Pi­rel­li lache la bride aux Chi­nois

Pneumatique - - SOMMAIRE -

Si au­cune offre concur­rente n’in­ter­vient d’ici l’été, le groupe ita­lien né en 1872 tom­be­ra dans le gi­ron de Chem­chi­na. Ce conglo­mé­rat, contrô­lé par l’etat chi­nois, opère une fi­liale réunis­sant plu­sieurs ma­nu­fac­tu­riers de pneu­ma­tiques. Des sy­ner­gies ont dé­jà été iden­ti­fiées. Mais ce ma­riage entre un chantre du haut de gamme et un fa­bri­cant asia­tique en quête de vo­lumes pose ques­tion. Pi­rel­li pour­rait bien en perdre son la­tin.

Après Dong­feng, qui est ve­nue au se­cours de PSA Peu­geot Ci­troën en échange d’une par­ti­ci­pa­tion de 14% à son ca­pi­tal, voi­ci que Pi­rel­li, en­det­té à hau­teur de 2,3 mil­liards d’eu­ros, cède aux si­rènes d’un autre chi­nois, Chem­chi­na. Ros­neft, le géant russe de l’éner­gie, était pour­tant sur les rangs. Il était en­tré au mois d’août 2014 à hau­teur de 13% en­vi­ron au ca­pi­tal de Pi­rel­li, après l’ac­qui­si­tion de 50% du ca­pi­tal de la hol­ding Cam­fin, prin­ci­pal ac­tion­naire du ma­nu­fac­tu­rier mi­la­nais. Mais ce rap­pro­che­ment s’ap­puyait sur la pers­pec­tive d’un mar­ché russe flo­ris­sant. La crise ukrai­nienne et la dé­gra­da­tion des re­la­tions com­mer­ciales qui ont sui­vi entre la Rus­sie, l’eu­rope et les Etats-unis, ont stop­pé net leurs am­bi- tions com­munes. Le pé­tro­lier Ros­neft, dé­jà en­det­té à hau­teur de 40 mil­liards d’eu­ros en 2014, est au­jourd’hui en bien mau­vaise pos­ture et il s’est avé­ré une mau­vaise pioche. Le mar­ché au­to­mo­bile russe s’est quant à lui ef­fon­dré. Mar­co Tron­chet­ti Pro­ve­ra, le pa­tron de Pi­rel­li, de­vait donc trou­ver une autre so­lu­tion. Il s’est tour­né vers un autre par­te­naire, chi­nois cette fois-ci. Ce n’est pas

le pre­mier ma­nu­fac­tu­rier na­tio­nal, Zhongce Rub­ber (marques West­lake et Goo­dride), qui au­rait pour­tant exa­mi­né l’op­por­tu­ni­té de ce ra­chat au même titre que Han­kook et Yo­ko­ha­ma, mais Chem­chi­na. A la dif­fé­rence de Ros­neft, cet ac­teur ma­jeur de l’in­dus­trie chi­mique chi­noise est aus­si un ma­nu­fac­tu­rier de pneu­ma­tiques. Dans ce conglo­mé­rat co­ha­bitent 118 en­tre­prises, 6 di­rec­tions ré­gio­nales à l’étran­ger, et 24 ins­ti­tuts de re­cherche. Les ac­ti­vi­tés couvrent la ma­chine ou­tils (Chi­na Na­tio­nal Blues­tar Group), l’in­dus­trie chi­mique (Chi­na Ha­chua Che­mi­cal Group et Chi­na Na­tio­nal Che­mi­cal Equip­ment Corp.), l’agrochimie (Chem­chi­na Agro­che­mi­cal Co.), la pé­tro­chi­mie (Chem­Chi­na Pe­tro­che­mi­cal Co.). Les pro­duits à base de ca­ou­tchouc et les pneu­ma­tiques sont la spé­cia­li­té de la Chi­na Na­tio­nal Tire & Rub­ber Corp. (CNTRC), éga­le­ment sous la coupe de Chem­chi­na. La com­pa­gnie réunit deux so­cié­tés spé­cia­li­sées dans les joints et les flexibles en ca­ou­tchouc, une autre dans les ta­pis de convoyeurs, et sur­tout, 4 ma­nu­fac­tu­riers.

