BIKEUSES HACHÉMITES

En Jor­da­nie, des femmes en jeans ser­rés et vestes sombres bravent du haut de leur Har­ley Da­vid­son les ta­bous d’une société mu­sul­mane en­core conser­va­trice. une che­vau­chée aux al­lures fé­mi­nistes qui n’est pas sans risque.

Playboy (France) - - Sommaire - Par Quen­tin Mül­ler à Am­man — Pho­to­gra­phies Se­bas­tian Cas­te­lier

Ex­trême sud-ouest d’Am­man. En pé­ri­phé­rie de la grouillante ca­pi­tale jor­da­nienne, de larges mo­tos noires aux chromes im­pec­cables trônent en haut d’une col­line. Des hommes et des femmes en vestes en cuir clou­tées ou à franges se tré­moussent der­rière de grandes en­ceintes Mar­shall. La ban­de­son ba­lance du rock, par­fois un peu de me­tal amé­ri­cain et quelques sons orien­taux dan­sants. Tout le monde porte le jean – taille haute pour les femmes et bien taillé pour les hommes. Les com­bo bouc-mous­tache à la wal­ter white dans Brea­king Bad se ra­massent à la pelle. Les fu­mées de sau­cisses en­va­hissent la scène au gré du vent. On rit fort, on trinque sans al­cool et on se sa­lue avec cha­leur.

L’am­biance est à la réunion de mo­tards Har­ley Da­vid­son ve­nus fê­ter les sept ans de la fran­chise et son unique bou­tique du pays. La cin­quan­taine d’adeptes, souvent ve­nus en fa­mille, re­pro­duisent dans les grandes lignes les ras­sem­ble­ments or­ches­trés un peu par­tout dans le monde par la marque. A un dé­tail près : la réunion jor­da­nienne en­freint gran­de­ment les codes cultu­rels et so­ciaux du pays. Plus d’une ving­taine de femmes, aux looks très amé­ri­ca­ni­sés, sont ve­nues ac­com­pa­gnées de leurs grandes car­casses de fer­railles bruyantes.

MO­TOS IN­TER­DITES

Les pion­nières ont la cin­quan­taine. Ra­bia No­qul, pré­si­dente du club La­dies of Har­ley, est sol­li­ci­tée de toutes parts. Femme ronde aux che­veux mi-longs et à la veste noire cri­blées de pin’s té­né­breux, elle sa­lue avec at­ten­tion toutes ses in­vi­tées. Le H.o.G (Har­ley ow­ners Group) et ses La­dies of Har­ley comptent vingt-huit femmes sur trois cent cin­quante membres. Toutes ou presque viennent de la classe moyenne su­pé­rieure, de plus en plus rare en Jor­da­nie de­puis la crise fi­nan­cière. Diala Dab­bas, 51 ans, la che­ve­lure courte et peu dis­ci­pli­née, avoue que la mo­to ne l’a ja­mais quit­tée : “Ma pre­mière fut une Su­zu­ki 150 cc, que je condui­sais sans per­mis. Ma fa­mille m’in­ter­di­sait pour­tant d’en avoir une car la mo­to, c’est consi­dé­ré comme dan­ge­reux, sur­tout pour une femme… ” Dans les an­nées 90, une vague d’ac­ci­dents crée la zi­za­nie dans tout le pays. Les fa­milles des vic­times pro­testent contre la pratique de l’en­gin à deux roues. De 1983 à 2008, la mo­to est in­ter­dite dans tout le royaume ha­ché­mite. “Les mo­tards de l’époque étaient prin­ci­pa­le­ment de jeunes hommes qui avaient sur­tout la pas­sion de la vi­tesse. J’ai per­du beau­coup d’amis à cette pé­riode ”, se rap­pelle Diala. Mais l’ac­ces­sion au trône d’Ab­dal­lah ii en 1999 marque un tour­nant. Au­tre­fois ré­ser­vée aux quelques tou­ristes étran­gers for­tu­nés, la mo­to re­de­vient une pré­oc­cu­pa­tion d’Etat. Le roi, fan de Har­ley, fait cons­truire des routes de qua­li­té et lé­ga­lise de nou­veau la mo­to en 2008. “J’ai re­joint le groupe Har­ley en 2011, puis j’ai ache­té ma mo­to dans la fou­lée, conti­nue Diala. On a une bande ac­tive et ça me per­met de ren­con­trer d’autres bikeuses. Quand je conduis ma Har­ley, je me sens libre, je me dé­con­necte de mon quo­ti­dien, c’est une forme de yo­ga, de mé­di­ta­tion. ”

