Clas­sique et jazz

Pianiste - - CHRONIQUES DISQUES, DVD - Phi­lippe Ven­tu­ri­ni Sté­phane Frié­dé­rich

Cette ru­brique pré­sente une sé­lec­tion des disques et DVD ré­cem­ment pa­rus. Les « maes­tros » de dis­tinguent tout par­ti­cu­liè­re­ment ceux qui, se­lon nous, ont mar­qué ou mar­que­ront la discographie.

pia­no, pour faire en­tendre les op­po­si­tions entre un so­liste (un ins­tru­ment plu­tôt mé­lo­dique aux trilles d’une in­signe élé­gance) et un en­semble ins­tru­men­tal à la vaste pa­lette chro­ma­tique. De même, dans l’An­dante, le dia­logue entre la can­ti­lène, qui semble im­pro­vi­sée par la main droite, et la basse en croches ré­gu­lières de la main gauche at­teint une rare in­ten­si­té ex­pres­sive. Le pia­niste po­lo­nais peut alors pré­tendre dis­pu­ter la su­pré­ma­tie d’Al­fred Brendel. Cette ca­pa­ci­té à éclai­rer les lignes de l’in­té­rieur, sans perdre la ligne di­rec­trice, trouve son par­fait ac­com­plis­se­ment dans les quatre Duet­tos, ori­gi­nel­le­ment pen­sés pour l’orgue, dans le cadre du Cla­vier-Übung III. La sû­re­té grâce à la­quelle Ra­fal Ble­chacz avance sans peine dans le la­by­rinthe chro­ma­tique et les es­ca­liers glis­sants en triples-croches du BWV 802 ou le ton ba­din et le pied lé­ger avec les­quels il s’en­gage sur le BWV 804 de­vraient faire école. Dans les Par­ti­tas, le so­liste trouve éga­le­ment le ton juste, évi­tant tou­jours de prendre la pose (les sa­ra­bandes), lais­sant les cou­rantes ca­ra­co­ler, les me­nuets sou­rire comme le Scher­zo et em­por­tant les gigues dans le tour­billon d’un mou­ve­ment per­pé­tuel. Bach n’a pas à hé­si­ter: au­jourd’hui, il a trou­vé son camp. in­ter­prète, la lé­gè­re­té n’est pas an­to­nyme de pro­fon­deur, mais de lour­deur. En gé­nie de la cou­leur, il dompte la plus in­fime res­pi­ra­tion. À ce ni­veau de contrôle, on songe au « fa­na­tisme ar­ti­sa­nal » qui ca­rac­té­rise aus­si le tra­vail au pia­no de Krys­tian Zi­mer­man, bien que ce­lui­ci n’ait pas, hé­las, en­re­gis­tré ces Brahms. Il en au­rait d’ailleurs tra­duit fort dif­fé­rem­ment l’uni­vers. En re­vanche, pour ce qui est de la pâte so­nore, Ar­ca­di Vo­lo­dos est as­su­ré­ment proche des Mur­ray Perahia, Ra­du Lu­pu et Ste­phen Ko­va­ce­vich. Il joue du si­lence dont l’épais­seur étouf­fante croît d’un opus à l’autre et fige pro­gres­si­ve­ment le monde mu­si­cal de Brahms. Un si­lence d’au­tant plus écra­sant que l’écri­ture tend à l’épure (Opus 118). Dans les ex­pres­sions de la so­li­tude et de la ré­si­gna­tion, les quelques en­vo­lées ly­riques, si­mu­lacres de ré­voltes, ré­mi­nis­cences des bal­lades et des con­cer­tos, prennent une force peu com­mune parce que chaque pièce aux notes de plus en plus comp­tées a mi­ra­cu­leu­se­ment pré­ser­vé sa fan­tas­tique com­plexi­té har­mo­nique. En cueillant mé­tho­di­que­ment et dans chaque phrase le suc de l’émo­tion, en pro­dui­sant une sorte d’ape­san­teur dans une ligne conti­nue, à l’ins­tar de ce que Ka­ra­jan ob­te­nait à l’or­chestre et pré­ci­sé­ment dans Brahms, Vo­lo­dos nous fait ou­blier l’ins­tru­ment lui­même. Tous les atouts ont été réunis pour réa­li­ser un disque aus­si fas­ci­nant, jus­qu’à la prise de son en­ve­lop­pante et in­ci­sive quand ce­la est né­ces­saire. Un ré­ci­tal à thé­sau­ri­ser.

Troi­sième Prix du Concours de Leeds (2006) et Pre­mier Prix du Concours Reine Eli­sa­beth (2010), De­nis Koz­hu­khin com­prend la res­pi­ra­tion de la mu­sique de Brahms. Les Va­ria­tions se dé­ploient avec un phra­sé très na­tu­rel, dans un son cha­leu­reux, creu­sé au fond du cla­vier. Le ton est noble, les dy­na­miques pro­je­tées sans du­re­té. Les quatre Bal­lades pos­sèdent des hu­meurs plus âpres, voire schu­ma­niennes. À nou­veau, le pia­niste russe ne sur­charge pas son jeu. Il s’en tient au raf­fi­ne­ment des de­mi-teintes (Bal­lade n°4) et pose da­van­tage de ques­tions qu’il n’as­sène de vé­ri­tés. Les sept Fan­tai­sies opus 116 prennent une di­men­sion or­ches­trale. Les contrastes dy­na­miques et les rup­tures

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.