LA NO­BLESSE DU COEUR

Cher­cheur dans l’âme, le chef et pia­niste d’ori­gine hon­groise ex­plore avec ma­jes­té le ré­per­toire ger­ma­nique. Son jeu est à son image : na­tu­rel, in­tègre, sen­sible et en­ga­gé. Il nous livre quelques confi­dences, entre mu­sique et po­li­tique.

Pianiste - - LE GRAND ENTRETIEN - Pro­pos recueillis par Elsa Fot­to­ri­no

Bach, Mo­zart, Haydn, Bee­tho­ven, Schu­bert, dont vous avez joué et en­re­gis­tré qua­si­ment l’in­té­gra­li­té des oeuvres pour pia­no, vous ont ac­com­pa­gné tout au long de votre car­rière. Pour­quoi ce tro­pisme pour le ré­per­toire ger­ma­nique? Je n’ai pas vou­lu me spé­cia­li­ser, mais j’ai te­nu à faire des choix. Même dix vies ne sont pas suf­fi­santes pour tout jouer. Il existe tel­le­ment de lit­té­ra­ture pour pia­no! Et je dois bien ad­mettre que les com­po­si­teurs ger­ma­niques em­portent ma pré­fé­rence. Mal­gré mon hé­ri­tage hon­grois, j’ai fait l’im­passe sur Liszt qui est très loin de moi. J’éprouve un manque de sym­pa­thie pour sa mu­sique. Et je suis très cri­tique vis-à-vis de moi-même. Je ne peux pas bien in­ter­pré­ter ce ré­per­toire. Il ne me sied pas sur le plan phy­sique, émo­tion­nel ou es­thé­tique. Et Cho­pin? J’aime beau­coup sa mu­sique, mais je la trouve très exi­geante. Dans le pas­sé, presque au­cun pia­niste ne jouait à la fois Bee­tho­ven et Cho­pin. C’était l’un ou l’autre. Quand j’in­ter­prète Mo­zart, Bee­tho­ven ou Schu­bert, j’éprouve plus de gra­ti­fi­ca­tion émo­tion­nelle en re­tour. Au contraire, Cho­pin me prend tout. C’est un com­po­si­teur fantastique que j’ai un peu pra­ti­qué sans ja­mais être très content de moi. Mais j’ai ob­te­nu beau­coup de ré­ponses en m’exer­çant sur un vieux Pleyel. Ce­la m’a don­né en­vie de re­ve­nir aux Ma­zur­kas, aux­quelles je de­vrais m’at­te­ler dans un fu­tur proche. Je n’aime pas jouer Cho­pin sur un Stein­way mo­derne. Je pré­fère les cou­leurs d’un ins­tru­ment d’époque. Cho­pin avait op­té pour les Pleyel, car il ai­mait la lé­gè­re­té de ces ins­tru­ments, con­trai­re­ment à Liszt et à beau­coup de ses contem­po­rains qui avaient choi­si les pia­nos Erard, plus virtuoses. Comment avez-vous com­men­cé à vous fa­mi­lia­ri­ser avec les ins­tru­ments d’époque? Ce­la re­monte aux an­nées 1970. La pre­mière fois que j’ai posé mes mains sur un pia­no­forte, je vi­vais à Bu­da­pest. C’était un Broad­wood qui avait ap­par­te­nu à Bee­tho­ven. Il était ex­po­sé au Musée na­tio­nal hon­grois. L’in­té­rêt était sur­tout his­to­rique parce que le mo­dèle n’était pas en très bon état. Quinze ou vingt ans plus tard, j’ai eu l’op­por­tu­ni­té de jouer sur d’autres ins­tru­ments ori­gi­naux et dans de meilleures condi­tions. Là, mon re­gard a chan­gé. C’est très émou­vant de plon­ger dans la genèse du tra­vail du com­po­si­teur, d’en­tendre ce qu’il en­ten­dait, d’éprou­ver les mêmes sen­sa­tions phy­siques. Aus­si, à Salz­bourg, j’ai in­ter­pré­té et en­re­gis­tré Mo­zart sur un pia­no­forte An­ton Wal­ter. Avec Bee­tho­ven, le rap­port à l’ins­tru­ment est plus com­plexe, car il était sourd et avait une fa­çon très in­té­rieure d’en­tendre la mu­sique, au-de­là des li­mites du pia­no. Au contraire, Mo­zart était un prag­ma­tique. Quand il écrit la Fan­tai­sie

en do mi­neur, il ex­plore toutes les pos­si­bi­li­tés du cla­vier. Exé­cu­ter cette oeuvre sur pia­no mo­derne tue la mu­sique. Les basses sont très lourdes. Sur un ins­tru­ment d’époque, on ob­tient un meilleur équi­libre. À la mai­son, je joue Bach

