CHAN­GE­MENT DE RE­GISTRE

Pianiste - - L’INVITÉ DE PIANISTE -

De re­tour sur scène pour un nou­veau one-man show1 où il joue tou­jours la carte du rire, l’hu­mo­riste et co­mé­dien slo­vé­no-suisse a éga­le­ment fait son « car­na­val » avec Saint-Saëns en juillet. Il nous livre au­jourd’hui une autre par­ti­tion, plus per­son­nelle, celle de l’émo­tion, su­blime, ex­trême, que lui pro­cure la mu­sique clas­sique.

ors des der­nières Ren­contres mu­si­cales d’…vian, vous avez par­ti­ci­pé à un spec­tacle au­tour du des ani­maux de Saint-Saëns avec les soeurs La­bèque et le Qua­tuor Mo­di­glia­ni… J’éprouve une fas­ci­na­tion pour la mu­sique clas­sique. C’est sans doute l’art qui me touche le plus. Quand on m’a pro­po­sé le pro­jet, j’avais quelques ré­ti­cences, car j’ai ten­dance à mettre la mu­sique sur un pié­des­tal. Je suis beau­coup plus im­pres­sion­né par un grand vio­lon­cel­liste que par un grand co­mé­dien. Faire le pitre sur une oeuvre du ré­per­toire me sem­blait com­pli­qué. En même temps, j’en rê­vais. Le Car­na­val des ani­maux est une par­ti­tion un peu co­mique, alors j’ai pen­sé que ce ne se­rait pas trop dé­pla­cé d’ima­gi­ner un ré­cit hu­mo­ris­tique. Je n’au­rais pas ten­té l’ex­pé­rience sur la Sym­pho­nie n°3 « Avec orgue ». Sur scène, j’étais très ému. J’au­rais ai­mé ex­pri­mer à quel point j’étais heureux d’être là, mais je crois que j’au­rais cra­qué.

LCar­na­val Quelles étaient vos craintes ?

J’avais peur de cas­ser le rythme de la par­ti­tion. C’était une vé­ri­table an­goisse. Je suis très tra­queur et j’avais le sen­ti­ment d’en­trer avec des sabots dans une ca­thé­drale.

Comment s’est dé­rou­lé le tra­vail avec les mu­si­ciens ?

J’ai en­voyé mon texte dix jours avant le concert et j’ai eu de très bons re­tours. Je pen­sais que je se­rais confron­té à des gens très ta­tillons, mais au contraire, ils étaient ou­verts et dé­ten­dus. La ré­pé­ti­tion a du­ré une heure. Il y avait une sim­pli­ci­té que je ne soup­çon­nais pas. Et je com­mence à y prendre gožt ! J’es­père faire d’autres spec­tacles de cette na­ture.

Il est rare d’as­so­cier l’hu­mour à la mu­sique alors qu’un grand nombre de par­ti­tions re­gorgent de se­cond de­gré…

Je ne sais pas si c’est le fait de vou­loir rendre la mu­sique clas­sique sé­rieuse, mais je ne com­prends pas pour­quoi le pu­blic reste im­mo­bile. Chez moi, quand j’en écoute, je ne reste ja­mais as­sis sur une chaise. Je danse, je fais des gestes, ça me pos­sède. Le chef d’or­chestre est là à s’agi­ter et la salle de­meure fi­gée. Lorsque j’en­tends la Valse de Ra­vel ou Le Sacre du prin­temps de Stra­vins­ky, c’est com­pli­qué pour moi de voir des gens sta­tiques.

Pour vous, la forme du concert clas­sique n’est pas adap­tée ?

Per­son­nel­le­ment, j’au­rais ten­dance à ré­ser­ver une loge et à m’agi­ter dans mon coin pour ne dé­ran­ger per­sonne. Au IIe acte de Tris­tan et Isolde de Wa­gner, la scène de la nuit d’amour, c’est très clai­re­ment un coèt. Je me de­mande par­fois quelle est la part de sno­bisme des spec­ta­teurs : est-ce qu’ils savent ce qu’ils écoutent, sont-ils vrai­ment au cou­rant de ce qui se passe ?

À quel mo­ment avez-vous com­men­cé à vous in­té­res­ser à la mu­sique clas­sique ?

J’avais en­vi­ron 20 ans. Ma fa­mille n’est pas du tout mé­lo­mane. J’ai dé­cou­vert la mu­sique par cu­rio­si­té. Je ne com­pre­nais pas comment on pou­vait écou­ter de l’opé­ra. Un ami, qui ve­nait sou­vent à la mai­son, chan­tait des mé­lo­dies de La Tra­via­ta. Je trou­vais ce­la pé­nible et je me suis dit que, pour sai­sir cette ano­ma­lie, je de­vais al­ler à l’opé­ra. Je me suis ini­tié avec Don Gio­van­ni : comment être dé­çu ? Plus tard, j’ai eu la chance de ren­con­trer à Lau­sanne un ex­cellent dis­quaire, qui m’a fait en­trer dans ce mys­té­rieux lan­gage.

Quels sont vos coups de coeur ?

Ru­dolf Ser­kin me touche énor­mé­ment. Ce n’est peut-être pas ce­lui qui chante le plus, mais quand je l’écoute, je sens la trans­pi­ra­tion de cet homme, son ef­fort, sa ma­nière de tou­cher au su­blime. Et, dans un autre re­gistre, Gould. Par­fois, lors­qu’il in­ter­prète Bee­tho­ven, j’ai l’im­pres­sion qu’il se moque du com­po­si­teur, car la mu­sique l’en­nuie. Je ne peux pas ima­gi­ner Liszt ailleurs qu’avec Ho­ro­witz, hor­mis Po­go­re­lich, en par­ti­cu­lier dans une Mé­phis­toValse ou la So­nate en si mi­neur. Dans Mo­zart, cu­rieu­se­ment, j’adore Ar­rau. Par­mi les pia­nistes d’au­jourd’hui, Vo­lo­dos me bou­le­verse.

Al­lez-vous au concert ?

Non, car j’ai tou­jours de l’ap­pré­hen­sion : je re­cherche l’émo­tion ex­trême, su­blime, to­tale, bref, la ma­gie. Et, sou­vent, je n’en in­ter­cepte que des bribes, mais je rêve de tom­ber sur « la » soi­rée oè le feu sa­cré tra­verse aus­si bien le pu­blic que l’ar­tiste. C’est ce­la que l’on dé­sire. En hu­mour comme en mu­sique, la place du rythme est cru­ciale. Dans le re­gistre co­mique, on a ten­dance à la sous-éva­luer. Il suf­fit que vos blagues ne tombent pas au bon mo­ment pour si­phon­ner tout un spec­tacle.

Quel est le trait d’es­prit dont vous êtes le plus fier ?

Je suis très content de moi quand j’ar­rive à tou­cher les gens sans les faire rire.

Pro­pos re­cueillis par El­sa Fot­to­ri­no

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