Na­tha­naël Gouin à contre-cou­rant

Le pia­niste fran­çais a creu­sé son sillon loin du pas­sage « obli­gé » des concours in­ter­na­tio­naux. Il s’est ré­cem­ment dis­tin­gué avec son disque « Liszt­ma­cabre ».

Pianiste - - SOMMAIRE - Pro­pos recueillis par Ja­ny Cam­pel­lo *Lire la chro­nique du CD page 108.

Votre CD « Liszt ma­cabre » * a re­çu un ac­cueil una­nime et en­thou­siaste. Pour­quoi ce choix de ré­per­toire ?

En pre­mier lieu, j’aime la mu­sique de Liszt. Le lien qu’il a en­tre­te­nu avec la mort pen­dant toute son exis­tence et qui trans­pire dans son oeuvre me pas­sionne aus­si, comme sa vie elle-même, des plus ro­ma­nesques! Il en a cer­tai­ne­ment vé­cu quatre en une. Pour­quoi « ma­cabre » ? Le dé­sir d’être un peu sub­ver­sif, de par­ler au se­cond de­gré de su­jets pro­fonds. La pho­to de Ber­nard Mar­ti­nez, qui illustre l’al­bum, pos­sède elle aus­si ce se­cond de­gré, à l’image du pro­gramme. Des Fu­né­railles à la To­ten­tanz, du ci­me­tière à la danse des sque­lettes, il existe toute une dé­cli­nai­son d’évo­ca­tions de la mort, du ma­cabre.

Où se si­tue le pre­mier de­gré chez Liszt ?

Dans la ma­ni­fes­ta­tion de la sa­gesse, dans l’éco­no­mie de moyens dont il use à la fin de sa vie. On en­tend dans la To­ten­tanz cette vo­lon­té ir­ré­pres­sible de faire ex­plo­ser le Dies irae par tous les moyens, cette en­vie de par­ler de la danse de la mort avec une lé­gè­re­té dé­sin­volte, d’en rire. A contra­rio, La Lu­gubre Gon­dole est une oeuvre très fron­tale, une oeuvre du pre­mier de­gré, dans son dé­pouille­ment to­tal aux confins de la to­na­li­té. Je n’ai pas vou­lu me si­tuer à cet en­droit, dans cette aus­té­ri­té. On est sou­vent trop sé­rieux avec la mu­sique ! J’ai été frap­pé par la ré­ponse d’Henri Du­tilleux à cette ques­tion qui ter­mine un livre d’en­tre­tiens : « Que conseille­riez-vous aux jeunes mu­si­ciens pour in­ter­pré­ter la mu­sique? » « Faites usage de l’hu­mour! » a-t-il af­fir­mé de fa­çon tout à fait in­at­ten­due. Ces pièces de Liszt lui donnent rai­son.

Comment vos goûts mu­si­caux se sont-ils for­més ?

Je suis né dans l’opé­ra. Mon père est chan­teur ly­rique, il fait par­tie des choeurs du Ca­pi­tole de Tou­louse. J’ai er­ré dans les cou­loirs de cette mai­son pen­dant toute mon en­fance. J’ai bai­gné dans la vo­ca­li­té et l’or­chestre. J’ai com­men­cé le pia­no très jeune, à trois ans, et j’ai éga­le­ment étu­dié le vio­lon pen­dant dix ans. En fait, je suis res­té un amou­reux de l’or­chestre. Je n’aime pas le pia­no pour le pia­no ! Très jeune, j’ai te­nu des par­ties de pia­no d’or­chestre, d’ailleurs pas for­cé­ment très va­lo­ri­santes, mais le simple fait d’ap­par­te­nir à une glo­ba­li­té sym­pho­nique me ren­dait très heu­reux.

Pour­quoi alors ne pas avoir choi­si le vio­lon?

Le choix du pia­no s’est fait ins­tinc­ti­ve­ment. Ce­pen­dant, l’ar­rêt du vio­lon a été une dé­ci­sion qui m’a ren­du triste long­temps. Au­jourd’hui, si j’en avais le temps, je se­rais ca­pable de re­prendre un ar­chet et de re­joindre à mes heures per­dues un or­chestre ama­teur !

Quelle place tient la pra­tique de la mu­sique de chambre dans votre vie ar­tis­tique?

Elle est ins­crite dans ma vie de­puis mon plus jeune âge. J’ai une re­la­tion évi­dente, naturelle avec elle. Je forme un duo avec le vio­lo­niste Guillaume Chi­lemme. Après un CD

« On est sou­vent trop sé­rieux avec la mu­sique! »

Canal-Ravel, nous avons en­re­gis­tré un deuxième disque qui vient de sor­tir chez Apar­té Re­cords, in­ti­tu­lé « Schu­bert Live ». Je me suis éga­le­ment pro­duit en trio. Ac­tuel­le­ment, j’in­ter­prète de nom­breux qua­tuors avec pia­no, un ré­per­toire ma­gni­fique! Je suis aus­si un grand fa­mi­lier du ré­per­toire pia­no-voix pour le­quel j’ai une af­fi­ni­té par­ti­cu­lière. J’en ai tel­le­ment été im­pré­gné dans mon en­fance !