« Ce que je re­cherche dans la mu­sique, c’est la spi­ri­tua­li­té. »

sur un cla­vi­corde, pour moi-même, si­non un ou deux au­di­teurs. Cet ins­tru­ment est mon meilleur pro­fes­seur pour en­tendre le son, l’équi­libre, les nuances. Ce re­tour aux sources est très im­por­tant pour moi. Y com­pris les sources écrites ? Je tiens à consul­ter l’au­to­graphe, le ma­nus­crit ou, le cas échéant, le fac-si­mi­lé d’une par­ti­tion. J’aime voir les pre­miers ajouts et les brouillons, et dé­cou­vrir tout ce que je peux sur le com­po­si­teur. D’ailleurs, je ne me li­mite pas à la mu­sique pour pia­no. Je me penche éga­le­ment sur les opé­ras ou la mu­sique de chambre. Je com­plète cette dé­marche par la lec­ture de textes phi­lo­so­phiques, lit­té­raires, d’his­toire… Tout est lié. La mu­sique est un mé­lange entre l’ins­tinct et l’in­tel­lect. Une fois sur scène, c’est l’ins­tinct qui doit do­mi­ner. L’au­di­teur n’a pas en­vie d’en­tendre une ana­lyse. Vous ne vous li­mi­tez pas au pia­no et di­ri­gez sou­vent l’Or­chestre de chambre d’Eu­rope. Vous avez même créé votre propre en­semble de chambre, la Cap­pel­la An­drea Bar­ca… J’aime di­ri­ger, mais je ne me consi­dère pas comme un chef d’or­chestre. Je di­rige, car je suis un mu­si­cien. C’est une ex­ten­sion de ma cu­rio­si­té. J’aime par­ti­cu­liè­re­ment les oeuvres cho­rales, les ora­to­rios, les voix hu­maines. Tra­vailler avec un choeur est une ex­pé­rience hu­maine

