Lud­wig van Bee­tho­ven

(1770-1827) So­nate en ut mi­neur opus 13, dite « Pa­thé­tique ». I. Grave, Allegro di mol­to e con brio

Pianiste - - PÉDAGOGIE -

Rythme pré­cis. La pre­mière chose que vous de­vez vi­ser dans toute la So­nate « Pa­thé­tique » est de trans­mettre l’éner­gie fa­rouche du rythme. Dans son Cours d’in­ter­pré­ta­tion4, Al­fred Cor­tot donne la re­com­man­da­tion sui­vante : « La so­nate com­mence par un thème fa­tal. C’est le Sort, si vous vou­lez, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus étran­ger à notre vo­lon­té. Met­tez au­tant de fa­ta­li­té dans le rythme que dans le son. Que vos va­leurs soient exactes ; votre rythme ab­so­lu. Met­tez plus de concen­tra­tion que de force dans votre jeu. » Voi­là un bon conseil ! Pour jouer ce thème, ap­pre­nez d’abord à le sub­di­vi­ser à la croche. Don­nez son vrai poids et sa du­rée exacte à la triple-croche. La plu­part des pia­nistes in­ex­pé­ri­men­tés com­mencent à l’émettre trop tard et la rac­cour­cissent. Or, si la triple-croche est ava­lée, le ca­rac­tère « grave » de ce thème dis­pa­raît et laisse place à un mo­tif mé­dio­cre­ment fé­brile et ner­veux, au lieu d’être noble. Comp­tez : « Un, deux, trois, quatre » à l’in­té­rieur de chaque croche et jouez la triple-croche au bon mo­ment. Ne la dé­mar­rez pas trop tard. Certes, il faut se don­ner du mal pour ce­la, mais c’est une ques­tion d’éner­gie in­té­rieure et, jus­te­ment, vous de­vez la trans­mettre à l’au­di­teur. Par ailleurs, comme le sou­li­gnait Al­fred Bren­del, le temps et le son dans le jeu sont tou­jours in­ti­me­ment liés. Main par­ta­gée en deux : le­ga­to et dé­ta­ché. Ap­pre­nez à « par­ta­ger la main en deux », afin de faire en­tendre deux voix au­to­nomes dans une même main. Dans ce mo­tif cé­lèbre de l’in­tro­duc­tion, Do-Ré-Mi-Mi---Ré…, Bee­tho­ven exige du pia­niste qu’il exé­cute deux voix dans la seule main droite, à sa­voir la par­tie du chant qui doit être jouée le­ga­to et les notes in­ternes d’ac­com­pa­gne­ment (pouce et 2e doigt) qui sont ré­pé­tées et doivent donc être au préa­lable dé­ta­chées. Liez la par­tie du haut avec vos doigts (3e, 4e, 5e, 5e > 4e), en te­nant bien d’une note à l’autre avec le doigt. Si­mul­ta­né­ment, ré­pé­tez bien chaque Sol à la par­tie mé­diane jouée par le pouce: Sol-Sol-Sol. Il faut beau­coup de pa­tience pour ac­qué­rir une telle in­dé­pen­dance dans la main. C’est à la fois une ques­tion d’écoute, de sen­sa­tion, de vo­lon­té et de pa­tience. Exer­cez-vous soi­gneu­se­ment, vous dé­ve­lop­pe­rez ain­si le contrôle de vos doigts et, de ma­nière gé­né­rale, votre tech­nique. Syn­copes. La So­nate « Pa­thé­tique » com­porte beau­coup de rythmes syn­co­pés. Me­sure n°4, par exemple, Bee­tho­ven écrit un La bé­mol ac­com­pa­gné d’un sfor­zan­do. Al­fred Cor­tot pré­cise: « Le La sfor­zan­do, sui­vi d’un trait à la 4e me­sure, est un cri dou­lou­reux qui se mo­dule. » Faites son­ner ce Lab avec votre 3e doigt à la main droite, et ce d’au­tant plus qu’il s’agit d’une syn­cope. Hen­rich Neu­haus pré­ci­sait : « Las de re­ve­nir tou­jours sur le su­jet re­bat­tu de la syn­cope, j’ai ré­su­mé par une plai­san­te­rie en­fan­tine tout à fait ap­pro­priée :“Ma­dame Syn­cope est une per­sonne dé­fi­nie ; elle a un vi­sage, une ex­pres­sion, un ca­rac­tère, qu’il est in­ad­mis­sible de la confondre”. »5 Ce­pen­dant, res­sen­tez bien aus­si que cette note syn­co­pée doit être jouée « vers le haut », car il s’agit de la sep­tième de la do­mi­nante. Celle-ci ex­prime donc une « ques­tion har­mo­nique ». Jouez fort, mais ne l’apla­tis­sez pas, ne l’écra­sez pas ! Au contraire, ex­tra­yez-la du pia­no, tou­chez ce Lab avec votre doigt puis, poi­gnet par­fai­te­ment libre et dé­blo­qué, pre­nezle en re­mon­tant votre main. Sen­tez que, même joué forte, il ex­prime une in­ter­ro­ga­tion mu­si­cale. Ré­ta­blir le temps après la syn­cope. Ap­puyer la syn­cope ne suf­fit pas pour as­su­rer le bon rythme. Une syn­cope est une sorte d’ac­cent in­tem­pes­tif, une note at­ta­quée à contre­temps (ou sur un temps faible) et dont le son se pro­longe. Néan­moins, pour que ce rythme soit cor­rect, il faut aus­si que vous sen­tiez – après la syn­cope – l’en­droit où se ré­ta­blit la « vraie » pul­sa­tion, le « vrai » temps. Si vous ne sen­tez pas la pul­sa­tion sui­vante, vous avez sim­ple­ment dé­ca­lé l’en­semble. Me­sure n°4, après la syn­cope Lab, re­trou­vez bien votre ap­pui sur le Si bé­mol. Sen­tez votre in­flux ner­veux sous le doigt, votre éner­gie de pul­sa­tion in­té­rieure. Tou­te­fois, comme le La bé­mol ci-des­sus, ce Si bé­mol doit être pris en re­mon­tant la main, car il est la do­mi­nante du ton de Mi bé­mol ma­jeur qui va ve­nir en­suite. Il ex­prime donc éga­le­ment une ques­tion, une at­tente. Pre­nez-le en re­mon­tant lé­gè­re­ment la main, et non en l’apla­tis­sant. La bonne dé­marche consiste donc à d’abord res­sen­tir par l’oreille mu­si­cale le sens har­mo­nique et ryth­mique d’un pas­sage, puis à cher­cher quels sont les bonnes sen­sa­tions et les bons gestes qui se­ront adap­tés à la mu­sique. Comme l’ex­plique Gerd Kaem­per dans Tech­niques pia­nis­tiques, « la tech­nique consiste à adap­ter le geste au conte­nu de la par­ti­tion ».6 Sou­ve­nez-vous de cette phrase qui est fort juste. Voix mé­dianes, épais­seur. Sen­tez les di­rec­tions des voix de la mu­sique, ce­la aide énor­mé­ment à ap­prendre. Me­sure n°5, au 4e temps et dé­but de la me­sure n°6 (à la nuance ff), sen­tez les mou­ve­ments contraires des voix. La ligne de basse des­cend (Ré-Do-Si bé­carre), tan­dis que la voix d’al­to monte (Si bé­carre-Do-Ré). En har­mo­nie, ce­la s’ap­pelle un « échange ». De­man­dez­vous tou­jours si les voix marchent en mou­ve­ments pa­ral­lèles ou en mou­ve­ments contraires, vers le haut, vers le bas…

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