Des vio­lo­nistes ou des chan­teurs comme par­te­naires, ce­la n’est pas un ha­sard…

Si je com­prends les coups d’ar­chet, le contact avec la corde, je ne crois pas être mieux pla­cé que d’autres pia­nistes qui ne sont pas vio­lo­nistes, mais qui par­viennent à don­ner cette illu­sion qu’un mar­teau peut être un ar­chet. Je suis dans cette re­cherche. J’ai joué avec Au­gus­tin Du­may, l’été der­nier : j’ai été fas­ci­né par le son, la va­rié­té des phra­sés, des ar­ti­cu­la­tions et des cou­leurs qu’il sor­tait de son vio­lon. Chaque fois que je me pro­duis avec lui, j’ai en­vie en­suite de m’en­fer­mer pen­dant des se­maines, voire des mois, pour cher­cher et ten­ter de trou­ver comment le pia­no peut ré­pondre à de sem­blables ri­chesses. Quand il a en­ten­du Pa­ga­ni­ni, lui s’est en­fer­mé pen­dant trois mois !

Re­ve­nons à vos études et à vos rencontres : le Conser­va­toire de Pa­ris, la Juilliard School, Ma­ria João Pires, les voyages…

J’ai sau­té sur toutes les oc­ca­sions de mul­ti­plier les ex­pé­riences et les rencontres. Après le Conser­va­toire de Pa­ris, j’ai étu­dié à la Juilliard School de New York pen­dant six mois, grâce à une bourse d’études. Quelle op­por­tu­ni­té ! Puis j’ai ap­pro­fon­di ma for­ma­tion en Al­le­magne, aux Hoch­schu­len für Mu­sik de Fri­bourg et de Mu­nich, dans le cadre du pro­gramme Eras­mus. Plus tard, j’ai fait la connais­sance de Ma­ria João Pires à Royau­mont et je suis en­tré en ré­si­dence à la Cha­pelle Mu­si­cale Reine Eli­sa­beth de Bel­gique, à Wa­ter­loo. J’ai par­ti­ci­pé à son pro­jet Par­ti­tu­ra. J’avais en­vie de ces rencontres, de me confron­ter à d’autres oreilles, d’avoir des échos dif­fé­rents sur mon tra­vail. J’ai fait ce choix, plu­tôt que ce­lui de pré­pa­rer les concours in­ter­na­tio­naux, comme le font beau­coup d’élèves du Conser­va­toire.

Pour­tant, vous avez rem­por­té des concours…

Quelques-uns… mais j’ai long­temps fui les grands concours in­ter­na­tio­naux. Leur pré­pa­ra­tion est très as­trei­gnante : il faut tra­vailler les pro­grammes de fa­çon ex­clu­sive pen­dant deux à trois ans, s’y pré­pa­rer men­ta­le­ment, « bé­ton­ner » son jeu. Cet état d’es­prit ne cor­res­pond pas à ma na­ture, ni à mes as­pi­ra­tions. Je suis un ex­plo­ra­teur et la ren­contre avec Ma­ria João Pires a fi­ni de me convaincre d’ar­rê­ter les com­pé­ti­tions. Elle m’a ou­vert des voies al­ter­na­tives, et ce pro­jet Par­ti­tu­ra au­quel j’ai par­ti­ci­pé, où l’on par­tage la scène avec de grands mu­si­ciens, per­met aux jeunes pia­nistes de se faire connaître dif­fé­rem­ment. Construire une vie dans la mu­sique, c’est comme mon­ter un écha­fau­dage. Il faut des fon­da­tions so­lides. Par­ta­ger la scène avec le « monstre sa­cré » qu’est cette grande pia­niste au som­met de sa car­rière a été à la fois une ex­pé­rience très dif­fi­cile et un mer­veilleux ca­deau. J’ai vé­cu quo­ti­dien­ne­ment pen­dant trois ans, avec elle et d’autres in­ter­prètes de ma gé­né­ra­tion, une ex­pé­rience hu­maine unique qui m’a consi­dé­ra­ble­ment nour­ri. Ce­la re­pré­sente un vé­ri­table cham­bou­le­ment dans ma vie ! Au­jourd’hui, en re­ve­nant à Pa­ris, j’ai dé­ci­dé d’ou­vrir un nou­veau cycle.

Quels sont vos pro­jets?

Tanguy de Willien­court et moi avons le pro­jet de mon­ter un pro­gramme à deux pia­nos au­tour de Liszt. J’ai­me­rais éga­le­ment en­re­gis­trer Haydn. Bee­tho­ven, ce­la vien­dra cer­tai­ne­ment. Et puis aus­si les so­nates de Brahms, mes pre­mières amours.

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