très forte. J’ai de grands sou­ve­nirs avec Bach, en par­ti­cu­lier la Messe en si mi­neur et la Pas­sion se­lon saint Mat­thieu, mais éga­le­ment avec le Re­quiem de Mo­zart et la Mis­sa so­lem­nis de Bee­tho­ven, com­po­sée en même temps que ses trois der­nières so­nates. Quand je re­viens à la mu­sique pour pia­no, je la per­çois avec un éclai­rage dif­fé­rent. D’ailleurs, on re­trouve dans ces pages de Bee­tho­ven la même spi­ri­tua­li­té. Jus­te­ment, c’est ce­la que je re­cherche dans la mu­sique, la spi­ri­tua­li­té. Qu’en­ten­dez-vous par là? Je ne l’en­tends pas for­cé­ment au sens re­li­gieux. En tout cas, la mu­sique est ma re­li­gion. L’oeuvre des grands com­po­si­teurs est pour moi la preuve de l’Es­prit. Et je crois qu’il y a une éter­ni­té dans les sons que nous pro­dui­sons. Ils ne dis­pa­raissent pas. Peut-être connaissent-ils une autre vie dans l’uni­vers… Cette pen­sée m’aide beau­coup dans ma vie de tous les jours. La mu­sique et l’art donnent une di­rec­tion, une li­ber­té, mais aus­si un sens de l’ordre. L’art n’est pas anar­chiste. La so­cié­té de­vrait être construite sur le même mo­dèle: des in­di­vi­dus libres qui doivent avoir un sens de l’ordre et de la com­mu­nau­té. Dans une fugue de Bach, chaque voix est in­dé­pen­dante, tout en ayant une im­por­tance équi­va­lente et en contri­buant à l’har­mo­nie du tout. Comment le pia­no est-il en­tré dans votre vie? J’avais en­vi­ron 5 ans quand j’ai com­men­cé à m’y in­té­res­ser. Quand elle était jeune, ma mère avait étu­dié le pia­no très sé­rieu­se­ment, dans le but de de­ve­nir concer­tiste, mais la guerre a mis un terme à ses as­pi­ra­tions. Tou­jours est-il qu’il y en avait à la mai­son. Avant de sa­voir par­ler, je chan­tais, mais je n’avais rien d’un pe­tit pro­dige. J’étais un en­fant nor­mal. Et mon rap­port à l’ins­tru­ment était na­tu­rel. Je vou­lais jouer. Pen­dant mes sept ou huit pre­mières an­nées d’ap­pren­tis­sage, je me suis conten­té de tra­vailler une heure par jour et per­sonne ne me for­çait à quoi que ce soit. Quel a été le dé­clic? L’évi­dence m’a frap­pé à l’âge de 12 ans. Ma mère m’a em­me­né à un ré­ci­tal de pia­no et je me suis dit : « C’est ce que je veux faire. » Là, j’ai réa­li­sé à quel point je jouais mal et que je de­vais tra­vailler d’ar­rache-pied pour me his­ser à un meilleur ni­veau. Cette cer­ti­tude est ve­nue du plus pro­fond de moi-même. C’est une dé­marche qui doit ve­nir de l’in­té­rieur et sur­tout ne pas être im­po­sée par son en­tou­rage, car c’est une vie très dif­fi­cile qui at­tend le pia­niste. Certes, le ta­lent compte beau­coup, la chance aus­si, mais ce qui dé­ter­mine presque tout, c’est la dis­ci­pline. Il faut tra­vailler chaque jour, ne ja­mais aban­don­ner, ne ja­mais se sa­tis­faire. …prou­vez-vous le sentiment d’avoir ac­com­pli ce que votre mère n’a pas pu réa­li­ser? Oui. Elle n’est plus en vie au­jourd’hui, mais à par­tir du mo­ment où je me suis en­ga­gé dans cette voie, elle m’a tou­jours énor­mé­ment sou­te­nu. Elle sa­vait l’im­mense tra­vail que ce­la re­pré­sen­tait. Quel a été le plus grand tour­nant de votre vie? Le jour où j’ai quit­té la Hon­grie. C’était un pays mer­veilleux pour vivre mon en­fance et étu­dier la mu­sique, mais c’était l’époque du com­mu­nisme, vous ne pou­viez pas bou­ger, pen­ser, par­ler li­bre­ment. La dé­ci­sion de par­tir a été très dif­fi­cile à prendre. Je suis fils unique, je de­vais lais­ser ma mère et mon père, qui est dé­cé­dé peu de temps après. En res­tant là-bas, j’au­rais pu at­teindre un cer­tain

« Mon dé­part de Hon­grie a été l’un des plus grands tour­nants de ma vie. »

ni­veau de vie, don­ner beau­coup de concerts et me pro­duire à l’étran­ger. Ce­pen­dant, ma car­rière n’était pas ma prio­ri­té. Les rai­sons de mon dé­part étaient non seule­ment po­li­tiques, mais aus­si hu­maines : j’éprou­vais le be­soin de me dé­ve­lop­per en tant que per­sonne, d’évo­luer dans une at­mo­sphère où res­pi­rer li­bre­ment. C’était un grand mo­ment, nous étions en 1979 et j’avais 25 ans.

Votre pays vous manque-t-il?

Dans les an­nées qui ont sui­vi mon dé­part, j’y suis re­tour­né ré­gu­liè­re­ment. Mais, à pré­sent, je vis ma se­conde émi­gra­tion à cause de la po­li­tique hon­groise ac­tuelle. Je n’y ai pas re­mis les pieds de­puis sept ans. Là-bas, la si­tua­tion de­vient de plus en plus cri­tique. Au fond de moi, j’es­père un chan­ge­ment, aus­si bien du cô­té du gouvernement que des men­ta­li­tés. En Hon­grie, il y a un vrai pro­blème avec l’ex­trême droite, le fas­cisme, le ra­cisme, la dis­cri­mi­na­tion. Et ce­la se ré­pand main­te­nant à tra­vers toute l’Eu­rope. La Hon­grie a ini­tié le mou­ve­ment avec l’élec­tion de Vik­tor Orbán comme Pre­mier mi­nistre.