FIER­TÉ FÉ­MI­NISTE

En Jor­da­nie, le rap­port de forces est dés­équi­li­bré : rien que dans la ca­pi­tale, on compte 4 000 mo­tards pour 1,4 mil­lions de voi­tures, ce qui oc­ca­sionne des com­por­te­ments im­pré­vi­sibles de la part de cer­tains au­to­mo­bi­listes. Aseel, 47 ans, vi­sage ti­ré par quelques séances de chi­rur­gie es­thé­tique, est bi­keuse de­puis quatre ans. Pour elle, la mé­di­ta­tion de Diala a tout d’un sport à risques : “Ici, les mecs sont souvent cho­qués à la vue d’une femme sur une mo­to. Ils veulent se rap­pro­cher pour dra­guer, ou par simple cu­rio­si­té. On a donc be­soin par­fois de bi­keurs mecs pour en­ca­drer nos sor­ties en Har­ley. ” “Dans le monde arabe, c’est tou­jours dur d’être une femme, ré­plique Diala. Dans ma si­tua­tion, c’est simple car je tra­vaille et je fais ce que je veux. Ma fa­mille n’est pas ul­tra­li­bé­rale, mais elle ac­cepte tout. Les choses changent par­tout dans le monde, sauf en Ara­bie Saou­dite. ” Au­tre­fois pré­sen­ta­trice sur la chaîne de té­lé­vi­sion Roya TV, Diala s’est au­jourd’hui ra­bat­tue sur les ondes de la ra­dio Sawt El­ghad, fai­sant ain­si par­tie des 14% de Jor­da­niennes à tra­vailler.

“QUAND JE CONDUIS MA HAR­LEY, C’EST UNE FORME DE YO­GA, DE MÉ­DI­TA­TION.” — DIALA

une ga­geure dans un pays où “la loi sur la fa­mille est ba­sée sur la cha­ria, les rares femmes qui tra­vaillent gagnent 24%de moins que les hommes et tout crime sexuel est par­don­né si l’agres­seur se ma­rie avec sa vic­time”, ex­plique As­ma Kha­der, avo­cate jor­da­nienne, an­cienne mi­nistre de la Culture et mi­li­tante ac­tive pour le droit des femmes. Mal­gré les unes des jour­naux people sur le couple royal et un train de vie de la reine Ra­nia tour­né vers le mode de vie oc­ci­den­tal, la Jor­da­nie reste un pays très tra­di­tion­nel et re­li­gieux.

