UN SCHU­BERT D…TONANT

Pianiste - - CHRONIQUES DISQUES, DVD -

LE PIA­NISTE ES­PA­GNOL RE­VIENT AU R…PERTOIRE GERMANIQUE AVEC DEUX SO­NATES DU COM­PO­SI­TEUR AU­TRI­CHIEN, QUI ENRICHISSENT SA RICHE DIS­CO­GRA­PHIE CHEZ HARMONIA MUNDI. UN CHOIX AU­DA­CIEUX, TANT LES DEUX OEUVRES S’INS­CRIVENT DANS DES UNI­VERS DIS­TINCTS, ENTRE IN­NO­CENCE ET D…SESPOIR. LE MU­SI­CIEN NOUS EX­PLIQUE SA D…MARCHE.

Pour­quoi avoir en­re­gis­tré les deux So­nates D.664 et D.960 de Schu­bert et n’avoir pas com­plé­té l’une d’entre elles, par exemple, avec le der­nier cycle de ses Im­promp­tus dont vous avez dé­jà gravé la première sé­rie ?

La dé­ci­sion d’en­re­gis­trer ce pro­gramme re­monte à 2014, à l’époque de mon disque du

Con­cer­to de Grieg. Harmonia Mundi m’a sol­li­ci­té pour gra­ver un CD avec des so­nates pour pia­no. J’ai d’abord pen­sé à Bee­tho­ven puis à Schu­bert. En jouant ces deux so­nates, je me suis ren­du compte à quel point elles étaient éloi­gnées l’une de l’autre en termes d’ex­pres­sion. Comment un com­po­si­teur pou­vait-il à ce point faire évo­luer son écri­ture ? La com­bi­nai­son des deux opus m’est ap­pa­rue « ex­plo­sive » et j’ai consta­té a pos­te­rio­ri qu’il en était al­lé de même chez d’autres in­ter­prètes comme Ra­du Lu­pu.

Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans cette évo­lu­tion ?

Schu­bert com­pose la So­nate

en la ma­jeur à l’âge de 22 ans et la der­nière au cré­pus­cule de sa vie. Le lan­gage est ra­di­ca­le­ment dif­fé­rent. Dans la première, c’est l’in­no­cence qui do­mine. Schu­bert ré­pète les mêmes mo­tifs qu’il fait va­rier à l’in­fi­ni. Est-ce l’in­fluence de l’Al­le­gret­to de la Sep­tième

Sym­pho­nie de Bee­tho­ven ? Le deuxième mou­ve­ment est sta­tique, alors que le fi­nale baigne dans une lu­mière mo­zar­tienne. Il est ga­lant, folk­lo­rique, si pro­fon­dé­ment au­tri­chien. Le gé­nie de Schu­bert est por­té par ceux de Mo­zart, Haydn et Bee­tho­ven.

Il est éton­nant que de plus en plus de jeunes pia­nistes choi­sissent d’en­re­gis­trer la der­nière so­nate de Schu­bert…

Schu­bert est mort à 31 ans et il n’a pas eu le temps de se po­ser la ques­tion de la ma­tu­ri­té. J’ai beau­coup joué cette so­nate, no­tam­ment lors de ma tour­née en Amé­rique du nord. Elle fait par­tie des oeuvres que l’on « creuse » toute sa vie et j’ai conscience que mon in­ter­pré­ta­tion a pro­fon­dé­ment évo­lué. La So­nate en si bé­mol

ma­jeur est un vé­ri­table tes­ta­ment dont le pre­mier mou­ve­ment évoque en­core une sorte d’in­no­cence bri­sée sys­té­ma­ti­que­ment sur un trille ob­ses­sion­nel à la main gauche. L’An­dante sos­te­nu­to est une va­ria­tion… sur la mort : un vé­ri­table drame mis en mu­sique. Les deux der­niers mou­ve­ments re­gorgent d’une éner­gie par­fois déses­pé­rée.

Il faut avant tout connaître le texte à la per­fec­tion, en maî­tri­ser chaque dé­tail avant de réel­le­ment in­ter­pré­ter. « In­ter­pré­ter » les si­lences, no­tam­ment, qui sont es­sen­tiels et or­ga­nisent une grande par­tie du dis­cours. Chez Schu­bert, il ne faut ja­mais perdre de vue que le clas­si­cisme s’im­pose aus­si bien dans la forme que dans les ré­flexes pia­nis­tiques. Il faut évi­ter d’al­ler vers un ro­man­tisme char­gé qui se­rait hors de propos. À l’op­po­sé, si l’on se tient à une sorte d’ob­jec­ti­vi­té de jeu, on perd une énorme sub­stance ex­pres­sive. L’équi­libre de ce pia­no est très com­plexe à ob­te­nir.

Au­riez-vous pré­ser­vé cet équi­libre si vous aviez en­re­gis­tré ce disque sur un pia­no­forte ?

Je ne suis pas un pia­no­for­tiste. Bien que tout à fait jus­ti­fiable, cette dé­marche n’est pas la mienne. Pour ce disque, j’ai es­sayé plu­sieurs Steinway mo­dernes. Fi­na­le­ment, mon ac­cor­deur m’a pro­po­sé un pia­no dont le son était très beau, mais moins puis­sant que d’autres et joué pour ac­com­pa­gner des lie­der. Je l’ai es­sayé et, au bout de vingt se­condes, je sa­vais que c’était ce­lui-là que je choi­si­rais. Nous n’avons fait au­cun ré­glage par­ti­cu­lier.

Par­lez-nous de votre pro­chain disque…

L’an­née pro­chaine, j’en­re­gis­tre­rai le Troi­sième Con­cer­to pour pia­no de Bé­la Bartók avec l’Or­chestre phil­har­mo­nique de Mu­nich sous la di­rec­tion du chef Pa­blo He­ras-Ca­sa­do. Une nou­velle aven­ture en pers­pec­tive. Propos re­cueillis par Stéphane Frié­dé­rich Voir la chro­nique du CD page 72. Comment équi­li­brer tous les pa­ra­mètres de l’in­ter­pré­ta­tion ?

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