LE Dé­moN DE mIDNIgHt

Playboy (France) - - La Culture Playboy • Classique Musique -

En 1982, Mar­vin Gaye sort l’al­bum Midnight Love, un conden­sé de tout ce qui le dé­fi­nit : les sen­ti­ments amou­reux, la tris­tesse et, bien­tôt, une énième tra­gé­die comme un clap de fin.

Midnight LovE

Cer­tains sillons sont plus pro­fon­dé­ment gra­vés dans la mé­moire au­di­tive parce que leur musique touche au nerf sen­sible de l’in­cons­cient col­lec­tif. Un de mes pre­miers sou­ve­nirs de Mar­vin Gaye, c’est de l’avoir vu chan­ter à la té­lé Sexual Hea­ling. A l’époque, je de­vais avoir 8 ou 9 ans et, avec mes potes, on ne com­pre­nait rien aux pa­roles. On sen­tait bien que la chan­son était un peu ten­dan­cieuse, mais ça nous fai­sait mar­rer. Sexual Hea­ling est non seu­le­ment de­ve­nu un clas­sique, mais il est im­pos­sible de le sé­pa­rer du contexte mu­si­cal de l’époque. En 1982, l’hé­ri­tage du dis­co est par­tout dans la musique. C’est aus­si l’an­née de sor­tie de l’al­bum Thril­ler de Mi­chael Jack­son qui mar­que­ra à ja­mais la pop de cette fin de siècle. J’ai beau­coup écou­té les disques de Mar­vin Gaye, de­puis sa pé­riode 60’s à la Mo­town en duo avec sa com­pagne Tam­mi Ter­rell – Ain’t no Moun­tain High Enough – jus­qu’à sa rup­ture avec Ber­ry Gor­dy (1971) qui trou­vait l’al­bum What’s Going On trop po­li­tique et en­ga­gé en rai­son des textes sur le Viet­nam et les droits ci­viques. On est as­sez sur­pris en écou­tant pour la pre­mière fois Midnight Love parce qu’il pos­sède quelque chose de ra­di­ca­le­ment dif­fé­rent. L’al­bum est an­cré dans le temps et dans la pro­duc­tion ac­tuelle grâce à l’uti­li­sa­tion, pour la pre­mière fois dans une pro­duc­tion de r&B, de la Tr 808, une boîte à rythmes fa­bri­quée au Ja­pon par la marque ro­land et uti­li­sée par la suite dans tout le rap US. il faut bien l’avouer : à l’ex­cep­tion de Sexual Hea­ling, les chan­sons ne sont pas aus­si fan­tas­tiques que celles en­re­gis­trées au cours des an­nées 1960-70, comme I Heard it Th­rough the Gra­pe­vine, What’s Going On ou I Want you. Pour­tant, il y a quelques tours de ma­gie in­té­res­sants dans cet al­bum comme Midnight La­dy ou Third World Girl, in­fluen­cé par Bob Mar­ley, avec des pa­roles où un homme cherche la joie et la gué­ri­son de l’âme après la mort ac­ci­den­telle de Tam­mi Ter­rell. Mal­gré quelques pe­tits écarts sty­lis­tiques, Mar­vin a cette voix, in­du­bi­table, ma­gni­fique, ca­pable de pas­ser par tous les re­gistres de l’émo­tion. Sur ‘Til To­mor­row, Il com­mence avec un pe­tit bout de voix tout frêle en par­lant à une femme en fran­çais. Sou­dain, Mar­vin s’élance et chante en ar­ti­cu­lant avec cent fois plus de sen­ti­ments que la par­tie ver­bale. C’est la marque du chan­teur. Midnight Love au­rait pu voir le grand re­tour de Mar­vin Gaye sur le de­vant de la scène, mais sa car­rière a tou­jours été in­ti­me­ment liée à sa vie pri­vée chao­tique. Le 1er avril 1984, la veille de son an­ni­ver­saire, une vio­lente dis­pute éclate dans la mai­son fa­mi­liale où il était re­tour­né vivre avec ses pa­rents. Mar­vin Gaye Sr., le père de Mar­vin, pas­teur de son état, ouvre le feu sur son fils et le tue de deux balles dans la poi­trine. Fin du Midnight Love.

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