GANGSTERS ET CULTURE PU­DIQUE

Ra­bab Saa­di, 49 ans, est ve­nue avec son ma­ri en Har­ley à la fête. Elle porte un voile blanc égayé d’un ves­ton en cuir noir flo­qué “La­dies of Har­ley ”. De grandes ailes d’aigle dans son dos viennent agré­men­ter le tout. La femme ne vole pas, mais elle roule avec son ma­ri de­puis 2008 et la dé­pé­na­li­sa­tion de la bé­cane. “C’est clair que beau­coup d’hommes pensent qu’une femme ne de­vrait pas conduire de mo­to et se rap­prochent de nous pour nous voir de plus près dans la cir­cu­la­tion. ” Mais pour Ra­bab, la Jor­da­nie est en plein pro­grès concer­nant le droit des femmes, même si, se­lon le Centre de la femme arabe pour la for­ma­tion et la re­cherche ( CAwTAR ), 34% des femmes ma­riées su­bi­raient des vio­lences par leur conjoint. Ra­nia Bar­kat vit au der­nier étage d’un pa­villon du quar­tier des am­bas­sades où elle élève ses trois en­fants ai­dée d’une femme de chambre phi­lip­pine. “Quand j’ai di­vor­cé avec mon ma­ri, beau­coup de gens par­laient en mal de ce di­vorce au­tour de moi. J’ai donc eu be­soin de m’aé­rer l’es­prit. ” Elle passe son per­mis mo­to qu’elle ob­tient ra­pi­de­ment. Son ma­ri lui in­ter­dit de prendre ses en­fants sur sa bé­cane et lui or­donne de les éloi­gner du mi­lieu : “Il di­sait qu’on était un groupe de gangsters parce qu’on por­tait des ha­bits noirs. ” Mais, sur la route, on l’en­cou­rage, on lui de­mande des sel­fies, des jeunes filles l’ac­costent pour “sa­voir comme elle a fait ”. wa­lid Nas­sar pré­sident du club H.o.G confirme la pro­gres­sion des femmes dans le do­maine, tout en sou­li­gnant le che­min qu’il reste à par­cou­rir : “Ici, il est très dif­fi­cile qu’une jeune fille ma­jeure de­mande à son père de pas­ser le per­mis et d’avoir une mo­to. L’im­mense ma­jo­ri­té ne le peut pas, sur­tout à l’Est d’Am­man, dans les quar­tiers pauvres et po­pu­laires. ”

GAR­ÇON MAN­QUÉ

La mère de fa­mille se rap­pelle de ce soir où elle de­man­da son che­min à un feu rouge, sa Har­ley au point mort. un homme bar­bu, cer­né par deux femmes voi­lées jus­qu’aux yeux, le re­garde de haut en bas d’un air dé­dai­gneux, puis passe son che­min dans le si­lence et le mé­pris. “Je suis moi-même mu­sul­mane, mais ces gens-là n’ac­ceptent pas la dif­fé­rence ”, souffle-t-elle en tee-shirt mou­lant, pen­chée sur son ca­na­pé gris aux cous­sins Ves­pa. Sa fille, tri­lingue, rentre de l’école. Elle dé­barque en leg­gings gris dans le sa­lon et s’adresse à sa mère dans un par­fait an­glais. “Au­jourd’hui, quand je dis “non” à ma fille, je lui ex­plique. Moi, avant, on me di­sait sim­ple­ment “non” sans rien der­rière. On a une nou­velle gé­né­ra­tion plus ou­verte sur ce qui se fait à l’ex­té­rieur. Je lui ai ap­pris à croire en elle et d’ar­rê­ter de pen­ser qu’elle est moins forte qu’un homme. ” Prise dans les em­bou­teillages de la ca­pi­tale aux mul­tiples col­lines, Nour Kayed, pe­tite blonde lon­gi­ligne de 31 ans fait vrom­bir le mo­teur de sa Har­ley à un feu rouge. La jeune femme a pas­sé son per­mis mo­to en même temps que son père. Elle l’a eu, pas lui, s’amuse t-elle. Néan­moins, sa li­ber­té de mou­ve­ment en Har­ley est li­mi­tée et la jeune femme veut res­ter pru­dente : “Je m’ha­bille comme un homme quand je monte sur ma mo­to car il m’est ar­ri­vé que des mecs me suivent en voi­ture. ” Gros casque noir sur la tête, veste en cuir pour homme, gants épais, pan­ta­lon mi­li­taire, le ca­mou­flage de Nour est par­fait. A tel point qu’à la sta­tion-ser­vice, le pom­piste s’étonne souvent de sa voix de fille. “Je ne peux le faire mal­heu­reu­se­ment en de­hors d’Am­man où il y a des zones très conser­va­trices et il n’est pas ac­cep­table pour une femme de conduire une mo­to.” is­sue d’une classe so­ciale as­sez ai­sée, elle me­sure, au bord de sa Har­ley, l’am­pleur du che­min en­core à par­cou­rir : “Beau­coup de mecs sont en­core très at­ta­chés à l’idée qu’on doive res­ter à la mai­son. Mais ça, ça va chan­ger. Il n’y a qu’à voir sur la route tout le sou­tien qu’on re­çoit des femmes. ”

“ON A BE­SOIN DE MECS POUR EN­CA­DRER NOS SOR­TIES EN HAR­LEY.” — ASEEL

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