« À LA RUSSE »

Pianiste - - CHRONIQUES DISQUES, DVD - S. F.

Rach­ma­ni­nov: So­nate n°1 opus 28. Tchaï­kovs­ki : Mor­ceaux opus 18 n°5 et n°17. Scher­zo à la russe opus 1 n°1. Stra­vins­ky: L’Oi­seau de feu (tr. Gui­do Agos­ti). Ba­la­ki­rev: Is­la­mey Alexandre Kan­to­row (pia­no) Bis-2150. 2016. 1 h 16’

Le pré­cé­dent al­bum qu’avait en­re­gis­tré Alexandre Kan­to­row, dé­dié à des concer­tos de Liszt, nous avait sé­duits. Puis, après avoir écou­té le pia­niste en ré­ci­tal, il nous a convain­cus qu’il était l’un des plus re­mar­quables ar­tistes de sa gé­né­ra­tion. Ce nou­veau disque en est une preuve sup­plé­men­taire. La Première

So­nate de Rach­ma­ni­nov ouvre le pro­gramme. Cette oeuvre aux pro­por­tions gi­gan­tesques et d’une com­plexi­té – pour ne pas dire d’un « désordre » – d’écri­ture réelle né­ces­site une concep­tion im­pec­cable. Elle fait ap­pel à une endurance pro­di­gieuse, car les dy­na­miques sont ex­trêmes et la po­ly­pho­nie est sur­char­gée. Tout a été conçu par le com­po­si­teur pour que l’in­ter­prète se perde dans un dé­dale de mo­tifs en­che­vê­trés les uns dans les autres. La forme so­nate a ra­re­ment été plus mal­me­née dans l’his­toire du pia­no post­ro­man­tique. Alexandre Kan­to­row or­donne im­pec­ca­ble­ment l’em­pi­le­ment des thèmes et des at­mo­sphères, le jaillis­se­ment des idées mu­si­cales, afin que la ten­sion nar­ra­tive ne fai­blisse ja­mais. Il a to­ta­le­ment as­si­mi­lé le fait que Rach­ma­ni­nov a struc­tu­ré sa par­ti­tion en pen­sant au Faust de Goethe.

L’in­ter­prète maî­trise tout au­tant la di­men­sion psy­cho­lo­gique des thèmes, joue quand ce­la est né­ces­saire qua­si im­pro­vi­sa­to dans un es­prit lisz­tien et rhap­so­dique qui convient à mer­veille, s’ap­pro­priant les pas­sages hé­ris­sés de bri­sures, d’éclats et de traits en tous sens. Ils sont au­tant d’écueils so­nores qui éloignent tou­jours plus loin notre oreille du thème pre­mier. Le fi­nale est si­dé­rant, à la fois de force et de mu­si­ca­li­té. Rach­ma­ni­nov uti­li­sa dans nombre d’oeuvres ul­té­rieures, comme les …tu­desTa­bleaux, des idées ex­po­sées dans la So­nate. La gra­vure d’Alexandre Kan­to­row se si­tue lar­ge­ment au ni­veau tech­nique de celles d’Ash­ke­na­zy, Shel­ley, Lu­gans­ky, Mus­to­nen et Weis­sen­berg. Les trois pièces de TchaÔ­kovs­ki sont tout aus­si pas­sion­nantes, bien agen­cées et com­plé­men­taires les unes aux autres. Le pia­niste se joue d’une écri­ture que l’on sent par­fois mal­ha­bile au cla­vier, mais qui pro­duit un ef­fet cer­tain. Nous en­ten­dons ain­si la lec­ture la plus ex­plo­sive et in­ven­tive qui soit du Scher­zo. Dans l’in­ter­pré­ta­tion de L’Oi­seau de feu, Alexandre Kan­to­row fait jaillir les cou­leurs et les ex­pres­sions de cette fée­rie qui re­donne tout ce qu’elle doit à Rim­skiKor­sa­kov. En ef­fet, la par­ti­tion as­so­cie dans un même geste mu­si­cal le style folk­lo­rique dia­to­nique, les gammes exo­tiques et le chro­ma­tisme de l’au­teur de Shé­hé­ra­zade. Mais il y a aus­si, sous les doigts du pia­niste, la res­ti­tu­tion d’une chorégraphie ima­gi­naire, de sa pul­sa­tion à la fois raf­fi­née et bar­bare qui trans­met la vi­bra­tion de la danse. Pour res­ter dans l’uni­vers orien­ta­li­sant, Is­la­mey ex­plose à nos oreilles avec une ri­chesse de cou­leurs si­dé­rante. On songe ici aux té­moi­gnages de Czif­fra, Gi­lels et Plet­nev. Quel disque !

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