BACH OP­TION MO­ZART

Pianiste - - L’INVITÉ DE PIANISTE - Pro­pos re­cueillis par Elsa Fot­to­ri­no

L’es­sayiste, qui vient de pu­blier chez Gras­set, nous parle de ses com­po­si­teurs pré­fé­rés et de sa pra­tique du pia­no.

vez-vous un lien avec le com­po­si­teur An­ton Bru­ck­ner ? Au­cun et, d’ailleurs, je le dé­teste. Je n’aime pas du tout sa mu­sique trop lourde et trop gran­di­lo­quente. Pour un peu, elle me don­ne­rait en­vie de chan­ger d’état ci­vil !

AA­lors, qui fi­gure en haut de votre pal­ma­rès ?

Bach. Les can­tates, les messes… tout son ré­per­toire pour cla­vier, je l’écoute à lon­gueur de jour­née. Ce­la re­monte à mes an­nées d’en­fance. À la mai­son, on met­tait de la mu­sique le di­manche. J’ai pris cette ha­bi­tude as­sez jeune. Puis j’ai ces­sé com­plè­te­ment jus­qu’à mes 40 ans.

Pour quelle rai­son ?

C’était une fa­çon de re­je­ter mon édu­ca­tion ca­tho­lique bour­geoise. Puis j’ai fi­ni par com­prendre que j’al­lais m’ap­pau­vrir. Je me suis re­plon­gé dans la mu­sique avec Bach et Mo­zart, no­tam­ment la Messe du cou­ron­ne­ment. En Au­triche où j’ai pas­sé une par­tie de mon en­fance, on l’écou­tait tou­jours au mo­ment de Noël. Main­te­nant que la mu­sique s’est ré­ins­tal­lée dans ma vie, je ne peux plus m’en pas­ser. C’est une ex­ten­sion for­mi­dable de la sen­si­bi­li­té. J’ai re­dé­cou­vert une tra­di­tion que j’avais dé­cla­rée morte. J’ai l’im­pres­sion de tou­cher du doigt quelque chose d’illi­mi­té.

Pra­ti­quez-vous au­jourd’hui un ins­tru­ment ?

Comme mon grand-père, je joue du pia­no : de la va­rié­té, du jazz et du blues. Le clas­sique m’a vite sem­blé en­nuyeux à tra­vailler. Je trou­vais cette mu­sique trop conven­tion­nelle. Je me suis pris d’une pas­sion pour le jazz. J’essaie de m’exer­cer ré­gu­liè­re­ment. Peut-être ai-je été in­fluen­cé par mon pro­fes­seur de phi­lo­so­phie, Vla­di­mir Jan­ké­le­vitch, qui jouait tous les jours ! Moi, j’au­rais ado­ré être mu­si­cien dans un groupe de rock. « En com­pen­sa­tion », je prends beau­coup de plai­sir à pia­no­ter dans les gares ou les aé­ro­ports!

La pra­tique du pia­no, que vous ap­porte-t-elle ?

Pour moi qui suis un cé­ré­bral, le pia­no me per­met d’avoir un usage « pra­tique » de mes mains. Mais, sur­tout, l’ins­tru­ment est comme un ap­pel. Il nous convie à le ré­veiller, à ex­plo­rer toutes les mé­lo­dies qu’il re­cèle en lui. Muet, il res­semble à un meuble. Joué, il de­vient le per­son­nage cen­tral du lieu, un pe­tit dieu Lare qui at­tire les re­gards et les sens. Tout ama­teur ne peut se conten­ter d’écou­ter des oeuvres en boîte. Il doit, à son tour, à son mo­deste ni­veau, par­ti­ci­per, les res­sus­ci­ter sous ses doigts en éprou­vant les beau­tés et les sur­prises. La mu­sique s’exerce en so­li­taire, mais se joue en groupe, de­vant des té­moins qui par­ti­cipent au plai­sir. Quand elle est belle, al­lègre, elle in­ten­si­fie l’exis­tence. Hé­las, au­jourd’hui, les gens n’achètent pas de pia­nos. Quelque chose a été ou­blié, comme si cet ins­tru­ment était un ves­tige du pas­sé. Pas vrai­ment. Le cla­vier est une énigme qui s’offre à nous. Ce­la dit, cer­tains in­ter­prètes donnent l’im­pres­sion de « faire l’amour » à leur pia­no. Je pense, par exemple, à Kha­tia Bu­nia­ti­sh­vi­li. Mais c’est peut-être plus son phy­sique qui doit im­pres­sion­ner le pu­blic.

Quels sont vos in­ter­prètes de pré­di­lec­tion ?

J’ai en­ten­du plu­sieurs fois Keith Jar­rett en concert, au tout dé­but de sa car­rière, à San Fran­cis­co. Il jouait aus­si bien du jazz que Haen­del et Bach. Quand on pense à Bach, le nom de Gould s’im­pose, même s’il y a quelque chose d’un peu froid dans ses in­ter­pré­ta­tions. Je me pas­sionne peut-être da­van­tage pour l’homme que pour ses pres­ta­tions. Dans ce ré­per­toire, je lui pré­fère Rich­ter, que j’adore. Et, in­sur­pas­sable, Rach­ma­ni­nov par lui­même. À mes yeux, il est ce­lui qui joue le mieux la mu­sique qu’il a écrite. Autre grand sou­ve­nir, Ho­ro­witz, que j’ai vu deux fois. Il était très vieux et fa­ti­gué. Et c’était ma­gni­fique. Par­mi les contem­po­rains, je suis sen­sible à Hé­lène Gri­maud, pour son cô­té ro­man­tique, mais aus­si à Fa­zil Say, Ev­ge­ny Kis­sin, David Fray… Et, dans Bach, Alexandre Tha­raud.

Quel re­gard por­tez-vous sur les so­listes ?

J’ai une pro­fonde ad­mi­ra­tion pour les so­listes. Il existe une mé­lan­co­lie de l’in­ter­prète. Mal­gré son tra­vail, son ex­plo­ra­tion achar­née de la par­ti­tion, l’oeuvre reste fi­na­le­ment l’ap­pen­dice du com­po­si­teur. Der­rière ce mé­tier se cache l’idée d’un sa­cri­fice. Même si, par­fois, cer­tains pia­nistes sup­plantent le com­po­si­teur, la mu­sique dé­vore ses propres ser­vi­teurs.

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