Gare au pia­no : ça swingue dans les gares pa­ri­siennes!

Pas de ni­veau mi­ni­mal re­quis pour ta­po­ter quelques notes en gare de Pa­ris-Mont­par­nasse, il suf­fit d’at­tendre son tour! « À vous de jouer! » est né ici, dans le hall 1 de cette sta­tion fer­ro­viaire de la rive gauche pa­ri­sienne. De­puis ses dé­buts en 2012, l’

Pianiste - - SOMMAIRE - Par Au­ré­lie Moreau

Une chaîne main­tient le ta­bou­ret at­ta­ché à un pied du pia­no. Il pa­raît qu’un sans-abri l’uti­lise sou­vent. Em­ma­nuel, 35 ans, se rend à la gare « ex­près pour le pia­no. Je viens sou­vent jouer des oeuvres que j’ai écrites pour les faire connaître. Ce pia­no, c’est la plus belle idée de la SNCF, après le TGV ». De­puis le dé­but de l’ini­tia­tive, la branche Gares & Con­nexions de la com­pa­gnie fer­ro­viaire en a ins­tal­lé une cen­taine dans toute la France.

« C’est de­ve­nu une mu­sique ras­su­rante », nous ra­conte Agathe, qui vend des jour­naux près du lieu des concerts im­promp­tus. Au­tour du pia­no, des voya­geurs passent d’un pas pres­sé, d’autres s’ar­rêtent pour écou­ter les vir­tuoses, et même cer­tains en­fants dé­couvrent l’ins­tru­ment. À l’ins­tar de Gas­pard, 4 ans, qui vient juste d’ap­prendre son pre­mier mor­ceau au pia­no, « Au clair de la lune ». « C’est la pre­mière fois qu’il en voit un », nous confie Chan­tal, sa ma­man. Elle est heu­reuse de pou­voir mon­trer l’ins­tru­ment à son pe­tit gar­çon. Il y a tou­jours eu un pia­no chez elle. Sa grande soeur en jouait. Quant à Tho­mas, la qua­ran­taine pas­sée, il a ap­pris la Danse slave

n°2 op. 72 de Dvorák uni­que­ment pour « se la pé­ter » quand il est de pas­sage dans une gare. « Per­sonne ne nous juge ici, car la plu­part des pas­sants ne sont pas des mu­si­ciens pro­fes­sion­nels. J’ai pris quelques cours de pia­no quand j’étais en­fant. Au­jourd’hui, je ne me sou­viens plus de rien, mais la pers­pec­tive de ta­po­ter quelques notes en gare me mo­tive à m’y re­mettre. » Ce ma­tin, gare de Lyon, …lo­die, une mère de fa­mille de 38 ans, en ou­blie­rait presque son train en re­tard. Elle a com­men­cé le pia­no il y a deux ans. « J’ai trois en­fants et je suis pas­sion­née par cet ins­tru­ment de­puis tou­jours. Mon pro­blème, c’est que je suis très tra­queuse pen­dant les au­di­tions de classe. Le fait de me pro­duire ici me per­met de jouer de­vant un pe­tit pu­blic. Ce­la m’aide à faire bais­ser la pres­sion. »

Une vraie réus­site

Les voya­geurs se sont vé­ri­ta­ble­ment ap­pro­prié l’ins­tru­ment. « «a ne désem­plit pas, af­firme un res­pon­sable

de la gare de Lyon. Ici, c’est 105 mil­lions de voya­geurs par an et ce hall 2 de­vient une vé­ri­table scène de mu­sique. Au dé­but, on a mis ce pia­no ti­mi­de­ment, puis nous avons consta­té un vé­ri­table en­goue­ment. » « À toute heure du jour et de la nuit, plus pré­ci­sé­ment entre 4 h 45 et 1 h 30, des gens de tous âges et de tous mi­lieux viennent jouer », se ré­jouit un res­pon­sable de la fi­liale Gares & Con­nexions

« Je viens sou­vent jouer des oeuvres que j’ai écrites pour les faire connaître. »

