Clas­sique et jazz

Pianiste - - PIANOS À LA LOUPE - Sté­phane Frié­dé­rich

Cette ru­brique pré­sente une sé­lec­tion des disques et DVD ré­cem­ment pa­rus. Les « maes­tros » de dis­tinguent tout par­ti­cu­liè­re­ment ceux qui, se­lon nous, ont mar­qué ou mar­que­ront la dis­co­gra­phie.

la flui­di­té du phra­sé, cette eau im­pos­sible à re­te­nir et qui coule des doigts (Va­ria­tions n°13 et n°20), mais aus­si un hu­mour à peine dé­gui­sé (Va­ria­tion n°17). Les basses cha­leu­reuses et to­niques ré­pondent à des ai­gus ve­lou­tés (Va­ria­tions n°14, n°23 et n°28). La pro­jec­tion so­nore s’af­firme (sou­te­nue par une prise de son par­fai­te­ment ajus­tée), chaque re­prise of­frant un nou­vel angle d’écoute (Va­ria­tions n°19 et n°26). Aus­si éloi­gnée soit-elle du cla­ve­cin, la ver­sion de Bea­trice Ra­na re­noue pa­ra­doxa­le­ment avec l’es­prit ba­roque. En ef­fet, in­tel­lec­tuel­le­ment ir­ré­pro­chable, elle nour­rit son temple so­nore d’une in­épui­sable fan­tai­sie. Quel pia­no ! le cof­fret ou dis­po­nible sé­pa­ré­ment. Il réunit quelques « bis » de ses ré­ci­tals et des « En­cores af­ter Bee­tho­ven » qui en­ri­chissent le cycle grâce à des pages de Bach, Haydn, Mo­zart et Schu­bert. La sim­pli­ci­té est le pre­mier atout de ces in­ter­pré­ta­tions au son di­rect, dé­lié et dy­na­mique. Le sou­ve­nir du pia­no­forte s’im­pose avec la puis­sance du pia­no mo­derne. Schiff trans­pose as­tu­cieu­se­ment les qua­li­tés ex­pé­ri­men­tales du pre­mier dans le luxe so­nore du se­cond. Il pense chaque so­nate dans sa di­men­sion or­ga­nique et la res­ti­tue dans un pia­nisme à la fois dense et épu­ré de toute dia­prure. Le ré­sul­tat est im­pé­rial dans les so­nates de la pé­riode mé­diane. Toutes les émo­tions sont conte­nues au maxi­mum avec des tem­pi alertes. L’en­vers de la mé­daille est une re­la­tive uni­for­mi­sa­tion des cou­leurs. Ce Bee­tho­ven clas­sique, ar­ti­cu­lé avec éner­gie (« La Chasse »), est d’une belle sophistication. De fait, les grands conflits po­ly­pho­niques ne jaillissent pas avec leurs tour­ments (« Pa­thé­tique », « La Tem­pête »). Craindre par­des­sus tout la moindre sur­dose de sub­jec­ti­vi­té, qui se­rait ju­gée comme une pol­lu­tion de l’Ur­text, fi­nit par gê­ner. Les trois der­nières so­nates, in­ter­pré­tées avec élo­quence, mais dans un son bien peu creu­sé dans les basses, se privent des zones d’ombre et de lu­mière propres à l’écri­ture bee­tho­vé­nienne. Point de phi­lo­so­phie dans ces lec­tures da­van­tage dé­diées au com­mun des mor­tels. Du flou où s’at­tendent le lisse et le sculp­té. Et, aus­si­tôt, la tur­bu­lence, qui ira jus­qu’à se tra­duire par tel contraste brus­qué, tel ac­cord pla­qué. De bout en bout et culmi­nant dans sa Po­lo­naise-Fan­tai­sie cen­trale, le coeur qui bat dans ce Cho­pin nëest pas un coeur rê­veur, mais dra­ma­turge, dé­chi­ré, avec des chutes. Sculp­ter, gal­ber n’est pas son fort, ni faire dans le jo­li son : mais lais­ser af­fleu­rer, par­tout où il peut, le drame la­tent. L’oi­seau bleu montre sa bles­sure, la note bleue grince. C’est un Cho­pin non pas noir, ni glauque, Dieu mer­ci, mais trouble et sur­tout trou­blé ; éton­nam­ment libre et mo­derne, comme si le pia­niste osait, se fai­sant lui­même Cho­pin, dire le fond de sa pen­sée, que la per­fec­tion de la forme et la simple beau­té du son, chez lui, trop sou­vent oc­cultent. En­semble har­di, un rien dé­ran­geant quant à nos ha­bi­tudes. Mais se plain­dra-t-on que Cho­pin, aus­si, nous se­coue ? Et nous vi­vi­fie ?

Pré­ludes opus 28. So­nate pour pia­no n°2 opus 5

Ru­bi­con RCD1001. 2016. 1 h 04’

Après ses études à l’…cole nor­male de mu­sique de

An­dré Tu­beuf

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