Aeo­lus dans le top 30 mon­dial

Le plus im­por­tant et le plus connu en Eu­rope est Aeo­lus Tire Ltd. Cette so­cié­té au­jourd’hui co­tée en bourse, est ori­gi­naire de la pro­vince de He­nan, si­tuée à égale dis­tance entre Shan­ghai et Pé­kin. Son exis­tence re­monte à 1965, date à la­quelle une usine fut construite à Jiao­zuo. Le Groupe a d’abord com­men­cé par pro­duire des pneus pour le gé­nie ci­vil, puis pour les PL. De­puis, Aeo­lus Tire a élar­gi son ca­ta­logue aux pneus tou­risme. Se­lon Tyres & Ac­ces­so­ries, Pi­rel­li au­rait en­vi­sa­gé dès 2004 de se rap­pro­cher du ma­nu­fac­tu­rier pour se dé­ployer lar­ge­ment sur le mar­ché chi­nois, comme le fit plus tard Mi­che­lin avec Double Coin, mais les dis­cus­sions n’au­raient pas abou­ti. Aeo­lus Tire reste le 5e ma­nu­fac­tu­rier de pneu­ma­tiques en Chine, et le 26ème mon­dial se­lon le clas­se­ment de Neue Rei­fen­zei­tung. Éga­le­ment dans le por­te­feuille de la CNRTC de­puis 2005, Yel­low Sea Rub­ber est le doyen. Né en 1933 à Qingdao, à mi-che­min entre Shan­ghai et Pé­kin, il de­vient en 2002 le pre­mier ma­nu­fac­tu­rier de pneu­ma­tiques chi­nois co­té à la bourse de Shan­ghai. Il opère un com­plexe in­dus­triel de 600 000 m², par­mi les plus grands du pays, où sont fa­bri­qués des pneus tou­risme et in­dus­triels sous les marques « Yel­low Sea », « Li­ber » et « Lu­ton » prin­ci­pa­le­ment. C’est un par­te­naire de Pi­rel­li de longue date. Dans les an­nées 1990-2000, Yel­low Sea Rub­ber im­por­tait dé­jà la tech­no­lo­gie de l’ita­lien pour fa­bri­quer des pneus à construc­tion ra­diale et cein­ture acier au rythme de 300 000 par an. Éga­le­ment dans le gi­ron de la CNRTC, Gui­lin Tire Co Ltd est spé­cia­li­sé dans les pneus pour le Gé­nie Ci­vil et si­tué dans la pro­vince Gui­lin, au sud de la Chine, à 500 km en­vi­ron de Hong-kong. Le ma­nu­fac­tu­rier a vu le jour en 2006 et com­mer­cia­lise ses pneus sous la marque Torch. Il pos­sède, en plus d’un centre de R&D et d’une uni­té de pro­duc­tion d’en­ve­loppes ra­diales, un ate­lier d’in­gé­nie­rie in­dus­trielle. Double Hap­pi­ness Tyre In­dus­trial Co Ltd et le 4ème ma­nu­fac­tu­rier de pneu­ma­tiques dans le gi­ron de Chem­chi­na. Et pas des moindres, puis­qu’il est aus­si clas­sé dans les 50 pre­miers mon­diaux. Son ac­ti­vi­té se concentre sur les pneus hors-route, pour les uti­li­taires, les poids lourds, l’in­dus­triel et l’agri­cole. « Double Hap­pi­ness », « Zhon­glun », et « Bei­su » sont ses marques les plus dis­tri­buées. Avec une ca­pa­ci­té de pro­duc­tion an­nuelle de pneus qui de­vrait être por­tée à en­vi­ron 4 mil­lions d’uni­tés, Double Hap­pi­ness Tyre In­dus­trial vise un chiffre d’af­faire d’un peu plus d’un mil­liard d’eu­ros cette an­née.

