ANNE-LISE GASTALDI

Pianiste - - ACTUALITÉS IDÉES -

La pia­niste du Trio George Sand, qui en­seigne aux Conser­va­toire na­tio­nal su­pé­rieur de Mu­sique et au Conser­va­toire à rayon­ne­ment ré­gio­nal de Pa­ris, se pas­sionne pour la lit­té­ra­ture et, tout par­ti­cu­liè­re­ment, pour l’oeuvre de Mar­cel Proust. L’écho des notes se confond dans son texte à ce­lui des mots dont elle cultive sa­vam­ment la lente ma­tu­ra­tion. Ce temps si in­dis­pen­sable, pour elle, à toute quête ar­tis­tique.

nfin il fut de­vant le Ver Meer, qu’il se rap­pe­lait plus écla­tant, plus dif­fé­rent de tout ce qu’il connais­sait, mais où, grâce à l’ar­ticle du cri­tique, il re­mar­qua pour la pre­mière fois des pe­tits per­son­nages en bleu, que le sable était rose et, en­fin, la pré­cieuse ma­tière du tout pe­tit pan de mur jaune. Ses étour­dis­se­ments aug­men­taient; il at­ta­chait son re­gard, comme un en­fant à un pa­pillon jaune qu’il veut sai­sir, au pré­cieux pe­tit pan de mur. “C’est ain­si que j’au­rais dû écrire, di­sait-il. Mes der­niers livres sont trop secs, il au­rait fal­lu pas­ser plu­sieurs couches de cou­leur,

Erendre ma phrase en elle-même pré­cieuse, comme ce pe­tit pan de mur jaune.” Ce­pen­dant, la gra­vi­té de ses étour­dis­se­ments ne lui échap­pait pas. Dans une cé­leste ba­lance lui ap­pa­rais­sait, char­geant l’un des pla­teaux, sa propre vie, tan­dis que l’autre conte­nait le pe­tit pan de mur si bien peint en jaune. Il sen­tait qu’il avait im­pru­dem­ment don­né la pre­mière pour le se­cond. » Com­bien de fois, en li­sant ce pas­sage d’À la re­cherche du temps per­du, me suis-je dit, comme le per­son­nage, l’écri­vain Bergotte, de­vant la Vue de Delft, que mon in­ter­pré­ta­tion au­rait mé­ri­té d’y ajou­ter d’autres couches pour la rendre plus riche et plus pro­fonde. Il au­rait fal­lu vivre plus long­temps avec elle, pour mieux la faire mienne et ac­cé­der à une sorte d’état se­cond au mo­ment de jouer, ce­lui où le texte ini­tial a tel­le­ment été in­té­gré, a tant in­fu­sé en nous, qu’on en a créé un autre: le nôtre. Cette longue route par­cou­rue avec le texte pro­voque une al­chi­mie qui est, à mon sens, l’in­ter­pré­ta­tion. Elle est pour ce­la pas­sée par le filtre des contraintes, du la­beur et du temps. Car rien ne rem­place le temps, en pre­mier lieu, ce­lui de se po­ser des ques­tions, de dou­ter, de faire fausse route et de re­ve­nir sur nos pas, de cher­cher ailleurs. Choi­sir le son comme le peintre choi­sit ses pig­ments ou le poète ses mots, cher­cher le geste juste, la li­ber­té de ce geste, sa sou­plesse. Trou­ver la vé­ri­té du son, sa poé­sie, sa tex­ture. En tant qu’ar­ti­san, re­com­men­cer une phrase et la conce­voir dif­fé­rem­ment, car elle est une ma­tière vi­vante qui évo­lue, qui dé­pend de ce qui pré­cède et qui donne un sens à ce qui suit. Prendre le temps de sa­voir ap­pri­voi­ser une émo­tion res­sen­tie, c’es­tà-dire en s’ap­puyant sur le dé­tail pour l’ap­pro­fon­dir, la cueillir dans l’es­sence qui était la sienne au mo­ment où elle s’est dé­clen­chée in­vo­lon­tai­re­ment et la trans­for­mer en un phé­no­mène mé­mo­ri­sé. C’est le temps du tra­vail dont il ne faut sur­tout pas avoir honte, même à notre époque où il est ha­bi­tuel de se van­ter d’être ca­pable de mon­ter une oeuvre en quelques jours : on peut me­su­rer les bien­faits du la­beur à la pa­tience de cer­tains com­po­si­teurs, peintres ou sculp­teurs pour ac­cou­cher de leurs chefs-d’oeuvre. Si ap­prendre un texte ra­pi­de­ment est bien sûr une qua­li­té in­dé­niable, par­fois même une né­ces­si­té, l’in­ter­pré­ta­tion reste

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.