur et ce­la m’a ou­vert la porte de son uni­vers. J’étais alors dans cette pé­riode très ar­dente de la pu­ber­té et Schu­mann cor­res­pon­dait à ce que j’éprou­vais de pas­sions, d’in­ter­ro­ga­tions. Il a sup­plan­té Cho­pin à ce mo­ment-là.

Pour votre disque, vous vous pen­chez sur des oeuvres com­plexes, pleines de dua­li­té. C’est cet as­pect qui vous in­té­resse chez Schu­mann ?

Je crois que c’est le cas de la plu­part des oeuvres de Schu­mann. Quand on se met à les tra­vailler, à les fouiller, on s’aper­çoit de leur com­plexi­té. Quelque chose de­meure tou­jours in­sai­sis­sable. Ce qui m’in­té­res­sait dans ce pro­gramme, c’était le lien entre les trois oeuvres.

Comment dé­fi­ni­riez-vous ce lien ?

Jus­te­ment, une dua­li­té tra­verse ces cycles. Pour com­prendre les Pa­pillons qui est une oeuvre de jeu­nesse, il faut lire le ro­man de Jean Paul, les Fle­gel­jahre. Ce­lui-ci traite de la re­la­tion entre deux frères ju­meaux qui ont des per­son­na­li­tés op­po­sées. L’un est ti­mide, rê­veur et in­tro­ver­ti tan­dis que l’autre est far­ceur et pas­sion­né.

Eu­se­bius et Flo­res­tan…

For­cé­ment ! Ce qui est ex­tra­or­di­naire, c’est que cette dua­li­té parle tout de suite à Schu­mann. Cet as­pect ex­trê­me­ment contras­té des Pa­pillons se re­trouve de ma­nière plus ap­pro­fon­die dans le Car­na­val. Com­po­sée quatre ans plus tard, elle est la pre­mière oeuvre dans la­quelle on trouve une per­son­ni­fi­ca­tion mu­si­cale d’Eu­se­bius et Flo­res­tan. Schu­mann cite même les Pa­pillons. Le der­nier cha­pitre du ro­man de Jean Paul met en scène un bal mas­qué au cours du­quel les deux frères échangent leur masque et trompent ain­si la jeune fille dont ils sont tous deux amou­reux. Dans le Car­na­val, les masques prennent une place im­por­tante.

Quel écho trou­vez-vous entre ces deux cycles et les

La fin des Pa­pillons fait en­tendre la mé­lo­die po­pu­laire de la danse du grand-père. Une danse an­cienne, que l’on jouait à la fin des bals, des noces… Schu­mann re­prend ce thème dans le fi­nale du Car­na­val, Marche des Da­vid­sbünd­ler contre les Phi­lis­tins. Deux ans plus tard, il com­pose les Da­vid­sbünd­lertänze. Ceux-ci re­pré­sentent une confré­rie ima­gi­naire que Schu­mann avait créée. Dans ces pièces, il n’y a plus tous les per­son­nages du Car­na­val, mais seule­ment Eu­se­bius et Flo­res­tan. C’est un Car­na­val beau­coup plus in­té­rieur. On sent que Schu­mann va très loin dans l’in­tros­pec­tion. L’iti­né­raire de ces trois cycles res­semble à un voyage in­té­rieur, une élé­va­tion spi­ri­tuelle. J’ai­me­rais que les au­di­teurs du disque ar­rivent à per­ce­voir ce par­cours.

Quel est votre rap­port au disque, à l’en­re­gis­tre­ment ?

Très com­pli­qué… Mais il y a ce dia­logue avec le di­rec­teur ar­tis­tique qui se ré­vèle très fruc­tueux. Jean-Marc Lais­né, qui a tra­vaillé sur cet en­re­gis­tre­ment, ne cherche pas à m’im­po­ser ses par­tis pris. Il est très à l’écoute et ses pro­po­si­tions en­ri­chissent le dis­cours. Il y a presque un cô­té ex­pé­ri­men­tal dans la dé­marche. Dans l’in­ter­pré­ta­tion, que ce soit en mu­sique ou au théâtre, face à un texte très riche, il de­meure tou­jours une part de mys­tère et d’in­at­ten­du. Le di­rec­teur ar­tis­tique est un peu comme un met­teur en scène de théâtre face aux co­mé­diens. Il doit réus­sir à faire re­jaillir tout ce que les ar­tistes ont au fond d’eux-mêmes.

Phi­lippe Bian­co­ni (à droite) avec le pre­neur de son et di­rec­teur ar­tis­tique Jean-Marc Lais­né. Pro­pos re­cueillis par El­sa Fot­to­ri­no

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