LA VOIX DU MAÎTRE

Raf­fi­ne­ment et re­te­nue pour­raient ca­rac­té­ri­ser le jeu du com­po­si­teur. C’est ce que note Jean-Jacques Ei­gel­din­ger dans son livre Cho­pin vu par ses élèves, re­le­vant les propos d’un de ses assistants, Ka­rol Mi­ku­li: « Se­lon [lui], Cho­pin jouait avec un touche

Pianiste - - EN COUVERTURE -

…tait-il pour au­tant dans la so­phis­ti­ca­tion ? Cer­tai­ne­ment pas. Cho­pin voyait en l’art de jouer le pro­lon­ge­ment na­tu­rel du corps hu­main et avait hor­reur des in­ter­pré­ta­tions trop mé­ca­niques, usant vo­lon­tiers du ru­ba­to pour mi­mer ce qu’il nom­ma « la res­pi­ra­tion dans la voix ». « […] Ain­si se met­tait-il ra­re­ment au pia­no dans un état d’es­prit et un cli­mat émo­tion­nel sem­blables : en sorte qu’il lui ar­ri­vait ra­re­ment de jouer une com­po­si­tion comme la fois d’avant », a ob­ser­vé Mar­ce­li­na Czar­to­rys­ka, une aris­to­crate po­lo­naise qui bé­né­fi­cia des le­çons du Maître. Emi­lie von Gretsch, élève à qui Cho­pin dis­pen­sa des cours à Pa­ris de 1842 à 1844, va plus loin dans l’ana­lo­gie. Elle a com­pa­ré le jeu or­ga­nique du com­po­si­teur à ce­lui du chan­teur, prê­tant un soin par­ti­cu­lier aux cou­leurs et aux tes­si­tures : « Pen­dant les le­çons, Cho­pin ré­pé­tait in­las­sa­ble­ment : “Il faut chan­ter avec les doigts ! […] Son jeu était en­tiè­re­ment ba­sé sur le style vo­cal de Ru­bi­ni, Ma­li­bran, Gri­si… ce qu’il confir­ma lui-même. » Son sens du ly­risme et du phra­sé ne doit tou­te­fois pas pous­ser à la ca­ri­ca­ture le pia­niste ro­man­tique qu’il était. Si l’usage de la pé­dale et des contrastes était re­com­man­dé, il de­vait se faire dans un es­prit d’éco­no­mie et de pru­dence, fai­sant montre d’une puis­sance qui « ne pou­vait être que par

éclairs », se­lon les dires de Georges Ma­thias. Par­fois, il était même pré­fé­rable pour le maes­tro de feindre un jeu sobre pour ne pas don­ner à ses élèves le goût des mau­vaises ha­bi­tudes : « Cho­pin ne vou­lait pas de pé­dale, et pour­tant il s’en servait, mais sur­tout de la pé­dale douce, sans l’in­di­quer à ses élèves, pour ne pas char­ger ou dé­pas­ser ses ef­fets », sou­li­gna Mme Cour­ty dans l’une de ses cor­res­pon­dances adres­sées au mu­si­co­logue et écri­vain Louis Aguet­tant. Comme le di­sait Frie­drich Nietzsche, « le diable est dans les dé­tails »… Clé­ment Ser­ra­no On trou­ve­ra ma­tière à ré­flexion dans l’ou­vrage de Jean-Jacques Ei­gel­din­ger, Cho­pin vu par ses élèves (…ditions de la Ba­con­nière, Neu­châ­tel, 1988).

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