Avec la mon­tée des ex­tré­mismes en Eu­rope, en­vi­sa­gez-vous de chan­ger de conti­nent?

J’ai­me­rais al­ler ailleurs, mais je suis un Eu­ro­péen convain­cu. J’ai vé­cu à New York, qui est une ville for­mi­dable, mais je ne m’y suis ja­mais sen­ti chez moi. En Eu­rope, il existe beau­coup d’en­droits où je suis à la mai­son. Je ne parle pas de l’An­gle­terre, car je suis très contra­rié par le Brexit ! Ma ré­si­dence prin­ci­pale est en Italie, à Flo­rence. Pour moi, ce pays est le coeur de l’Eu­rope. C’est le foyer ar­tis­tique de la Re­nais­sance, l’époque qui m’ins­pire le plus. Je passe éga­le­ment beau­coup de temps à Bâle, en Suisse. Toute ma vie est liée à l’Eu­rope. C’est pour ce­la que je ne peux pas ap­prou­ver le Brexit. C’est un vé­ri­table dé­sastre. Mal­heu­reu­se­ment, mes pré­dic­tions que ni le Brexit, ni Trump ne pas­se­raient se sont ré­vé­lées fausses.

À New York, vous avez don­né plu­sieurs confé­rences contre les discriminations ra­ciales et autres obs­cu­ran­tismes contem­po­rains. Quelle place oc­cupe la po­li­tique dans votre vie?

Beau­coup d’ar­tistes, no­tam­ment des mu­si­ciens, ne veulent pas en­tendre par­ler de po­li­tique. J’ap­par­tiens au camp de ceux qui pensent que nous avons une res­pon­sa­bi­li­té. Nous dé­pen­dons tous de la po­li­tique, de l’éco­no­mie, des lois so­ciales. Comment une salle de concert comme la Phil­har­mo­nie de Pa­ris au­rait-elle pu voir le jour sans une vo­lon­té po­li­tique ? Ce type d’ini­tia­tive ne pour­rait ja­mais avoir lieu dans le monde de Trump. L’art, la culture, l’édu­ca­tion n’ap­portent au­cun pro­fit im­mé­diat,

mais les bé­né­fices se font sentir sur le long terme. Les ci­toyens édu­qués contri­buent à créer une so­cié­té meilleure. C’est pour cette rai­son que for­mer des non­pro­fes­sion­nels est es­sen­tiel, con­trai­re­ment à l’orien­ta­tion prise par les conser­va­toires. Dans notre monde ac­tuel, il n’y a pas vrai­ment de place pour en­sei­gner la mu­sique aux ama­teurs.

Quels rêves n’avez-vous pas en­core réa­li­sés ?

Je vieillis et mes grands pro­jets sont der­rière moi. J’ai joué 26 fois en concert le cycle des 32 so­nates de Bee­tho­ven. C’était fantastique. Au­jourd’hui, je sou­haite me tour­ner vers d’autres ré­per­toires. Ap­pro­fon­dir la culture fran­çaise fait par­tie de mes as­pi­ra­tions, en par­ti­cu­lier la mu­sique de De­bus­sy. Bach, un com­po­si­teur qui compte énor­mé­ment pour moi, a été l’une de ses grandes sources d’ins­pi­ra­tion. De­bus­sy me per­met de m’af­fran­chir de la tradition ger­ma­nique et d’ex­plo­rer un nou­veau che­min, de trou­ver de nou­velles cou­leurs et de mû­rir de nou­velles idées.

András Schiff di­ri­geant la Cap­pel­la An­drea Bar­ca, son or­chestre de chambre spé­cia­li­sé dans les pé­riodes ba­roque et clas­sique.

Page de droite : András Schiff en­re­gistre, en 1986, le Concer­to n°1 de TchaÔ­kovs­ki et les Va­ria­tions sur une chan­son en­fan­tine op. 25 de Dohná­nyi avec Georg Sol­ti, à la tête du Chi­ca­go Sym­pho­ny Or­ches­tra. La pia­niste hon­groise An­nie Fi­scher et András Schiff qui a bé­né­fi­cié de ses pré­cieux conseils.

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