12 mil­lions de pneus PL par an

Entre 2007 et 2011, Chem­chi­na a en­tre­pris de fu­sion­ner les opé­ra­tions de ses 4 ma­nu­fac­tu­riers au sein de la CNTRC. Aeo­lus Tire to­ta­li­sait à l’époque 60% des ac­ti­vi­tés de l’en­semble, réunis­sant éga­le­ment Yel­low Sea Rub­ber, Torch et Double Hap­pi­ness. S’il est dif­fi­cile de sa­voir ce que pèse réel­le­ment la branche pneu­ma­tiques de Chem­chi­na, les sy­ner­gies avec ce ma­nu­fac­tu­rier chi­nois s’avèrent clai­re­ment plus pro­met­teuses pour Pi­rel­li qu’avec Ros­neft. Le mar­ché chi­nois pour­rait ra­pi­de­ment de­ve­nir un el­do­ra­do pour le ma­nu­fac­tu­rier ita­lien, qui réa­lise seule­ment 9% de ses ventes dans la ré­gion Asie-pa­ci­fique, loin der­rière l’eu­rope (34 %), l’amé­rique du Sud (33 %) et l’amé­rique du Nord (ré­gion NAF­TA 12%). En Chine, Pi­rel­li a dé­jà pris ses marques. De­puis 2005, le Groupe opère un com­plexe in­dus­triel à Yanz­hou, dans la pro­vince de Shan­dong (à mi-che­min entre Pé­kin et Shan­ghai), où sont fa­bri­qués des pneus tou­risme, poids lourds, ain­si que des câbles d’acier. Sa ca­pa­ci­té ini­tiale de 5 mil­lions d’uni­tés par an pour­rait être dou­blée, de­ve­nant ain­si le plus gros site de pro­duc­tion de Pi­rel­li dans le monde. En fait, les ré­vé­la­tions au­tour du plan stra­té­gique mis en place par les deux en­tre­prises se concentrent pour l’ins­tant sur l’ac­ti­vi­té in­dus­trielle. Les ventes de pneus PL, GC et AG de Pi­rel­li re­pré­sentent un peu moins de 25% de son chiffre d’af­faires, soit 1,4 mil­lion d’eu­ros. Cette branche fe­rait l’ob­jet d’un « spin off » et se­rait in­té­grée dans une struc­ture com­mune avec Aeo­lus Tire, qui pour­rait par la suite faire son en­trée à la bourse de Hong­Kong. Cette opé­ra­tion a du sens, sa­chant que les vo­lumes de part et d’autre se­raient équi­li­brés, aux alen­tours de 6 mil­lions d’uni­tés cha­cun se­lon Mar­co Tron­chet­ti Pro­ve­ra. Le nou­vel en­semble, pe­sant 12 mil­lions de pneus par an, de­vien­drait « le qua­trième ou le cin­quième ma­nu­fac­tu­rier mon­dial dans le sec­teur agro-in­dus­triel », avec un chiffre d’af­faires d’en­vi­ron 3 mil­liards de dol­lars. Ce

poids lourd dans la ca­té­go­rie « Poids Lourd » pour­rait alors concur­ren­cer sans com­plexe les 4 grands du sec­teur, Bridgestone, Mi­che­lin, Goo­dyear et Con­ti­nen­tal. Pour Aeo­lus Tires, un rap­pro­che­ment avec Pi­rel­li pré­sente de nom­breux avan­tages. Com­mer­cia­le­ment d’abord, en par­ti­cu­lier dans la zone LA­TAM (Amé­rique La­tine), où le groupe ita­lien est très bien im­plan­té. Le Groupe est nu­mé­ro 1 sur le seg­ment agri­cole et sou­vent le pre­mier ma­nu­fac­tu­rier sur le seg­ment PL et in­dus­triel, se­lon les pays. Les in­gé­nieurs de Pi­rel­li pour­raient éga­le­ment contri­buer à amé­lio­rer la com­pé­ti­ti­vi­té des sites dans le gi­ron d’aeo­lus, sans que ce­la nuise à l’image du Groupe.

