Une af­faire de coeur

Pianiste - - PÉDAGOGIE - Alexandre So­rel

ous al­lons étu­dier dans ce nu­mé­ro de Pia­niste un pe­tit Scher­zo de Mo­scheles et une pièce de Bal­bastre au titre en­cou­ra­geant: Jo­seph est bien ma­rié (tant mieux !). Nous in­ter­pré­te­rons aus­si une so­nate de Scar­lat­ti et une so­nate de Haydn, la­quelle s’achève sur un op­ti­misme vi­vace. Jouer les « clas­siques » est im­por­tant pour dé­ve­lop­per la tech­nique. L’agi­li­té des doigts est sans cesse sol­li­ci­tée dans ces oeuvres où il faut ap­prendre à te­nir la pul­sa­tion, sa­voir com­ment ob­te­nir un jeu clair en dé­ve­lop­pant la mo­bi­li­té des doigts jouant les notes ai­guës, mais éga­le­ment avoir un plan des to­na­li­tés dans la tête. Le siècle de Fra­go­nard fut raf­fi­né1. Notre tech­nique doit l’être tout au­tant ! Puis nous ou­vri­rons les portes de la ten­dresse et de la « fleur bleue de No­va­lis en étu­diant l’Ara­besque opus 18 de Schu­mann. Mar­cel Beaufils dé­bu­tait son ou­vrage La Mu­sique pour pia­no de Schu­mann par cette phrase : « J’ai dé­jà dit : Schu­mann est une af­faire de coeur. Vingt ans plus tard, je ne di­rais pas autre chose. Schu­mann est une af­faire de coeur. » Ajou­tons que, pour bien jouer Schu­mann, peut-être faut-il même avoir connu le grand amour, comme ce­lui que Ro­bert éprou­va pour Cla­ra. Ce­pen­dant, faire vi­brer le coeur n’est pas sy­no­nyme de sen­ti­men­ta­li­té, bien au contraire ! D’ailleurs, Schu­mann, à l’ins­tar de Cho­pin, avait hor­reur des épan­che­ments dé­pla­cés. Et Beaufils d’ac­quies­cer: « La sen­si­ble­rie est, chez Schu­mann, ac­ci­dent rare. L’ac­cent réel est, sauf exal­ta­tions fu­gi­tives de joie, ce­lui d’une vi­ri­li­té bles­sée. » Trou­ver une ex­pres­sion juste et belle dans la pu­deur, ce­la vient aus­si de notre res­sen­ti des mo­du­la­tions: mo­du­ler, c’est chan­ger

N» de « cou­leur d’âme » et il faut sa­voir dé­crire ce que l’on joue. Par ailleurs, pour ce qui est du son, faire « chan­ter » le dé­but de l’Ara­besque n’est pas si fa­cile, et il faut bien com­prendre les moyens tech­niques per­met­tant d’y par­ve­nir. Si la main droite s’apla­tit vers le pe­tit doigt, si vos 3e, 4e et 5e doigts sont mous et s’af­faissent sur les touches, votre son sem­ble­ra étouf­fé. Il faut donc sen­tir la fer­me­té des doigts du chant et mé­na­ger un peu de hau­teur sous la main, comme une sorte de coque. Nous de­vrons aus­si contrô­ler la par­tie mé­diane: l’en­tendre, la do­ser, maî­tri­ser le poids des pouces lors du pas­sage d’une main à l’autre. Le pouce est un doigt par­ti­cu­lier, il faut ap­prendre à sen­tir son contact. En ce dé­but de l’Ara­besque, il faut sur­tout res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment la su­per­po­si­tion des voix et les te­nues in­di­quées. Si nous ne fai­sons pas en­tendre la po­ly­pho­nie, si nous lâ­chons le doigt un dixième de se­conde trop tôt ou trop tard, au lieu d’en­tendre un chef-d’oeuvre, notre au­di­teur per­ce­vra une bouillie ! Et que dire des si­lences dans l’In­ter­mède, ce rythme ha­ché si ca­rac­té­ris­tique de l’écri­ture de Schu­mann ? Le pia­niste doit donc se trans­for­mer en or­fèvre. S’il s’y prend bien, l’au­di­teur au­ra la sen­sa­tion du na­tu­rel. C’est ce­la que nous per­ce­vons dans le jeu d’un très grand in­ter­prète: tout a l’air fa­cile et fluide, ce­la « chante tout seul ». Oui, mais cette sim­pli­ci­té ap­pa­rente est le ré­sul­tat d’un grand tra­vail ! Il est en­core un point es­sen­tiel, il faut trou­ver le tem­po­juste. Al­fred Brendel le ré­pé­tait: « Le chant reste au coeur de la mu­sique. Et d’ajou­ter: Une dé­cla­ma­tion dis­tincte est aus­si af­faire de tem­po et de rythme. C’est là une consi­dé­ra­tion que vous de­vez re­te­nir. « Chan­ter » au pia­no, avoir un beau son, ce­la dé­pend de beau­coup d’élé­ments. Du do­sage des plans so­nores, de la conduite du chant, mais aus­si de la ma­nière dont ce chant se dé­roule dans le temps, car sur notre ins­tru­ment les sons meurent d’eux-mêmes. Donc, si nous jouons trop len­te­ment, ils ont le temps de s’éteindre de l’un à l’autre et la ligne se frag­men­te­ra. Don­nez-vous un cadre de temps très pré­cis. Bref, tout ce­la concerne le « mé­tier » de pia­niste, les moyens pour ac­cé­der à la beau­té. Quant au reste, la fa­cul­té d’émou­voir, de trans­mettre la poé­sie conte­nue dans la mu­sique de Schu­mann et ce pro­fond mys­tère de l’exis­tence qu’elle ex­prime, osons dire que ce­la ne s’ap­prend pas vrai­ment, sauf en dé­ve­lop­pant la culture, en vi­vant in­ten­sé­ment et en tou­chant le pia­no amou­reu­se­ment. Sur cette der­nière re­marque, j’ai­me­rais rap­pe­ler cette belle image du pia­niste Ab­del Rah­man El Ba­cha, qui ré­sume tout, sur­tout lorsque l’on joue cette Ara­besque : « Il faut jouer du pia­no comme l’on ca­resse le vi­sage de celle que l’on aime. »

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