de la SNCF. Pour l’ins­tant, au­cun van­da­lisme n’est à dé­plo­rer. « Notre seul dé­fi est d’ac­cor­der ré­gu­liè­re­ment les ins­tru­ments. Les pia­nos n’aiment pas les écarts de tem­pé­ra­tures », ajoute-t-il. Le coût de ces ins­tal­la­tions ne semble pas dé­ran­ger outre me­sure la so­cié­té fer­ro­viaire. « On n’y pense pas, nous ex­plique-t-on, car on dé­clenche quelque chose de sym­pa­thique en gare, qui vaut bien d’autres in­ves­tis­se­ments. » Pour fê­ter le suc­cès de son opé­ra­tion, la SNCF a or­ga­ni­sé un concours. C’était en 2014, avec le mu­si­cien An­dré Ma­nou­kian comme par­rain. En trois mois, pas moins de 900 pia­nistes ont en­voyé leur vi­déo. Le grand ga­gnant s’ap­pelle Jean Co­tro, un gar­çon de 12 ans, qui jouait du Her­bie Han­cock à Tours. Le 2e Prix a été rem­por­té par une Di­jon­naise de 10 ans et le troi­sième par deux Bor­de­laises de 20 ans. Par­mi les mor­ceaux les plus joués par les can­di­dats, on compte la fa­meuse « Lettre à …lise », mais aus­si la mu­sique du gé­né­rique de la sé­rie Game of Th­rones ou en­core la « Comp­tine d’un autre été » de Yann Tier­sen. L’ob­jec­tif du concours ayant été d’ac­com­pa­gner le dé­ploie­ment des pia­nos dans les gares, les 43 fi­na­listes ne pour­ront pas ten­ter à nou­veau leur chance, car la SNCF ne compte pas ré­ité­rer l’ex­pé­rience.

Le ser­vice pré­fé­ré des voya­geurs

Bien que la plu­part des ins­tru­ments mis à dis­po­si­tion en gares ne soient pas par­fai­te­ment justes, l’opé­ra­tion est un suc­cès, en té­moignent les bornes « I like ». Par­mi les dif­fé­rents ser­vices pro­po­sés en gares, les pia­nos ar­rivent lar­ge­ment en tête des me­sures in­di­quées par les bornes, avec plus de 8 mil­lions de like en huit mois. Les pas­sants se pré­oc­cupent éga­le­ment de la bonne san­té de l’ins­tru­ment en si­gna­lant spon­ta­né­ment aux em­ployés qu’il est temps d’ac­cor­der le pia­no. « Alors, on s’y met, car il faut of­frir aux ama­teurs de mu­sique un ins­tru­ment qui soit digne de ce nom », af­firme l’un des maîtres d’oeuvre du pro­jet. Ya­ma­ha, le lea­der du mar­ché des pia­nos eu­ro­péens, est par­te­naire de l’opé­ra­tion « À vous de jouer ! ». Mal­gré le froid et le pia­no mal ac­cor­dé, Ar­thur, 20 ans, trouve l’ini­tia­tive « for­mi­dable. Quand je prends le train, mon pe­tit plai­sir, c’est d’ar­ri­ver un peu en avance pour jouer. J’im­pro­vise, car le cô­té ur­bain et l’in­sta­bi­li­té du lieu m’ins­pirent. Il en fau­drait aus­si dans les mé­tros ». D’ailleurs, les trains

« Les bornes af­fichent plus de 8 mil­lions de like en huit mois. »

ont été une source d’ins­pi­ra­tion pour de nom­breux com­po­si­teurs, comme Steve Reich et ses Dif­ferent Trains ou Ar­thur Ho­neg­ger et son Pa­ci­fic 231, qui tire son nom d’une lo­co­mo­tive à va­peur. Ser­gueÔ Pro­ko­fiev, quant à lui, écrit la Sym­pho­nie n°2, dite « de fer et d’acier », ins­pi­ré par l’écoute de Pa­ci­fic 231. Yves adore la mu­sique clas­sique, mais son ap­par­te­ment est « trop pe­tit pour faire en­trer un pia­no ». Il joue l’Ada­gio de la So­nate « Clair de lune » de Bee­tho­ven gare Mont­par­nasse. Sur un banc juste à cô­té, une jeune femme se lève. Elle s’avance vers lui et exige qu’il fasse moins de bruit. Elle n’a pas l’air de vou­loir plai­san­ter. « Ce­la ar­rive qu’on se fasse re­je­ter, mais je com­prends qu’il y ait des gens qui tra­vaillent dur toute la jour­née. Ils ont en­vie d’être tran­quilles. On ne peut pas leur en vou­loir. » An­na,

64 ans, at­tend son train en gare d’Aus­ter­litz: « C’est un réel plai­sir de res­ter as­sise là, tout près du pia­no. J’écoute les ins­tru­men­tistes de pas­sage, je leur glisse un mot d’en­cou­ra­ge­ment ou bien je leur de­mande s’ils peuvent me jouer mes chan­sons pré­fé­rées. Les pia­nos per­mettent de nous ren­con­trer et notre so­cié­té in­di­vi­dua­liste a grand be­soin de ce­la. » Qu’il s’agisse de Mont­par­nasse, Saint-La­zare, Aus­ter­litz, gare de Lyon, gare du Nord, gare de l’Est ou gare de Ber­cy, toutes les grandes sta­tions fer­ro­viaires pa­ri­sien-nes sont dé­sor­mais équi­pées de leur propre pia­no. En pro­vince, des ins­tru­ments fleu­rissent dé­jà un peu par-tout. Il n’y a donc plus au­cune ex­cuse pour ne pas s’y mettre !

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