6 mil­liards vs 45 mil­liards

Sur le seg­ment TC4 (tou­risme, ca­mion­nettes et SUV/4X4), il en va au­tre­ment. Le gendre de Leo­pol­do Pi­rel­li, aux com­mandes de l’en­tre­prise de­puis 1992, n’a ja­mais dé­vié de stra­té­gie : les pneus Pi­rel­li sont des pro­duits pre­mium pour des clients haut de gamme. Pas ques­tion de dé­gra­der cette no­to­rié­té ac­quise au fil des an­nées, en y as­so­ciant Aeo­lus pour at­ta­quer le « mass mar­ket ». Ce se­rait ti­rer un trait sur des marges confor­tables, qui dé­passent les 14% en TC4. Le pa­tron de Pi­rel­li a d’ailleurs po­sé ses condi­tions lors des né­go­cia­tions avec Chem­chi­na. Il de­vra conser­ver un poste à la tête de l’en­tre­prise pen­dant en­core 5 ans. Le siège et la R&D du groupe res­te­ront en Ita­lie et d’ici 4 ans, si l’en­tre­prise de­vait faire son re­tour à la bourse de Mi­lan, Chem­chi­na s’en­ga­ge­rait à ré­duire sa par­ti­ci­pa­tion dans le ca­pi­tal de Pi­rel­li en­des­sous de 50%. Ces an­nonces ont eu l’avan­tage de ras­su­rer l’opi­nion ita­lienne, qui voit ain­si l’un de ses fleu­rons in­dus­triels tom­ber dans des mains chi­noises. Le Pré­sident du Conseil ita­lien, Mat­teo Ren­zi, et le Sé­nat ont ap­prou­vé sans cil­ler cette ac­qui­si­tion, qui re­pose sur un mon­tage fi­nan­cier com­plexe. Chem­chi­na doit ra­che­ter les parts des in­ves­tis­seurs de la hol­ding Cam­fin, qui dé­tient 26,2% du ca­pi­tal de Pi­rel­li. Par­mi eux, celles de Ros­neft, mais aus­si celles de Nuove Par­te­ci­pa­zio­ni, qui ap­par­tient au P-dg Mar­co Tron­chet­ti Pro­ve­ra, et des banques ita­liennes Unic­re­dit et In­te­sa San­pao­lo. Une OPA a éga­le­ment été lan­cée sur le reste du ca­pi­tal de Pi­rel­li. A 15 eu­ros l’ac­tion, cette offre pu­blique d’achat va­lo­rise le groupe mi­la­nais, à hau­teur de 7,3 mil­liards d’eu­ros. Les autres prin­ci­paux ac­tion­naires di­rects de Pi­rel­li sont Ma­la­cal­za In­ves­ti­men­ti (7%), la fa­mille Be­net­ton (4,6%) et Me­dio­ban­ca (4,1%), se­lon la presse spé­cia­li­sée. Mi-avril, Edi­zione Srl a cé­dé 1,574% du ca­pi­tal qu’il dé­te­nait dans Pi­rel­li, ce qui porte la par­ti­ci­pa­tion de Chem­chi­na à près de 30%. On se rap­proche des 65% que le Groupe en­tend ac­qué­rir.

Reste que le deal n’est pas en­core scel­lé. Une contre-offre pour­rait s’in­ter­po­ser avant que le mon­tage soit ache­vé, car les taux d’in­té­rêts sont bas sur les mar­chés fi­nan­ciers. Ce se­rait as­sez im­pro­bable qu’elles pro­viennent de l’un de ses pairs, se­lon les ana­lystes, qui pointent les com­pli­ca­tions liées aux règles an­ti-trust. Mais la sur­prise pour­rait ve­nir d’un chal­len- ger. En­fin, qu’ad­vien­dra-t-il de Pi­rel­li après le dé­part de Mar­co Tro­chet­ti Pro­ve­ra ? Le ma­nu­fac­tu­rier va-t-il souf­frir d’une image ter­nie par cette prise de contrôle chi­noise ? Chem­chi­na pour­rait re­con­si­dé­rer le po­si­tion­ne­ment du ma­nu­fac­tu­rier ita­lien et cher­cher de nou­veaux le­viers de crois­sance en adop­tant une stra­té­gie moins ex­clu­sive pour op­ti­mi­ser son ou­til in­dus­triel. Après tout, Pi­rel­li, avec son chiffre d’af­faires de 6 mil­liards d’eu­ros et une dette de 2,3 mil­liards, ne pèse pas lourd à cô­té de Chem­chi­na, dont les ventes avoi­sinent les 45 mil­liards d’eu­ros, se­lon son P-dg, Ren Jian­xin. Tous les sce­na­rii sont pos­sibles.

Le contrat de four­nis­seur ex­clu­sif de pneus en F1 de Pi­rel­li ex­pire fin 2016. Est-ce que le ma­nu­fac­tu­rier va rem­pi­ler ? Le pro­ces­sus d’ap­pel d’offres pour 2017 s’ouvre cette an­née.

Mar­co Tron­chet­ti Pro­ve­ra, P-dg de Pi­rel­li

Dé­jà bien im­plan­tée en Eu­rope, Aeo­lus, la marque phare de la Chi­na Na­tio­nal Tire & Rub­ber Cor­po­ra­tion, pour­ra mettre en avant ses nou­veaux liens de pa­ren­té avec Pi­rel­li.

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